Acta Fabula
ISSN 2115-8037

Dossier critique
2010
Octobre 2010 (volume 11, numéro 9)
Julien Zanetta

Styles du dandysme

Karin Becker, Le Dandysme littéraire en France au XIXe siècle, Orléans : Éditions Paradigme, coll. « Références », 2010, 186 p., EAN 9782868782861 & Daniel Salvatore Schiffer, Le Dandysme, dernier éclat d’héroïsme, Paris : PUF, coll. « Intervention philosophique », 2010, 302 p., EAN 9782130582274.

1L’a-t-on croisé au sortir d’un défilé de mode, frappé par son élégance, se pavanait-il à la terrasse d’un café en vogue ou dans une allée du Luxembourg ? Était-il hautain, dédaigneux, fat ? L’a-t-on peut-être lu, surpris par le « faisandé » de sa plume, ou l’arrogance de son ton ? Ou n’était-ce qu’un succédané, un imitateur, un aspirant ne méritant pas son titre ? Évoluant dans des univers aussi différents que ceux des arts, de la mode ou de la critique, phénomène sociologique, historique, littéraire ou anthropologique, le dandy s’avère être un Protée aux styles aussi nombreux que ses masques. Si bien qu’il paraît aujourd’hui difficile d’en arrêter une stricte définition. De fait, sait-on encore reconnaître un dandy ? Question corollaire : ce dandy, possède-t-il des caractéristiques distinctes et immuables qui permettent de le cerner, d’en dresser un contour permanent qui traverserait les époques ? En s’arrêtant sur ces questions, on a tôt fait d’oublier que ce dandy a un passé, quoique traversé de zones d’ombre, et que cette « institution vague », pour reprendre les termes de Baudelaire, a formé autant de disciples que de détracteurs.

2Le dandysme est avant tout un phénomène historiquement localisable. On connaît, peu ou prou, son lieu de naissance et ses premiers pas ; on peut en retracer les métamorphoses successives par autant de hauts faits et d’anecdotes. C’est ce à quoi s’emploie Karin Becker dans son étude Le Dandysme littéraire. Ce livre propose un parcours chronologique en six chapitres, des débuts britanniques de ce phénomène, à sa disparition dans les dernières années du XIXe siècle. Aux origines, on trouve naturellement Beau Brummell, « arbitre des élégances », premier dandy dont on retient l’art du nœud de cravate, ses gants ou encore ses bons mots. Figure tutélaire, sa légende en fait l’« incarnation atemporelle du dandy », l’inimitable imité, référence absolue et père d’une longue descendance. La mode prend ; Brummell fait des émules qui traversent la Manche et s’implantent dans les meilleurs cercles parisiens. D’une capitale à l’autre, Alfred d’Orsay fait alors office d’« intermédiaire entre les cultures », alimentant les milieux français des nouvelles tendances venant de Londres. Mais la bifurcation entre dandysme mondain et dandysme littéraire intervient avec Byron : l’« interdépendance du dandysme et de l’écriture » est alors scellée. Tout en insistant sur leur lien profond, K. Becker prend bien soin de séparer, dès le départ, le dandy à la vie luxueuse et oisive de celui qui se voue à la littérature, en nous rappelant que « le dandysme littéraire est issu du dandysme mondain ». Mais au chapitre suivant, elle les regroupe pourtant sous une même bannière : le style. En effet, la manière de vivre du mondain, son « style de vie », contamine le style de l’écrivain‑dandy, « style original censé surprendre, étonner sinon choquer son public », sans plus de nuance. Chateaubriand, Musset ou Eugène Sue font alors l’objet de chapitres examinant cette transition. Le dandysme n’est plus seulement considéré comme un effet de mode se bornant à l’exigence d’une mise impeccable : « La dignité du dandysme littéraire, sa conviction d’être une “créature d’élite” repose désormais sur la conscience de sa noblesse intellectuelle. »

3Après avoir suivi des dandys de chair, K. Becker prend ensuite le parti de consacrer un bref chapitre aux dandys de papier. « Nouveau champ expérimental » pour le romancier, le personnage du dandy est compris comme un « alter ego », le pendant à son expérience d’élégance. Ainsi, Julien Sorel se trouve promu « dandy égotiste », tout comme son auteur, car, selon K. Becker, d’après « le bilan des critiques », on est autorisé à « qualifier de dandy la personnalité de Stendhal »… De la même manière, les quelques dandys qui parcourent la Comédie humaine, sont autant de reflets du « dandysme raté » de Balzac.

