Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2010
Octobre 2010 (volume 11, numéro 9)
Richard Spavin

Dr Sade : pour une intertextualité de la médecine dans l’œuvre du marquis

Armelle Saint-Martin, De la médecine chez Sade. Disséquer la vie, narrer la mort, Paris : Honoré Champion, coll. « Les Dix-huitièmes siècles », 2010, 414 p., EAN 9782745319579.

1La question de l’interaction entre science et littérature devient particulièrement prégnante quand il s’agit d’expliquer les représentations de la science du corps que constitue le discours médical. Et ce, puisque la médecine, plus que tout autre savoir, fait de l’être humain une pierre angulaire de l’innovation scientifique. Son rapport avec la littérature fonde un objet d’exploitation créative indéniable : comment en effet expliquer le discours embryonnaire dans Tristram Shandy si ce n’est pas par une analyse des débats médicaux de l’époquei ? Que l’on songe également au De rerum natura de Lucrèce, au Médecin malgré lui de Molière ou à La Montagne magique de Thomas Mann. Les emprunts littéraires à la médecine constituent, il est vrai, un véritable « régime »ii d’interactions interdisciplinaires et épistémocritiquesiii.

2Cet ouvrage d’Armelle Saint-Martin montre que le cas du marquis de Sade révèle un exemple incontournable de l’intertextualité médicale. En cela, De la médecine chez Sade affirme ce que l’on soupçonne depuis longtemps sur l’œuvre de Sade. Dès les années 60, grâce aux lectures de Gilbert Lelyiv et de Jean Deprunv, la critique constate une présence de connaissances médicales dans les romans du marquis. J. Deprun, en particulier, a situé cette influence scientifique dans les ouvrages de La Mettrie, que Sade connaissait et utilisait pour l’édification de son athéisme. Et pourtant, La Mettrie, bien qu’étant une source médicale importante, ne constitue pas la seule présence intertextuelle qui rendrait explicite la véritable portée du savoir médical dans la pensée du philosophe.

3En effet, l’intérêt principal de cet ouvrage est qu’il puise plus profondément dans l’intertexte, révélant de nouvelles sources dans la médecine du XVIIIe siècle. On retiendra une bibliographie impressionnante, allant d’Astruc jusqu’à Winslow, que l’auteur explique et fait dialoguer avec les écrits de Sade. C’est ici que l’originalité de l’ouvrage est la plus éloquente : la médecine du XVIIIe siècle est un domaine nébuleux, un véritable « bouillon culturel médical », tantôt scientifique, tantôt occultiste, qu’A. Saint-Martin déblaie avec rigueur et exhaustivité. Selon elle, les inflexions littéraires que Sade apporte au discours médical se construisent autour de deux thèmes contraires : la vie et la mort. Le motif de la vie sera développé dans la dissertation philosophique, celui de la mort dans la narration. Il existe ainsi une sorte de frontière textuelle qui permet de délimiter l’emploi sadien de la médecine. Cet ordonnancement sadien de la médecine a l’effet d’opposer le savoir théorique et le savoir pratique. Car si la médecine théorique se consacre à des questions liées à la préservation de la vie, la médecine pratique, quant à elle, inspire l’action romanesque, soit la véritable mise en scène de la mort, que constituent les nombreuses représentations de violence et de torture.

4La première partie de cet ouvrage vise ainsi à expliquer en quoi la dissertation philosophique dans La Nouvelle Justine s’inspire de la théorie médicale anatomique. « Disséquer la vie » renvoie à la démonstration scientifique qui, lors des pauses narratives qui parsèment le récit de Justine, décrit les anomalies physiques des différents personnages. Parmi les ouvrages d’anatomie que Sade connaissait, on devrait surtout retenir la Dissection des parties du corps humain (1546) de Charles Estienne, où se déploie une attitude pédagogique remarquable. Ce souci d’enseignement, relayant le savoir médical par l’intermédiaire du démonstrateur, se traduit pour A. Saint-Martin par le rôle du narrateurvi. La dissertation transforme intertextuellement la dissection, empruntant sa méthode pour fonder une nouvelle philosophie. Aussi A. Saint-Martin insiste-t-elle sur le fait que Sade reproduit l’ordre de présentation des organes reproducteurs qu’adopte la majorité des ouvrages anatomistes, mais qu’il change la manière dont l’anatomie invite à considérer la nature, infléchissant le savoir médical vers des directions inattendues.

