Acta Fabula
ISSN 2115-8037

Dossier critique
2010
Octobre 2010 (volume 11, numéro 9)
Marielle Macé

Valeurs du style

Éric Bordas, « Style ». Un mot et des discours, Paris : Éditions Kimé, 2008, 306 p., EAN 9782841744541.

1Consacré aux représentations contemporaines du style, ce livre est essentiel par le diagnostic qu’il établit, patiemment et sans complaisance, mais aussi par ses propres points de résistance à ce diagnostic. La thèse est ferme, très neuve, et emporte fortement l’adhésion : témoignant d’une omniprésence, rassemblant des usages flous mais socialement puissants et des pratiques dispersées, l’auteur montre combien le terme « style » constitue aujourd’hui un lieu essentiel de « construction idéologique », et dégage un véritable « fétichisme » du style dans l’espace des discours sociaux ; cette perspective ouvre à une véritable rénovation des approches stylistiques et culturelles. Les résistances tiennent à la formulation d’un désir de style malgré tout, et aux confirmations inattendues d’un authentique besoin qui s’éprouve en dépit du geste de dévoilement idéologique ; ces résistances manifestent elles aussi, mais sur un autre mode, ce qui fait du style une « valeur », qui investit tout sentiment de soi et tout sentiment du contemporain.

2Nous baignons dans un triomphe du « style », mais aussi dans une sorte de déni des valeurs qu’il active et qu’il ne peut pas ne pas activer, pour le meilleur et pour le pire. Afin de mettre au jour ce paradoxe contemporain, Éric Bordas a choisi comme terrain d’observation l’ensemble des usages du mot « style » en ce début de xxie siècle (c’était déjà la démarche de la réflexion qu’il avait consacrée au « rythme », autre mot-fétiche, dans un volume lui aussi important1). L’étude s’appuie donc sur toutes sortes d’occurrences et d’espaces discursifs : les manuels scolaires et extra-scolaires, le discours critique, les énoncés de la publicité, les commentaires politiques, les échanges qui circulent sur Internet… Des slogans aux « bureaux de style » (solidaires et voisins des agences de storytelling), les exemples sont passionnants, déroutants, désolants. Devant ces apparitions omniprésentes, dispersées et souvent floues, un constat s’affermit : « style » est un mot-repère de la culture contemporaine, qui doit sa force pragmatique à l’imprécision de sa définition ; il fonctionne essentiellement comme un marqueur de valeurs, et de valeurs contradictoires, largement indécidées : correction ou différenciation, norme ou singularité, élitisme ou illusion de partage. Ce faisant, l’auteur dégage puissamment la question du style des frontières disciplinaires et en manifeste toute la portée sociale, participant de la reconnaissance nécessaire de l’extension du domaine du style, invitant à la compréhension des enjeux de l’une des valeurs dominantes de la culture actuelle.

3Le geste est double : É. Bordas met à la fois au jour la saturation des usages et des valorisations sociales du mot « style », et la démission récente de l’école dans la compréhension et la mise au jour de ces forces culturelles dont il est nécessairement chargé ; comme si l’école laissait à la publicité et au journalisme le soin de nommer cette valeur qui est au centre de la culture contemporaine et des rapports de force qui s’y jouent. Les conclusions de cette analyse constituent une vraie sommation à la responsabilité des enseignants. Le premier chapitre de l’ouvrage révèle en effet une sorte de tour de passe-passe des discours scolaires : après avoir été omniprésent dans les manuels, « le style » en a été évacué, au profit de concepts plus savants qui ne veulent plus prendre en charge les représentations dont la notion est investie : « condamné pour son flou conceptuel, l’objet “style’’, valeur indéfinissable mais référence absolue de l’école de la Troisième République, subit toutes les théories du texte et de l’énonciation qui n’avaient qu’un but : prouver son inanité. Écriture, idiolecte, voire forme ou genre, tour à tour synonymes ou antonymes ; étaient préférables » (p. 10). On y a sans doute gagné des outils opératoires donc, mais on y a perdu une conscience culturelle, car « on n’élimine pas le style par un fiat » ; on finit donc par trouver des « conseils de style », énoncés sans maîtrise ni scrupules, partout ailleurs qu’à l’école (dans tous les Comment écrire ou les injonctions à l’achat — « Style ton portable avec nos sonneries… »).