4Dès 1845, après ses débuts flamboyants, entre son incursion dans la haute société et son établissement dans le champ littéraire, le dandysme est pour la première fois l’objet de traités importants. Jules Barbey d’Aurevilly, d’abord, avec Du dandysme et de George Brummell, puis, peu après, Charles Baudelaire dans divers textes, du Peintre de la vie moderne aux Fusées, se chargent de donner une assise théorique à ce personnage devenu type. Après Baudelaire, le dandysme, selon K. Becker, périclite. Arrive le symbolisme, la décadence fin de siècle : À rebours de Huysmans et L’Ève future de Villiers de L’Isle-Adam en sont les symptômes. À la fin du XIXe siècle, le phénomène est à bout de souffle, l’astre décline et meurt. Oscar Wilde et Marcel Proust se chargent de fermer la marche.

5Outre son plan sans surprise, cette classique histoire du dandysme se réfugie dans un « biographisme » trop appliqué, souvent simpliste. Sans doute est-il nécessaire de se référer à la vie de l’auteur, de retracer les différents événements de son quotidien qui ont peut-être présidé à telle ou telle autre décision. Mais de là à verser dans un psychologisme réducteur (« dans son rapport avec les femmes, [la] conduite [de Baudelaire] est déterminée par sa frustration précoce, due à la « trahison » de sa mère »), on risque de ne rien prouver du tout.

6De plus, dans ce livre, on ne sait jamais trop où se situer par rapport au texte ; tantôt l’on gravite au-dessus, dans l’empyrée des auteurs et les tumultes de leurs jours, tantôt l’on se trouve plongé en pleine fiction, suivant Julien Sorel ou Henri de Marsay, tantôt l’on passe de l’un à l’autre sans transition, de Montesquiou à Charlus. Ou, pire encore, on « retrouve » les sources de la fiction dans la réalité : c’est Mme Cosmelly, dans La Fanfarlo, qui « ressemble étrangement à Apollonie Sabatier ».

7K. Becker conclut ainsi son étude par un constat sans appel : le dandy, tel que le concevait l’époque qui le vit naître, est mort et enterré. Que ce soit la « jet-set », « les célébrités de la scène internationale », ou encore les « fashionables du XXe siècle », nuls ne sauraient appliquer les immortels principes de Baudelaire, les maximes de Barbey ou les allures de Brummell.

8Daniel Salvatore Schiffer prend, dans Le dandysme, dernier éclat d’héroïsme, le contre-pied exact de ce constat. Son livre commence, telle une grande revue de presse, par multiplier les récentes occurrences d’une conception du dandysme aussi trouble qu’élastique. Poursuivant un travail entrepris dans un premier volume (Philosophie du dandysme, PUF, 2008), ce livre « actualise » le dandy dans le monde contemporain. Compris comme un « acte de résistance face à l’émergence, au sein du monde moderne, de nouvelles formes de barbarie », le dandysme dont D. S. Schiffer se fait le porte-parole tient tout à la fois de la défense d’un mythe et de sa perpétuation. Composé d’une première partie historique, qui retrace les aléas du phénomène, des conceptions « classiques » aux plus récentes tentatives de définition, l’essai s’arrête sur quatre figures phares — Brummell, Barbey, Baudelaire et Wilde — puis aborde successivement le problème des femmes-dandys, du maquillage et de l’androgynie.

9La seconde partie, plus « philosophique », reprend l’idée d’une « esthétique de l’âme et du corps » qui avait déjà occupé l’auteur dans son précédent ouvrage. Cette nouvelle « phénoménologie », « synthèse parachevée […] d’hédonisme épicurien et d’ascèse stoïcienne », vient alors à traiter les questions de l’amoralisme du dandy, de son individualisme, et de son rapport à l’érotisme et à la religion. L’essai se conclut sur un manifeste « à l’intention des générations futures » : « Pour un dandy prismatique, ou le prismatisme en guise d’esthétique ».

10On regrette que la justesse de certaines remarques ne fasse pas l’économie d’expressions telles que « CQFD » en conclusion d’un raisonnement, ou de ruptures de tons qui coupent subitement l’élan de l’analyse par une remarque de circonstance. L’argument que suit l’auteur n’en devient que plus trouble, si bien que l’on peine à suivre le chemin qui le mène du dandy historique — « figure complexe attachante et mystérieuse » — aux (trop) nombreuses incarnations contemporaines, de Barack Obama à Roger Federer en passant par Michel Houellebecq.

11Aucune figure n’a autant que le dandy fait adhérer le style à la vie ; rien ne les sépare, pour ainsi dire. Cherchant à tout prix l’extrême originalité, le dandy ne saurait suivre un style car il est style à part entière, sans nulle restriction, de la démarche à l’allure, de l’habit à la répartie. Il ne pourrait guère, par conséquent, se conformer à une norme quelconque puisqu’il la crée, il l’énonce en ses termes, à sa mesure singulière. Par surcroît de style, il devient œuvre à part entière. Françoise Coblence, dans un livre essentiel sur le sujet (Le Dandysme, obligation d’incertitude, PUF, 1988), avait précisément montré que telle était sa fonction :

La perfection du personnage opère la capture de l’instant ; elle est création toujours recommencée. Le dandy fait œuvre de l’éphémère, et œuvre elle-même éphémère1.