5En effet, le discours anatomiste est toujours accompagné d’une ambition plus complexe, c’est-à-dire d’une réflexion sur la finalité de la matière corporelle. Dès qu’il s’agit de penser le corps comme organisme fonctionnel, l’analyse se tourne vers des observations physiologiques. Chez Sade, ce passage fait voir une transformation intertextuelle qui se démarque perceptiblement de la médecine. La fonctionnalité du corps, qui se définit, pour les médecins, par la reproduction, se voit détournée et subvertie à travers les réflexions du philosophe. Le corps y sera scruté pour des capacités contraires à la procréation, où c’est le plaisir et la douleur qui dirigeront l’écriture sadienne.

6A. Saint-Martin met en lumière la manière dont la perspective physiologique de Sade s’ouvre à des figurations exagérées du corps humain, surtout en ce qui concerne la masculinité. Sade privilégie ainsi les vits de taille démesurée, non seulement parce qu’ils procurent plus de plaisir, mais parce qu’ils sont plus à même de détruire. Le sexe féminin, objet de cette destruction, se voit constamment persécuté, tant au niveau diégétique que textuel. Le vocabulaire sadien attaque le sexe féminin comme une sorte de « non lieu », ne jouissant aucunement de la même rigueur scientifiquevii. La représentation de la matrice joue sur l’incertitude des mots, leur imprécision, soutenant davantage le genre pornographique que la logique médicale.

7Plus précisément, la démonstration médicale des parties génitales de la femme ne s’effectue que dans leur aspect monstrueux. Plus celles-ci s’éloignent de l’anatomie normale, plus elles sont valorisées par l’écrivain. Car c’est l’aberration qui demande le détail anatomique. D’où la présence des hermaphrodites, dont la description se moule sur celle de la médecine. Ainsi, l’hermaphrodisme ne constitue pas un état mythologique chez Sade, mais représente une « monstruosité clinique, rien de plus »viii. Sade évacue l’idée de l’hermaphrodite idéal, bisexué, qui possède la capacité à engendrer en soi et hors soi. Pour lui, l’hermaphrodite est généralement féminin et stérile. Ce qui cadre parfaitement avec sa critique de la reproduction et son dithyrambe du pénis : incapable de reproduire et de jouir par la pénétration vaginale, l’hermaphrodite possède un clitoris démesuré, capable d’éjaculation. Entre le discours médical et la représentation sadienne, il n’existe que quelques légères différences anatomiques ; la présence d’une véritable intertextualité étant donc indéniable. Or, la transformation qui s’opère entre l’hypotexte et l’hypertexte réside dans les focalisations physiologiques. Si la médecine prête une attention particulière à l’hermaphrodisme à cause du problème de la stérilité que l’état anatomique occasionne, Sade le valorise pour la même raison. En d’autres termes, les hermaphrodites peuvent foutre sans risquer de peupler la terre ; Sade redéfinit les valeurs médicales en transposant les mêmes termes dans l’univers hédonistique du libertinage.