Ce qui était l’objet même du discours scolaire de 1880 à 1970 environ a été éradiqué des programmes ; le problème, c’est que le besoin d’une normativité énonciative continue à exister, et que, de toute évidence, il y a un marché pour des ouvrages méthodologiques qui feront ce que l’école ne fait plus, mais que la société continue à exiger. (p. 43)

4La conscience des différences de style s’établit ainsi en marge de l’enseignement, dans une hésitation permanente entre normativité et singularité : « on a abouti à l’emploi le plus banalisé du mot style, comme synonyme d’un chic un peu snob, élitiste et séduisant » (p. 74), ou, dans un tourniquet immaîtrisable, comme « superficialité extérieure suspecte, artifice » (p. 95), obsessions confuses de notre époque de médiatisation et d’exposition généralisée.

5On mesure l’importance de l’analyse : pour la première fois, dans un pragmatisme de mieux en mieux assumé par les réflexions littéraires et par les approches esthétiques, la complexité de la notion de style est momentanément arrachée aux querelles définitionnelles, pour permettre la reconnaissance de ce qui est au cœur du mot, ou plutôt du fonctionnement de sa mention en contexte : sa puissance de valorisation ou de dévalorisation. L’important n’est plus tellement de s’entendre entre spécialistes sur le contenu sémantique d’un concept, mais de mesurer ce qu’a de socialement classant le seul recours à un mot d’autant plus « disponible » qu’il reste flou : « “le style’’ est la mention qui conclut en se dispensant d’expliquer, qui renvoie à des présupposés culturels généraux qui sont censés faire sens » (p. 108) ; on est alors dans le domaine des représentations sociales les moins précisées, donc les plus opératoires, c’est-à-dire dans le domaine du « clichage », de la répétition obligatoire, et de la construction des idéologies.

6Cette perspective explique que l’analyse croise à plusieurs reprises la pensée et les outils de Bourdieu. La conclusion d’É. Bordas est sans appel, son vocabulaire est fortement axiologique et une véritable colère s’entend dans l’argumentation : le discours du style est décrit comme un discours d’intimidation, de normativité, de reconduction des inégalités sociales et identitaires. J’essaierai de dire plus loin les réticences que l’on peut avoir devant cette adoption des concepts-valeurs de la sociologie de la domination (car c’est un tout autre ensemble de valeurs qui se fera entendre dans la dernière partie du livre, dans une résistance de l’auteur à l’efficacité de son propre geste de dévoilement), mais l’analyse est décisive et décapante : pour une fois, le style ne sera pas la notion aveugle qui permet de conclure tout discours par un jugement aussi lourd qu’énigmatique (« finalement tout est affaire de style »), mais un mot précisément rapporté à son poids pragmatique et à ses effets. Autrement dit, « le style » est ici une histoire de distinction ; c’est pour éviter ce piège social que tel ou tel manuel (qui met pourtant nécessairement les élèves au contact de phénomènes littéraires, donc de styles) se retient de parler style… laissant le mot-tabou revenir brutalement dans les autres supports discursifs (publicité, journalisme).

7Après avoir dévoilé avec force cette puissance performative tous azimuts des emplois du mot « style », É. Bordas reconstitue un champ de significations ordonné, en dégageant une série de couplages sémantiques structurants : style et expression, style et manière, style et ton, style et genre, etc. L’ensemble forme une cartographie très efficace des débats de fond sur la notion de style, ressaisissant la majorité des grandes oppositions théoriques, de Spitzer à Goodman, rassemblant les emplois savants issus de disciplines dispersées, de la rhétorique à la musicologie (avec une belle analyse du conflit des styles d’une transposition baroque ratée des chansons des Beatles…), et les replaçant dans sa perspective propre, celle des effets produits par l’usage d’un mot.

