Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2010
Octobre 2010 (volume 11, numéro 9)
titre article
Denis Saint-Amand

Ce que Bourdieu fait à la littérature

Bourdieu et la littérature, sous la direction de Jean-Pierre Martin, Nantes : Cécile Defaut, 2010, 310 p., EAN 9782350180883.

1Intéressante entreprise que ce collectif qui, huit ans après la mort de Pierre Bourdieu, se propose de croiser différents regards pour revenir sur les théories développées par le sociologue à partir de son exploration du monde des lettres, et interroger ce qu’il en reste aujourd’hui. Entreprise délicate aussi, tant cette intervention de l’un des intellectuels les plus influents du xxe siècle dans un domaine que d’aucuns estimaient ne pas lui appartenir1 a suscité la controverse. L’article liminaire du volume, dû à son directeur, rend compte avec finesse de cette réception que l’on pourrait pratiquement qualifier de manquée. Sous le titre « Bourdieu le désenchanteur », cet avant-propos possède lui-même quelque chose de désenchanté : prenant acte de la méconnaissance générale des théories bourdieusiennes chez les littéraires, l’auteur esquisse une petite archéologie du rejet, qui montre bien comment les travaux du sociologue sur la littérature, en prenant à revers les conceptions dévotes de cet objet particulier, mettaient moins à mal ce dernier que la croyance de ceux qui l’enseignent au « génie » qui le génère. Postulant l’existence d’un « champ littéraire » inscrit dans une société plus large et dont la progression d’une autonomie relative, aux alentours de 1850, se vérifiait par le développement interne d’une double logique économique (l’une immatérielle — fonctionnant au « capital symbolique » distribué entre et par les pairs —, l’autre matérielle — la « sphère de grande production », visant un large public) infléchissant directement les conditions de production des œuvres, Bourdieu jetait un « pavé dans la mare du textualisme » (p. 15), égratignait ce qu’il appelait la « raison scolastique »2 et, comme le dit plus loin dans le volume Fatima Youssef, ouvrait par ricochet la voie à une « nouvelle approche de l’histoire littéraire » (p. 173). Pour autant, comme le constate Jean-Pierre Martin, ce refus de déférence à la seule esthétique de l’œuvre et la perspective méthodologique sur laquelle celui-ci débouchait sont aujourd’hui fréquemment dénigrés, sinon réduits de façon caricaturale par nombre de représentants du monde universitaire3. Mesuré, le propos du directeur du collectif aurait gagné en puissance (mais aussi, inéluctablement, en teneur polémique) si l’auteur avait nuancé son tableau en tenant compte de l’émergence périphérique de groupes de recherche qui, à la suite de Bourdieu, explorent la littérature avec un « œil sociologue »4. La double opposition géographique et institutionnelle que mettrait en lumière une telle topographie de la recherche en littérature permettrait sans aucun doute de renforcer les conclusions amorcées par Martin quant à l’intérêt de certains chercheurs au conservatisme en vue, pour le dire aussi vite que froidement, de maintenir des acquis positionnels au détriment de véritables enjeux scientifiques.

2Ce sont, du reste, ces enjeux que l’ouvrage Bourdieu et la littérature entend principalement interroger, en se présentant comme un espace pour « aborder de front » et « examiner librement » les rapports entre le sociologue et la littérature. Donnant la parole à des spécialistes de la sociologie de la littérature relativement proches de la pensée de Bourdieu (comme Gisèle Sapiro, Jacques Dubois, Anna Boschetti, Bernard Lahire ou Jérôme Meizoz), le volume cherche à décloisonner la discussion et réunit également, en plus des témoignages de deux écrivains5 et d’une interview de Bourdieu par Pierre-Marc de Biasi6, les avis de chercheurs s’étant montrés plus réticents aux théories bourdieusiennes ou manifestant une certaine circonspection à leur égard, à l’image de Michel Jarrety ou d’Hélène Merlin-Kajman. Dans l’ensemble, le double objectif critique et prospectif est largement atteint par l’ouvrage, les synthèses métacritiques s’articulant idéalement à des propositions méthodologiques visant à dépasser les acquis (et, parfois, les faiblesses) de l’immixtion de Bourdieu dans l’univers des lettres.