8L’hermaphrodisme constitue, certes, un domaine de créativité dans la dissertation philosophique de Sade qui est nourri par les conceptions médicales de l’époque. Mais on se demande s’il est nécessaire de traiter de toutes les nuances concernant l’hermaphrodisme chez les médecins, surtout si Sade n’effectue pas un calque direct. La description des possibles sources médicales, longue et digressive, évite de théoriser le véritable rapport entre la médecine et la dissertation sadienne. L’explication demeure générale : Sade intègre le discours médical par deux modalités : l’inflation et la coupure. Plus loin, lors de la deuxième partie du livre, A. Saint-Martin évoquera la parodie, sans clairement distinguer ce genre d’intertextualité de ce qu’elle avait présenté précédemment. Pourtant, on retiendra l’image du « creuset », qui revient à plusieurs reprises, pour expliquer la dimension créative de la dissertation philosophique. À cet égard, le creuset constitue l’expansion de la dissertation : par sa nature ambivalente (le creuset est un instrument de chimie dont la forme se rapproche de la matrice), Sade l’utilise pour concurrencer la création naturelle. Avec cette image, A. Saint-Martin fournit une élégante manière de comprendre pourquoi le projet philosophique de Sade fait appel à la médecine. Selon elle, le creuset doit être conçu dans son aspect matériel d’instrument sur lequel l’homme a une prise manuelleix. Aussi l’homme peut-il mélanger différents éléments de la nature à son gré pour les manipuler, les détruire. Bref, le creuset renvoie à une instrumentalisation de la nature, soit une métaphore scientifique de l’élaboration de formes nouvelles, monstrueuses.

9Les derniers chapitres de la première partie se concentrent sur l’apparition de certaines théories médicales dans la dissertation philosophique de Sade. A. Saint-Martin démontre la présence de deux théories en particulier, à savoir les débats scientifiques autour de l’embryon et du nerf. Ces centres d’intérêt médical, qui enveloppent la connaissance médicale de l’être du début jusqu’à la fin de la vie, seront transformés sous la plume de Sade en un « espace discursif vivant ». A. Saint-Martin s’intéresse ici au « dynamisme » de la dissertation sadienne, qu’elle mesure au degré de détournement et d’inversion du savoir médical qui semble autoriser, aux yeux du libertin sadien, des schémas comportementaux particulièrement destructeurs.

10À la fin du XVIIIe siècle, le savoir médical débattait diverses théories de la génération. Chez Sade, on peut retrouver trois théories en particulier, à savoir l’animalculisme, l’ovisme et la théorie du mélange des deux semences, qui ont toutes un rôle à jouer dans la dissertation philosophiquex. La première théorie, d’origine aristotélicienne, qui pose que l’embryon est formé en totalité dans le vers spermatique, est manifeste dans les ratiocinations des personnages libertins. Pour ceux-ci, l’embryon appartient au père, ce qui lui donne la maîtrise sur sa progéniture, laquelle peut aller jusqu’au meurtre, à l’infanticide ou à l’incestexi. Qui plus est, la théorie insiste sur une logique d’anéantissement qui semble diriger la philosophie destructrice de Sade. Car si l’homme éjacule une grande quantité d’animalcules tous les jours sans qu’ils deviennent des êtres humains, ils sont donc en majorité voués à la destruction. Pour utiliser les mots du Dictionnaire universel de médecine (1746-1748), ce qui « s’ensui[t] […] que tous les autres seront inutiles, et n’auront été créés que pour mourirxii. »

11Toutefois, l’on ne peut négliger la présence d’autres théories de la génération chez Sade. Selon A. Saint-Martin, l’analyse des différentes apparitions des théories de la génération ne peut que révéler un emploi « éclectique » du savoir médical de son époque. Sade est loin de faire une démonstration homogène des théories de la génération ; il opte plutôt pour une approche hétérogène, intéressée, qui ajoute un dynamisme, bien que contradictoire, à ses dissertations. Sur ce point, on aurait pu apprécier une interprétation plus ambitieuse, surtout après les longues séries de descriptions qu’elle consacre aux sources intertextuelles. Quelle est la véritable nature du rapport discursif entre Sade et la médecine ? Il semble que les termes généraux de détournement et d’inversion ne suffisent pas à assouvir notre curiosité. La finalité qu’attribue A. Saint-Martin à ces détournements relève d’une simple volonté de diversifier le récit, d’ajouter de la variété. L’explication du recours sadien à la médecine, qui se limite ici à un niveau rhétorique, semble éviter une interprétation plus profonde. S’il y a en effet détournement et inversion, existe-t-il une présence d’ironie, de critique parodique ou satirique ? Le fait même que Sade soit prêt à faire du savoir médical un site de polyphonie, voire d’incohérence, lors de ses « dissertations philosophiques », devrait inviter à des lectures sensibles à la perception sociologique de la médecine, qui, à la fin du XVIIIe siècle, demeure une science naissante, loin d’être affranchie de son primitivisme. Que l’on songe à la représentation des médecins qui croient fermement à l’efficacité de leurs saignées dans Gil Blas. Sade serait-il un lecteur naïf ou critique de la médecine ?