8Parmi les mises au point précieuses qui scandent cette cartographie, citons-en deux. La première consiste en une réflexion importante sur les présupposés engagés par la notion d’« expression » (présupposé de l’antériorité de la pensée sur le mot, également défait par d’autres théoriciens2, et présupposé du caractère organique et essentialiste des réalisations stylistiques) ; elle est déterminante pour qui s’intéresse à l’articulation des phénomènes de style et des questions d’individualité. La seconde revient à déplacer résolument la question du style d’une ontologie à une historicité des catégories du goût et du jugement : à la différence par exemple de la « manière » (qui désigne la singularité d’un geste producteur, comme y a insisté de façon décisive Gérard Dessons3) ou de l’« idiolecte » (fiction linguistique finalement dégagée de toute perspective subjective), le style est fondamentalement une catégorie du jugement ; il ne s’agit pas, en disant cela, de rapporter les phénomènes de style à un impressionnisme vague, mais de souligner que le jugement stylistique engage fortement un sujet (son tact, son goût, sa disponibilité à la nuance) ; c’est ce qui explique que l’essentiel du sens du mot « style » se joue dans sa valeur performative ; c’est aussi ce qui justifie que les apports les plus précieux à la compréhension théorique du style se soient appuyés pour une grande part sur la phénoménologie de la perception de Merleau-Ponty. Cette insistance sur l’engagement d’un jugement est une autre façon de souligner que le style est une « valeur », et de prendre position contre l’idée (issue des reconstructions descriptives de la pensée analytique) que toute forme a un style4 : c’est une chose de reconnaître que toute forme a effectivement un aspect, c’est-à-dire qu’elle se présente nécessairement sous un certain profil, pourvue de certains traits ; c’en est une autre de s’intéresser en elle à l’événementialité d’un style, c’est-à-dire à des phénomènes d’accentuation, de différenciation en acte, de valorisation interne et externe. La mise en avant du style comme catégorie esthétique souligne parfaitement que « le style » est d’abord la « prise en charge des expériences du vécu du récepteur » (p. 141), c’est-à-dire qu’il est l’affaire d’un sujet. Que le style prenne ainsi en charge toute une idée du sujet, c’est aussi la leçon de l’histoire de la notion.

9Peut-être l’analyse tend-elle pourtant trop à tourner cette question pragmatique vers l’idée d’une « construction intellectuelle », d’une « option de pensée » forcément suspecte (l’auteur souligne à nouveau que le mot n’a de sens « que comme action, pragmatique intimidante, outil de distinction, voire de discrimination »), car on pourrait diriger autrement les promesses du style ; c’est ce que je vais essayer de faire, à vrai dire autorisée à cet élargissement par le livre lui-même.

10Pour ma part, je crois en effet qu’il ne faut pas hésiter à reprendre au discours médiatique notre bien ; c’est-à-dire, à partir du diagnostic d’É. Bordas, ne pas hésiter à arracher la notion de « style » aux pratiques de distinction ; autrement dit, qu’il ne faut pas craindre la force du style mais au contraire se réemparer de cette force pour la diriger autrement et libérer en nous des possibilités de pratique et de pensée. Le livre montre avec force que tout est question de « valeur ». Mais le mot « valeur » est lui aussi intimidant, surtout lorsqu’il passe au sas de la sociologie de la domination, dont le scepticisme en termes de valeurs blesse le sujet tout autant que ce qu’il dénonce. Je crois que la force du style (cette « valorisation », cette « accentuation » que dégage si nettement l’analyse) n’est pas seulement la violence d’évaluation ou de dévaluation qui s’y exerce, c’est aussi la puissance d’invention et/ou la capacité perceptive que les phénomènes stylistiques encouragent, enseignent et protègent ; c’est à cette redirection volontaire des questions de style que je me suis, en ce qui me concerne, employée5. Il n’y a en effet peut-être pas seulement, dans une pragmatique du style, à se défendre d’une force (de domination), mais à se réemparer d’une force (d’une capacité d’être et de devenir), et à la rediriger ; il ne faut pas même hésiter à inscrire la littérature comme valeur et comme modèle à l’intérieur de cette promesse et de cette puissance, car on peut reconnaître à l’attention littéraire une capacité d’initiative en ces matières. Deux choses, donc : d’abord reconnaître une puissance, une qualité de présence (dans le sillage des « intensités » deleuziennes par exemple) et une invitation à la libération des usages qui est l’effet même du style, en affûtant (dans l’enseignement) une capacité à percevoir cette puissance, sans la laisser confisquer par les phénomènes de « luxe » ou de « prestige » ; ensuite, affirmer qu’il en va d’une force de cet ordre dans la valeur littéraire ; les passages que « Style ». Un mot et des discours consacre à la littérature me semblent en effet craindre à leur tour d’user d’un mot-tabou, et risquent de dénier une autre valeur, par exemple lorsque l’auteur s’inquiète d’un critère qualitatif, et cherche à s’éloigner de ce qu’il perçoit, chez les stylisticiens les plus conscients de l’événementialité esthétique comme une « conception bien étroite, et excessivement livresque, de la notion de ‘’littéraire’’ ramenée à une ‘’œuvre’’ de référence » (p. 216). Pourquoi pas, s’il s’agit justement d’assumer des forces et des intensités ?