3Parmi les contributions à caractère synthétique, on soulignera celles, brillantes et efficaces, de Gisèle Sapiro, de Marielle Macé et d’Anna Boschetti, qui constituent des travaux précieux pour les sociologues de la littérature autant que pour les chercheurs moins familiers de la démarche et qui, sans se contenter d’en reformuler les grandes lignes, invitent à une relecture neuve de certaines notions et perspectives méthodologiques bourdieusiennes. Mettant en évidence les limites impliquées par la délicate question de l’autonomie et les reconfigurations qu’elle suppose en fonction des périodes, G. Sapiro démontre de la sorte comment cette problématique, directement liée au concept de « champ », a, dans le cas de la littérature, permis à Bourdieu de questionner par la bande les mécanismes de constitution et les structures d’autres champs, parmi lesquels, en particulier, le champ scientifique. M. Macé, réagissant à l’accusation fréquente d’« inattention » portée par Bourdieu aux œuvres (accusation que Jacques Dubois invalide élégamment plus loin dans le présent collectif et qui, du reste, vole en éclats quand on tend à ceux qui la portent un exemplaire de L’Ontologie politique de Martin Heidegger), revient quant à elle sur trois éléments constitutifs d’une théorie des styles, à travers les concepts de distinction, d’habitus et de manière, que l’auteure, s’autorisant à « hériter [de Bourdieu] juste à côté » (p. 65), reprend pour montrer, entre autres, ce qu’ils permettent de dire de certaines pages de Proust. A. Boschetti, enfin, casse l’image doxique faisant de Bourdieu un théoricien de la reproduction sociale et reconstitue rétrospectivement les modes logiques d’une explication cohérente du changement qui se dessinent plus qu’en creux dans les écrits du sociologue avec, dans le cas de la littérature, la nécessité d’interroger les mouvements du champ à l’aune d’au moins quatre grandes catégories de faits (le régime politique, le marché, le journalisme et l’espace de la production intellectuelle et artistique, p. 99 sq), dont l’auteure mesure les influences respectives et à propos de l’examen desquelles elle cible quelques écueils méthodologiques à éviter.

4Dans « Ce que préfacer veut dire », Jérôme Meizoz revient quant à lui sur la genèse de la préface rédigée par Bourdieu au moment de la publication de sa thèse et sur les effets de cette dernière7, pour dresser ensuite une typologie des avant-propos rédigés par le sociologue et livrer une efficace synthèse concernant l’effet de légitimation métonymique (le nom de l’auteur importe davantage, dans ces cas-là, que le contenu du discours) que ceux-ci provoquent8. Soulignant que Bourdieu fut parmi les premiers à dégager les enjeux stratégiques de ce type de discours d’escorte dans le champ littéraire, J. Meizoz montre comment le sociologue s’est lui-même prêté à ce jeu dont il avait étudié les logiques, notamment en vue de faire émerger les travaux de jeunes chercheurs susceptibles de « faire progresser sa théorie, qu’il savait très généralisante » (p. 204). Passant du témoignage à l’analyse, cette contribution vaut également pour la réflexion épistémologique qu’elle propose en lisant dans l’investissement de Bourdieu dans le genre préfaciel une illustration d’un paradoxe scientifique en vertu duquel « l’observateur n’est jamais totalement absent de l’objet de son observation ». Pour autant, poursuit J. Meizoz, « Il ne s’agit pas […] de cesser d’agir pour décrire, ni de renoncer à s’engager dans la pratique » (p. 203).

5Jacques Dubois, qui avait déjà remis en question la pertinence de la dialectique de l’œuvre dévoilante-revoilante9, prolonge cette réflexion dans l’article « Flaubert analyste de Bourdieu » et donne à voir la ténuité de la distance séparant le sociologue de l’écrivain. Explorant le prologue des Règles de l’art (intitulé, pour rappel, « Flaubert analyste de Flaubert. Une lecture de L’Éducation sentimentale »), où Bourdieu appliquait au roman une grille de lecture sociologique (en mobilisant notamment la notion d’« espace des possibles » pour traiter des choix trajectoriels plus ou moins heureux de Frédéric Moreau) et en venait indirectement à avancer la primauté du sociologue sur l’écrivain, J. Dubois nuance cette hiérarchisation qu’il juge trop tranchée. Le postulat bourdieusien selon lequel l’œuvre, par le même geste qu’elle dévoile une vérité sociale redissimule celle-ci (parce qu’elle ne relate qu’une « aventure singulière » et que l’illusion romanesque qui la supporte ne pourrait souffrir un désenchantement excessif), explique l’auteur de L’Institution de la littérature, ne tient pas vraiment la route dans ce cas-ci (qu’on pourrait dire mal choisi, tant L’Éducation sentimentale est, au fond, dysphorique) et, si le travail de Flaubert (riche en plans, études de caractères et autres reprises signifiantes de structures narratives) annonce en quelque sorte celui de Bourdieu, on peut s’autoriser à lire dans le prologue des Règles de l’art une manière de réécriture complice, redisant l’œuvre en la complétant au moyen des outils et concepts dont ne pouvait disposer l’écrivain10. Au‑delà de l’étude de cas virtuose, qui contribue à l’effacement du portrait de Bourdieu en sociologue distant des œuvres, on retiendra ici le stimulant manifeste pour une sociologie romanesque (déjà éprouvée ailleurs11) qui s’écrit entre les lignes.