12Or, à force de voir des dandys partout, des magazines de mode aux scènes de rock, de lire des « styles dandys » dans les colonnes de journaux branchés, ou encore d’entendre parler de « coupes dandy » et de « corps dandy », on en vient à oublier ce que le mot désigne, et si une même pensée de l’œuvre travaille encore ces avatars. Son histoire est ensevelie par l’usage inconsidéré que la langue courante lui a fait prendre. Est dandy l’arrogant, l’élégant, qui cultive sa nonchalance et sa froideur, sans plus de question. La notion s’adapte à toute marge, englobe et reprend toute originalité. Si bien qu’on en vient à penser que qualifier une attitude, une pose ou un style de « dandy » revient à ne rien dire du tout, puisque on peut y loger à peu près ce que l’on veut. Ce n’est pas parce que nous nommons, par décret, l’époque dans laquelle nous vivons comme « transitoire », qu’il faut d’emblée, en suivant Baudelaire à la lettre, voir l’apparition de dandys. Sans doute aura-t-on affaire à de nouveaux types et de nouvelles figures particulières… mais pourquoi, en tenant compte de l’instabilité de la définition, les désigner nécessairement par le nom de « dandys » ? On pourrait croire que, de la même manière que pour le style, victime d’un emploi excessif et d’une identique banalisation, il ne faudrait pas abandonner cette notion qui a encore une valeur certaine. Il devient cependant tentant de le faire.

13Comment le dandy pourrait-il maintenir sa distinction si elle est immédiatement agrégée à la mode ? Comment parviendrait-il à redonner au mot son sens premier, qui n’est pas celui de l’usage ? En conquérant le nom, on ne gagne pas pour autant le statut. Peut-être pourra-t-on se faire baptiser « dandy », mais de là à assumer tout le poids politique et subversif de la position, rien n’est moins sûr. Une fois la mode établie, il y aura la cohorte des « suiveurs », les faux dandys qui se targue de l’être, ceux qui « par leur impuissance », pour reprendre Baudelaire, « élèv[ent] le poncif aux honneurs du style »2.

14Pourtant, si l’on voulait être en accord avec les principes que Barbey ou Baudelaire avaient énoncés, être dandy ce ne serait pas tant accéder à une notoriété certaine mais plutôt se résoudre dans un anonymat souverain, aussi invisible qu’influent. Sous les feux d’une rampe privilégiant le clinquant et l’extraordinaire, le pseudo-dandy contemporain oublie que sa moitié historique est faite de banal et de commun. Et que c’est par l’alliance oxymorique de ces deux pôles, moitié emphase, moitié ascèse, qu’il gagne son essence singulière. Les anecdotes de Brummell, que, dans les premières décennies du XIXe siècle, William Hazlitt prit tant de soin à restituer, en font état : seul, « le plus grand des petits esprits » (« the greatest of small wits ») pouvait relever l’importance de « sa jambe préférée » ou d’un bon mot qui « frôle l’extrême bord de la vacuité »3. Même lorsqu’on vient à parler de dandysme littéraire, il y a déjà entrave à la notion de dandysme pur, telle que Brummell la personnifiait. En daignant prendre la plume et se plier à des contraintes de formes, l’auteur devient un peu moins futile, un peu moins indifférent et s’engage dans un chemin où la nonchalance n’a plus cours. Le livre est encore une résistance à la disparition vers laquelle tendait la conception absolue de Brummell.

15Le dandysme, comme tout effet de mode, a fait l’objet d’une récupération qui résorbe toute singularité. Plus son développement a pris de l’ampleur, plus on a vu que le message subversif qu’il portait a complètement changé de sens. Étant devenu synonyme strict de la mode, sa position marginale, inattaquable et inaliénable, qui avait été conquise de haute lutte au sortir de la Restauration, a complètement disparu. Ce « caractère d’opposition et de révolte » que Baudelaire pouvait encore voir n’a pu être maintenu dès lors qu’il fut pris comme un mot d’ordre banalisé. Roland Barthes, s’attachant au seul vêtement, ne s’était pas trompé lorsqu’il annonçait, dans un article de 1962, que c’était la Mode elle-même qui avait mis à mort le dandy :

Inoculer, à travers la Mode, un peu de dandysme à tout le vêtement contemporain, c’était fatalement tuer le dandysme lui-même, puisque, par essence, il était condamné à être radical ou à n’être pas4.

16Le verdict reste aujourd’hui inchangé. Il en va du dandy contemporain comme de la perte d’auréole ; un élégant traverse le boulevard, ses insignes tombent dans la boue et, n’ayant pas le courage de les ramasser, les laisse à d’autres qui pourront toujours s’en coiffer impudemment.