11La sociologie du champ, dont les analyses sont ici mises à profit, réfléchit avant tout à la fabrique de la valeur (en particulier de la valeur littéraire), voire à son truquage, et nous ouvre les yeux sur les mécanismes effectivement intimidants de sa circulation ; mais peut-être est-ce la vérité de l’aura littéraire qui est aussi à penser : vérité de son effet sur la vie, le langage et la pensée, vérité de sa portée et de la façon dont nous trouvons appui (intellectuel et existentiel) sur sa force propre. J’ai déjà tenté de formuler cela dans une lecture de l’ouvrage Pascale Casanova (La République mondiale des lettres), lui aussi héritier de la pensée et du vocabulaire de Bourdieu ; ce livre, très important à bien des titres, me semblait pourtant hésiter de la même façon à assumer l’aura de la littérature, tout en ne pouvant éviter de la reconnaître et même de la faire vivre, si juste est le besoin6. La belle analyse qu’Hélène Merlin-Kajman a récemment consacrée aux enjeux axiologiques du scepticisme de Bourdieu irait peut-être dans le même sens :

Non réductrice sur le plan épistémologique, l’œuvre de Bourdieu l’est donc bien sur un plan moral […] Étrange connaissance que celle qui se gagne à un tel prix (…) Mais alors, une conclusion s’impose peut-être : ni la littérature, ni le plaisir qu’elle procure, ne sont exactement des illusions7.

12Cette complexité de ce que l’on peut faire avec une « valeur » me semble se manifester fortement dans la troisième partie de l’ouvrage d’É. Bordas. Aussi rigoureuse et convaincante que les deux premières, aussi ferme dans sa mesure des usages, elle encourage pourtant d’autres conclusions, et d’autres tâches intellectuelles, en partie inconciliables avec la méfiance ou les blessures auxquelles invitaient nécessairement les précédentes. C’est à une description de l’événementialité réelle et de la réelle energeia du style qu’elle s’emploie en effet, en soulignant (et en aimant) dans les phénomènes stylistiques (souvent littéraires cette fois) l’enjeu d’une « réalisation de l’individuel ». Le livre, de ce point de vue, oppose de façon complexe une sorte d’acte de foi à sa propre méfiance. Les points inconfortables d’une analyse qui met si fortement au jour la puissance d’une valeur me semblent en fait témoigner de l’impossibilité de maintenir un point de vue sceptique, indemne de valeurs et d’espérances, sur ce qui constitue non pas seulement un lieu d’intimidation ou un instrument de domination, mais aussi, pour tout individu, un horizon ineffaçable de constitution de soi, une ressource et une possibilité de vie. De ce point de vue, il faut faire nôtre la formule de Barthes qu’É. Bordas cite mais dont il ne souhaite conserver que la première partie, prudente et indemne de valeurs : « C’est donc une image que je veux interroger ou, plus exactement, une vision : comment voyons-nous le style ? Quelle est l’image du style qui me gêne, quelle est celle que je souhaite ? » (cit. 19) ; gêne, mais aussi souhait : il faut maintenir un « souhait », en effet, car on ne peut faire l’économie du désir d’être et de pensée dans l’attention portée aux phénomènes stylistiques, dans le fait même de cette attention. On le voit, les interrogations qu’il soulève, les débats qu’il suscite, et jusqu’aux réactions puissamment affectives qu’il provoque — justement parce qu’il ne se cache pas que c’est toute une représentation de la subjectivité démocratique et des possibilités d’être qui est en jeu dans la question sociale et morale du style — sont tout à l’honneur de ce livre.