6C’est également la dialectique d’une littérature revoilant par le prisme de la fiction ce qu’elle permet de dévoiler à propos d’un certain état de la société qu’interroge Dominique Rabaté. L’auteur explique comment Bourdieu, en cherchant à objectiver les processus d’objectivation, rejoue non seulement sur un air sociologique l’entreprise flaubertienne, mais se fait également crypteur lui-même en respectant « la politique d’une révélation pour initiés » (p. 39) dont l’illustration la plus probante réside dans la convocation de l’exemple mallarméen. Une réserve subsiste toutefois quant à la portée de cette analyse puisque, si l’on peut choisir de voir dans l’actualisation bourdieusienne de ce décryptage crypté un exemple tendant à l’idéaltype, il semble que la logique heuristique ici décrite est quasi-universelle. Selon des degrés plus ou moins divers, elle pourrait en effet s’appliquer à une grande partie des individus engagés dans la recherche, et ne serait en somme que l’une des composantes de l’illusio les plus patentes propres à une partie du champ universitaire (on sera libre d’avancer ici que le sociologue n’était sans doute pas parvenu à s’en départir complètement, et de voir en cela une illustration du paradoxe décrit par J. Meizoz).

7Après avoir proposé des rapprochements entre la théorie du sociologue et l’histoire littéraire à la Lanson pour mieux distinguer les deux perspectives, Michel Jarrety, qui avoue d’emblée une certaine réticence à l’égard de la théorie bourdieusienne (tant « pour des raisons de fond » que « de forme », p. 183), cherche à en souligner certains points faibles. Il s’agit, d’une part, du fait que Bourdieu se limite essentiellement à interroger le hors-texte pour mesurer la « nécessité » de l’œuvre à l’aune des données socio-historiques qui ont permis son émergence (sans trop se préoccuper des « lois de fonctionnement interne » de l’œuvre, ce qui, d’après l’auteur, conduit le sociologue à « surfaire la fonction de la société dans l’autonomisation du champ littéraire », p. 188) et, d’autre part, de ce que M. Jarrety voit comme une dichotomisation trop radicale entre littérature et société, laquelle procéderait de l’attention spécifiquement accordée par Bourdieu à ce que Julien Gracq appelait des « œuvres de rupture » (p. 191). Reste que ces remarques, critiquables et formulées autrefois en d’autres lieux, ont déjà permis d’affiner un modèle dont Bourdieu connaissait les limites et par lequel il entendait plutôt bousculer les représentations sclérosantes du littéraire et non instaurer un nouveau dogme, comme il le disait lui-même et comme le rappelle J. Meizoz dans l’article susmentionné.