12Les derniers chapitres invitent davantage à pondérer les sources de la créativité sadienne dans la culture médicale de l’époque. La question du nerf, en particulier, représente chez Sade un discours riche où se déploie le développement de l’être humain, de l’enfance jusqu’à la vieillesse. À travers la notion de nerf, Sade parvient à expliquer le développement de la vie humaine à partir des observations médicales sur la sensibilité. A. Saint-Martin démontre avec brio combien les différentes phases de la vie peuvent être mesurées chez Sade au degré de sensibilité que l’être humain manifeste face à la douleur. Plus on est jeune, plus on est sensible à la douleur. Il existe un rapport direct entre la jeunesse et la sensibilité qui explique pourquoi les libertins sadiens ont souvent déjà atteint la phase de la vieillesse. En effet, les crimes que commettent ceux-ci renvoient à une stratégie pour réveiller la sensibilité, qui est de plus en plus amoindrie dans le corps vieillissant. À mesure que le temps passe, le libertin se voit forcé de recourir à des moyens de plus en plus forts pour ranimer son principe vital. Ainsi, le sadisme, qui consiste à commettre des actes de violence à des fins jouissives, est explicité en termes vitalistes, médicaux.

13Dans l’Histoire de Juliette, Sade s’occupe d’un autre aspect de la médecine, moins théorique, qui met non la vie, mais la mort au centre de sa création romanesque. Si Justine pouvait débattre de l’origine de la vie et des théories de la génération lors des dissertations philosophiques, Juliette intègre la médicine pratique dans l’action même du roman. Ici, la narration s’avère motivée par les pulsions meurtrières des personnages qui reprennent les principes du savoir-faire médical pour les transformer en outils de torture et de meurtre. A. Saint-Martin présente cette deuxième partie avec une introduction à la théorie romanesque de Sade, qui établit une intime relation entre l’écriture et la nature. Pour Sade, on le sait, la nature est destructrice et vicieuse, telle est sa grandeur, son énergie. Il en est de même pour l’écriture qui est conçue comme un acte de transgression au même titre que les actes incestueux ou meurtriers des personnages libertinsxiii. La médecine, une fois invoquée par l’écriture sadienne, se retrouve donc subordonnée à ce programme mimétique, dissociée de ses fonctions thérapeutiques, restauratrices. La médecine aide la narration à détruire et à provoquer la mort.

14A. Saint-Martin met en lumière un fort parallélisme entre le contenu et l’écriture de Justine et les recherches médicales de Jean Bruhier. Sa Dissertation sur les incertitudes des signes de la mort et l’abus des enterrements et embaumements précipités, publiée en 1742, a eu une grande incidence sur le milieu médical, comme en témoigne l’article « Mort » de l’Encyclopédie. La Dissertation, composée de plusieurs épreuves à exercer sur le corps avant qu’il ne soit enterré, fut conçue pour s’assurer de la mort irréversible, après des chocs subits ou violents. Pour A. Saint-Martin, la même préoccupation se retrouve chez Sade, qui fait du meurtre violent la seule instance de mort dans ses récits, excluant la mort par maladie ou par vieillesse. Ainsi, la torture chez Sade, qui sévit sur des victimes sur le point de mourir, dépend du principe médical de Bruhier, selon lequel la mort n’est pas un état auquel on arrive subitement, d’où la notion de « mort apparente » qui distingue le cadavre du corps inerte (le « mort vivant »). D’après lui, même si le corps inerte peut paraître mort, il peut toujours manifester des signes de vie et peut donc être ressuscité. C’est ce processus de gradation qui annule les frontières bien définies entre la vie et la mort et qui fournit la période de souffrance la plus jouissive pour le tortionnaire sadien.

