Acta fabula
ISSN 2115-8037

2004
Automne 2004 (volume 5, numéro 3)
Éloïse Lièvre

Les impostures de la vertu et de l’écriture

Jacques Rustin, Le vice revisité. Vérité et mensonge dans le roman des Lumières, textes réunis par Claude Klein, Presses Universitaires de Strasbourg, 2003, 336 pages, ISBN 2-86820-239-X.

1Cet ouvrage rassemble douze articles, devenus difficilement trouvables, écrits par Jacques Rustin au cours de sa carrière de chercheur consacrée à l’étude du roman du XVIIIe siècle. S’intéressant autant aux grands romans des Lumières comme La Nouvelle Héloïse ou la Religieuse qu’à des romans moins connus, notamment un grand nombre de romans libertins, Jacques Rustin nourrissait un projet de connaissance encyclopédique du genre, appuyé sur des analyses formelles, narratologiques aussi bien que thématiques et historiques, dans une perspective morale puisque le fil directeur de ce travail semble avoir été l’étude des impostures romanesques de la vertu, thème dominant, véritable « personnage » du roman du XVIIIe siècle.

2Claude Klein a choisi d’ordonner la réimpression de ces études, écrites entre 1961 et 1996, en trois chapitres intitulés respectivement « individus », « morales » et « écritures », mais ces trois lignes se mêlent au fil de la lecture pour dessiner deux grandes orientations. Des réflexions sur les rapports entre individu et société à travers le cas particulier de la relation de l’homme à la ville, en l’occurrence Paris, et du personnage romanesque au cadre spatio-temporel de la fiction, se dégage une véritable vision du XVIIIe siècle : celle de Lumières ambiguës, vacillantes, désenchantées.

3Ainsi, l’étude du motif narratif de l’arrivée à Paris dans les romans de 1721 à 1761, dont Jacques Rustin se charge de l’approche formelle, laissant à Jean-Paul Schneider le soin de l’approche thématique, fait apparaître son caractère déceptif, déjà constaté dans l’analyse particulière du décor abstrait des Egarements du cœur et de l’esprit, stylisé à l’extrême, contraint par le sujet qu’est la peinture d’une classe sociale restreinte et confinée. L’imaginaire de la ville, caractérisé par un jeu de fascination/répulsion est bloqué par l’incapacité des esprits à surmonter les forces contradictoires qui naissent de la transformation de Paris d’un lieu de corruption en espace d’énergie et d’espoir.

4Ces contradictions se retrouvent dans la période 1761-1802 à laquelle Jacques Rustin s’intéresse neuf ans plus tard, mais pour aboutir à une image inversée par rapport à la période précédente : le mouvement d’espoir a basculé vers une « formidable régression, qui non seulement fait fleurir les dénonciations apocalyptiques de la "moderne Babylone", mais témoigne – sauf exception – d’une grande indigence d’expression et d’une étonnante médiocrité. » (p. 106). Lorsque Jacques Rustin étudie les rapports entre « éducation et contestation dans les romans français du milieu du XVIIIe siècle », c’est pour conclure sur la même vision pessimiste des Lumières : « Qu’ils s’abandonnent au fantasme d’une éducation vécue selon les lois de la nature ou qu’ils rêvent d’une pédagogie familiale fondée sur une relation d’amour, les romanciers de ce temps ne font donc que traduire, sur un point précis, le malaise généralisé qu’éprouve toute génération dans une société déclinante, sans perspective d’avenir. » (p. 126).

5Ailleurs, c’est du romanesque lui-même, en quelque sorte, dans sa veine sensible, que Jacques Rustin constate le désenchantement. Résumant grâce à de très longues citations l’histoire singulière de Tiamy dans les Mémoires de deux amis de De La Solle (1754), il souligne l’inflexion finale de cette « expérimentation libertine » vers un dénouement « désenchanté et peut-être (?) plus moral » (p. 178). Il observe un phénomène semblable dans les Lettres de milord Rodex pour servir à l’histoire des mœurs du XVIIIe siècle. Alors qu’à première lecture et en faisant abstraction du dénouement le texte semble relever du roman de la sensibilité, non seulement le dénouement n’est pas conforme aux canons de la morale sensible et contredit le roman que « le lecteur avait peu à peu construit avec la complicité de l’auteur » (p. 184), mais une seconde lecture, plus noire, est alors possible en suivant « les thèmes régressifs qui orientent l’action non pas vers le triomphe attendu du sentiment, mais vers sa disqualification au profit des principes de la morale traditionnelle. » (p. 185) : « le roman d’amour de Milord Rodex peut se lire comme l’histoire d’un complot machiavélique et réussi où le dénouement n’est plus un retournement imprévu qui brise la ligne générale, mais l’aboutissement nécessaire d’un projet délibéré. » (p. 186).