8Parmi ces chercheurs qui se sont proposés de prolonger en les discutant les travaux de Bourdieu sur la littérature, Bernard Lahire s’est, au cours des dernières années, distingué par ses réflexions sur l’adéquation du concept de « champ » au domaine littéraire. Dans un article qui peut se lire en vis-à-vis de celui de G. Sapiro, B. Lahire rassemble certaines conclusions de ses travaux antérieurs12 pour forger le concept de « jeu littéraire » comme alternative à celui de « champ ». Cette proposition est justifiée par une analyse croisée du statut même de l’écrivain (activité généralement non-professionnelle et vécue à temps partiel) et de l’autonomie très relative d’un monde des lettres qui, comme le montre l’exemple de Kafka — dont le style et les thématiques subissent l’influence du « second métier » de l’auteur —, est souvent tributaire des placements et déplacements des auteurs dans la réalité (professionnelle, familiale) qui les occupe la plupart du temps. Cernant bien la singularité d’un statut problématique, le concept de « jeu » ne semble pourtant pas abolir celui de « champ » : s’il invite justement à repenser l’autonomie relative de l’univers littéraire, il n’efface pas les structures particulières de celui-ci et son développement au sein d’un univers social plus large. De plus, se passer de la puissante métaphore électromagnétique du « champ » reviendrait à perdre l’utile description de l’influence exercée et subie par l’agent évoluant dans l’univers littéraire qui, fonctionnant comme un électron agi et agissant, permet de définir la position de ses homologues de la même façon que ceux-ci déterminent la sienne. En définitive, le « jeu » théorisé par B. Lahire se rapproche davantage du concept d’illusio, qu’il ne recouvre pas complètement, mais qu’il pourrait sans doute contribuer à préciser.

9L’article d’Hélène Merlin-Kajman, enfin, entend déconstruire un pan de cette rhétorique bourdieusienne dont Pierre Macherey dit qu’elle mobilise un « style constamment offensif » (p. 113). L’auteure dissèque à cet effet l’usage d’un tour dont le sociologue est coutumier : la locution restrictive « n’est que »13, dont l’effet de clôture est toujours dépréciatif. Sans s’attarder ici sur l’analogie suspecte que propose l’auteure entre la démarche de ceux que Serge Daney appelait les « enfants de Bourdieu » et la politique sarkozyste14 et qui mériterait un commentaire plus approfondi, on préférera revenir sur la portée générale de cette contribution. H. Merlin-Kajman, qui avait déjà pris ses distances avec le sociologue dans son ouvrage sur « le fascisme de la langue »15, cherche ici à montrer, par l’analyse du tour susmentionné, comment sans être « réductrice sur le plan épistémologique, l’œuvre de Bourdieu l’est […] bel et bien sur le plan moral et rhétorique » (p. 165). Si cette condamnation intrigue, il en va de même de la démarche qui permet d’y aboutir : la mobilisation de lectures fines de La Rochefoucauld et La Fontaine, que l’auteure connaît parfaitement, comme points de comparaison avec l’écriture bourdieusienne implique en effet un double décalage, à la fois sur le plan chronologique et en ce qui concerne les « scènes englobantes » respectives — comme dirait Dominique Maingueneau16 — de ces discours (l’une littéraire, l’autre scientifique). Repartant du traitement réservé par Bourdieu à la célèbre citation de Danièle Sallenave que le sociologue avait placée au seuil des Règles de l’art pour démontrer toute la vacuité du discours anti-sociologique17, l’article d’H. Merlin-Kajman se présente en somme comme un manifeste contre « les limites de toute pensée de la “désacralisation” » (p. 172). Encore faut‑il s’entendre sur ce qu’on entend par « désacralisation » : l’affirmation de l’auteure selon laquelle « ni la littérature, ni le plaisir qu’elle procure ne sont exactement des illusions » (ibid.) n’est en réalité contredite par personne, et certainement pas par Bourdieu ou par les chercheurs qui travaillent dans son sillage18. Ce que le sociologue de La Distinction affirmait plutôt, c’est que le fait littéraire ne doit pas forcément être installé sur un piédestal et qu’il peut être exploré de façon concrète et scientifique. Sans souscrire à la totalité des développements de cet article, on retiendra la façon dont, à l’image de la contribution de J. Dubois, il donne à voir certains des liens qui rapprochent, en un sens et malgré lui, Pierre Bourdieu de ces écrivains dont il souhaitait objectiver les placements et déplacements.


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10En définitive, comme nous l’avons écrit plus haut, cet ouvrage parvient, malgré la dimension disparate liée à sa rédaction collective, à proposer à la fois un intéressant tour d’horizon synthétique des avancées permises par les travaux de Bourdieu consacrés à la littérature, diverses critiques de ces derniers et quelques pistes méthodologiques éclairées, de près ou de loin, par les feux et contre-feux allumés par le sociologue. Sans faire doublon avec les travaux métacritiques déjà consacrés à l’auteur des Règles de l’art, ce volume s’y ajoute donc en les complétant, et en témoignant une nouvelle fois de l’importance d’un héritage bourdieusien dont les démarches et les idées continuent à susciter le débat, jusque dans les facultés de Lettres et bien au-delà.