15D’emblée, on constate dans quelle mesure Sade inverse l’ordre médical pour faire du « mort vivant » non pas une instance de restauration, aux relents indéniablement chrétiens, mais une occasion de torture et de meurtre, alignée parfaitement sur sa vision d’une nature destructrice. Le recours à la médecine, A. Saint-Martin l’a bien vu, ajoute un certain réalisme aux scènes de torture, les rendant d’autant plus horribles et effrayantes. D’où l’emploi de divers instruments chirurgicaux (aiguilles, épingles, glossocome, scarificateur, etc.), qui apparaissent au fil du roman. L’origine médicale de ces éléments textuels gagne en importance dès lors que leur présence dirige la narration. Ainsi que le démontre A. Saint-Martin, l’instrument chirurgical détient la clé du dénouement, s’avère être le véritable héros des scènes de torturexiv. La description de ces objets dans le récit, si systématique et réfléchie, renvoie à une poétique qui relie les personnages libertins à leurs modus operandi, soit par un emploi de métonymies soigneusement réparties.

16Or, selon A. Saint-Martin, la présence de la médecine dans le récit sadien ne peut faire l’objet d’une lecture systématique. Le chemin qu’emprunte la suture dans le boudoir, dit-elle, est dirigé par une « écriture qui jouit d’écrire »xv, nous interdisant de parler de « parodie » ou de « critique ». La chirurgie chez Sade relève d’une « juxtaposition de la fiction et de la réalité »xvi qui insiste sur la nature détournée du rapport entre le fait médical et la représentation sadienne. Ces remarques peuvent paraître curieuses dans la mesure où A. Saint-Martin décrira à la fin du chapitre le même rapport comme une « symbiose »xvii. À notre avis, la contradiction n’est pas aussi anodine qu’elle le paraît, mais témoigne de la même réticence que nous avons vue plus haut à expliciter et à justifier le véritable écart du discours médical sadien. La manière dont A. Saint-Martin écarte la parodie de cette section de son livre semble sommaire et inexacte. Selon elle, la parodie doit être un « discours cohérent et direct », un « jugement négatif ou assimilation pure et simple »xviii. Même si on peut remettre en question une telle définition, le détournement parodique — qui cible généralement une autre œuvre d’art, et non pas une pratique qui s’exerce en société, telle que la médecine — n’est pas le seul genre de détournement qui pourrait servir de référence. Le fait même que Sade utilise la médecine comme un moyen de torture peut aussi révéler une attitude commune face à la médecine de son temps, médecine qui ne se limite pas aux univers textuels de Bruhier et de Winslow. Si Sade utilise la médecine comme le substrat de son propre « sadisme » n’est-il pas surprenant que A. Saint-Martin ne mentionne pas la satire ? Autrement dit, la peur que Sade réussit à susciter de la médecine n’est peut-être pas seulement une création romanesque, mais probablement une réalité historique !

17L’aérisme ou la médecine climatiste constitue une autre branche du savoir médical qui sera exploitée par l’univers romanesque de Sade. La notion selon laquelle l’air peut contaminer le corps est généralement acceptée par l’ensemble du corps médical au XVIIIsiècle, sans que les médecins comprennent véritablement sur quels principes elle se base. Chez Sade, surtout dans la seconde partie de l’Histoire de Juliette, le mauvais air d’Italie sera un outil privilégié de mort, provoquant diverses formes de désolation, morales aussi bien que physiques.