6La deuxième grande orientation du recueil concerne les rapports entre fiction et réalité. Elle apparaît dans l’article consacré au personnage du libertin et à son cadre de vie dans les Egarements du cœur et de l’esprit, mais constitue surtout la problématique des dernières études rassemblées sous le titre « écritures ». Dans « La Religieuse de Diderot : Mémoires ou journal intime », Jacques Rustin s’interroge sur la question du genre « hybride » de ce roman, conteste la thèse du journal et tente de définir la forme « véritable » de ce texte. Dans les deux articles suivants, il se penche sur le genre de l’« histoire véritable », montrant les rapports qu’entretiennent respectivement Alexandrine de Ba** ou Lettres de la Princesse Albertine (1786) et Les Caprices de la Fortune de Madame de Beaumer (1760) avec les événements historiques dont ils sont inspirés. Pour le premier Jacques Rustin constate un nouveau glissement d’un roman sensible initial à « une assez sordide affaire d’intérêt » et, toujours soucieux de lever le masque de la vertu malheureuse, trouve le sens de ce texte dans la confrontation entre « les données de la réalité et les développement de la fiction » (p. 252). L’étude des Caprices de la Fortune vient confirmer le fonctionnement des « histoires véritables » au XVIIIe siècle : « "l’histoire véritable" n’est souvent qu’un "mémoire à consulter" où l’auteur plaide en fait une cause personnelle en présentant sous forme romanesque, le dossier d’un procès en cours » (p. 264).

7N’hésitant jamais à dialoguer avec ses collègues, Georges May, Jean Sgard ou Jean Dagen, à travers ses articles, pour préciser ou discuter leurs points de vue, Jacques Rustin ose aussi renchérir sur les auteurs mêmes qu’il étudie. La grande originalité de ce recueil de ses travaux, peut-être sa proposition, voire sa leçon, est de faire figurer après une série attendue de commentaires, un essai de réécriture par Jacques Rustin des Mémoires de Malte de Prévost à partir du point de vue du personnage d’Héléna. Jacques Rustin part de l’hypothèse que cette dernière aurait pu écrire son histoire au moment où elle apprend que vient de paraître l’histoire de la jeunesse du Commandeur, son ancien amant. Dans sa postface, il justifie l’entreprise de « transcription » (p. 325) en affirmant l’avantage, sur ce point, de l’exercice de réécriture sur celui du simple commentaire : « la permutation de l’instance narrative du héros à l’héroïne a l’intérêt de faire apparaître, plus clairement que toute analyse [c’est nous qui soulignons], l’évidence de la rupture textuelle brutale qui se situe, selon la diégèse, à partir du départ du Maroc, et, plus précisément, de la mort d’Antonio » (p. 325). Alors que dans sa première partie, la pure réécriture est opératoire, dans la seconde, l’invention doit remplacer la simple transcription, qui glisse vers le pastiche, tant l’héroïne est évincée du récit du Commandeur. Cette expérience qui conduit Jacques Rustin à parler de ce qui est devenu  son [c’est nous qui soulignons] Histoire d’Héléna, ne pourrait-elle pas être considérée comme une des premières tentatives, en 1985, de commentaires rhétoriques débordant le texte actuel, commentaire rhétorique mis en œuvre puisque la « lecture possible des Mémoires de Malte » (p. 325) dont Jacques Rustin dit ne pas avoir voulu s’ôter le plaisir est devenue un véritable nouveau texte ?

8  Le libertin dans la ville : l’exemple des Égarements du cœur et de l’esprit

9  Le motif de « l’arrivée à Paris » dans les romans français du 18e siècle, des Lettres persanes (1721) à La Nouvelle Héloïse (1761)

10  La séquence de « l’arrivée à Paris » dans le roman français de la seconde partie du 18e siècle, de Julie à René, (1761-1802) et principalement dans l’œuvre de Rétif de la Bretonne

11  Éducation et contestation dans les romans français du milieu du 18e siècle

12  Notes sur les revendications de la sensibilité dans le roman français du 17e siècle

13  Amour, magie et vertu… Les Veillées de Thessalie (1731-1741) de Mademoiselle de Lussan

14  Une « expérimentation » libertine dans le roman du18e siècle : l’épisode de Tiamy dans les Mémoires de deux amis (De La Solle, 1754)

15  L’imposture de la vertu dans le roman sensible ou les Lettres de Milord Rodex pour servir à l’histoire des mœurs du 18e siècle (1768)

16  La Religieuse de Diderot : Mémoires ou journal intime

17  Une « Histoire véritable » au 18e siècle : Alexandrine de Ba** ou Lettres de la Princesse Albertine (1786)

18  Romanesque et destin ou Les Caprices de la Fortune (Mme de Beaumer, 1760)

19  Histoire d’Héléna L*** – Manuscrit trouvé au couvent de ***, dans l’Île de Malte, recueilli et publié par Jacques Rustin

20Bibliographie