18D’origine médicale (Hippocrate), l’idée d’un déterminisme climatique débouche au XVIIIe siècle sur des principes ethnologiques et politiques tout au long de l’Ancien Régime — Montesquieu avait basé son relativisme politique sur l’idée que les êtres humains sont naturellement différents les uns des autres en fonction de leur situation géographique. Sade connaissait bien les ouvrages du philosophe. Sa représentation romanesque du caractère des Italiens — cruel, revanchard, lubrique, etc. — témoigne d’une forte intertextualité avec la pensée pseudo-scientifique de Montesquieu. Même si l’analyse d’A. Saint-Martin s’arrête là, on aurait pu aller plus loin. Car il nous semble que les connaissances médicales du marquis pourraient justement témoigner de l’écart qui sépare son appropriation de la théorie des climats de celle du baron.

19En effet, A. Saint-Martin remarque brièvement que Sade se prononce sur le manque de crédibilité scientifique de l’aérisme. Une note en bas de page de l’Histoire de Juliette montre que le marquis admet que ce ne sont pas des facteurs comme l’air qui expliquent la corruption, mais des données peut-être plus saisissables, comme la surpopulation, qui entrainent des dommages sociauxxix. À cet égard, la position de Sade reprend celle du docteur Thouvenel qui pense que les désordres des populations sont moins imputables à l’air qu’aux données démographiques. À la fin du XVIIIe siècle, la médecine s’oriente dans la voie du positivisme et commence à se libérer des croyances surnaturelles ou stéréotypées tels que le mesmérisme ou la théorie des climats. On aurait voulu que A. Saint-Martin s’attarde davantage sur les progrès du positivisme de la médecine, ce qui aurait pu faire naître une attitude critique envers l’épistémologie médicale du passé, attitude qui pourrait caractériser une certaine ironie chez le marquis. Sade se moque-t-il de vieilles croyances occultistes et aéristes dans ses représentations narratives ? De ce point de vue, Sade n’est pas en train d’inverser ou de détourner le savoir médical de son temps, car ses portraits imaginatifs de la médecine seraient compatibles avec les progrès scientifiques qui lui sont contemporains. Par sa représentation d’une certaine caducité médicale, celle-ci peut devenir un objet de divertissement, voire de ridicule, et non plus une croyance légitime.

20Bien qu’A. Saint-Martin évite de théoriser les présences médicales chez Sade — là n’est pas son propos — la notion d’une symbolicité médicale devient de plus en plus vraisemblable vers la fin de son ouvrage. Dans ses derniers chapitres, A. Saint-Martin établit une intéressante analogie entre le roman et les différentes phases d’une maladie. C’est comme si la pathologie offrait au récit une structure et un contenu, en modelait la narration. Les notions d’obstruction, de crise et d’évacuation qui représentent les différentes composantes de la maladie au XVIIIe siècle, structurent les épisodes narratifs chez Sade. Elles lui permettent d’élaborer de véritables mises en scène de la maladie qui, selon A. Saint-Martin, doivent toujours agrémenter le récit, le varier, pour que le lecteur ne puisse pas se lasser devant une orchestration si magistrale de la mort.

21La manière dont Armelle Saint-Martin explique le fait médical dans l’œuvre de Sade est prudente et juste tout au long de son ouvrage. Sade emprunte les notions de la médecine à des fins diverses, contradictoires, dont la cohérence parfaite ne pourrait être atteinte qu’au détriment de l’intégrité du texte. Certes, l’argument central de cet ouvrage se tient face à un champ très vaste d’observation ; c’est pourquoi ce livre représente une grande réussite d’érudition. Mais l’ampleur de l’étude peut desservir l’attention analytique qui, sous le poids d’une vaste possibilité de sources médicales, semble parfois déséquilibrée. Comme A. Saint‑Martin le conclut elle-même, il reste beaucoup à faire. Quand il s’agit d’identifier le véritable écart entre la médecine et Sade, soit la nature du rapport intertextuel, l’explication rhétorique, qui se limite à décrire la variété du récit, semble ne pas suffire. La présence médicale est trop imposante pour être traitée d’accessoire romanesque. Elle méritera ainsi d’être repensée de manière plus pointue, plus théorique pour ne pas passer sous silence la complexité philosophique et épistémologique de la voix sadienne.