Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2010
Octobre 2010 (volume 11, numéro 9)
Noémie Courtès

Des bibliothèques : collections, recueils et personnages

Les Bibliothèques, entre imaginaires et réalités, édité par Claudine Nédélec, Arras, Artois Presses Université, 2009, 483 p. Apostille d’Alain Viala. EAN : 9782848320977.

1À l’heure où l’avenir du livre se voit remis en question par le développement exponentiel de l’internet, les bibliothèques ont cependant le vent en poupe, dans leur matérialité (rénovation du quadrilatère Richelieu à Paris aujourd’hui, Bibliotheca Alexandrina naguère) comme dans leur virtualité (Gallica, Europeana et Google books). Sans oublier leur postérité esthétique comme l’illustrera du 15 octobre au 15 décembre prochain, à Nantes, distillée dans les trois bibliothèques universitaires de droit, lettres et sciences, l’exposition de Jean Kiras Une Bibliothèque – État des lieux (exposition qui ravive le souvenir de l’ancienne bibliothèque de Troyes, démantelée après avoir posé pour le peintre).

2Les publications concernant les bibliothèques vont tout naturellement de pair (L.-X. Polastron, Livres en feu, Histoire de la destruction sans fin des bibliothèques, Paris, Gallimard, « Folio essais », 2009 ; Luciano Canfora, Liberté et Inquisition. Une aventure éditoriale au temps de la Contre-Réforme, Paris, Editions Desjonquères, 2009 ; Les Bibliothèques d'artistes (XX-XXIe siècles), Paris, PUPS, collection "Art'Hist", 2010, pour ne citer que les plus récentes et qui ont fait l’objet d’une notice dans Fabula). Quant au recueil édité par Claudine Nédélec, il s’inscrit lui aussi dans cette enquête inquiète sur la notion de bibliothèque. Fort de près de 500 pages, ce volume regroupe les contributions d’une trentaine de participants à deux colloques qui se sont tenus en 2006 et 2007 à l’Université d’Artois autour des « Bibliothèques en fiction » puis des « Bibliothèques et collections ». Même s’il fait la part belle à la période moderne et à sa littérature sérieuse, le texte s’étend jusqu’au xxe siècle et s’ouvre à la littérature enfantine et au domaine anglophone, de Mme d’Aulnoy aux Désastreuses Aventures des orphelins Baudelaire, en passant par toutes les acceptions du terme (lieu, recueil, catalogue, homme savant, pour reprendre les définitions de Furetière).

3Le livre se présente autour de quatre thèmes qui cherchent à organiser la diversité des interventions du Moyen Âge à nos jours : les collections réelles, leur mode de constitution, leurs spécificités ; l’institution-bibliothèque, entre savoir et pouvoir ; les différentes représentations de la bibliothèque ; les bibliothèques d’écrivains.

4La première partie cherche à cerner la notion de « collection », à la fois « réalités et représentations ». Sont ici envisagées pêle-mêle la bibliothèque idéale des directeurs de conscience de l’âge classique [Olivia Sauvage], les (mes)aventures des contes de Mme d’Aulnoy, progressivement amalgamés à la littérature enfantine au mépris des contresens [Marie-Agnès Thirard], l’aventure d’un précurseur de l’édition moderne aux méthodes révolutionnaires au milieu du xixe siècle, Gervais-Hélène Charpentier [Marianne Duflot], l’« invention » des bibliothèques pour enfants en France après la Première Guerre mondiale [Alain Chiron], la traduction des textes grecs en turc moderne [Stéphane Sawas], les contraintes des collections et bibliothèques publiques [Cécile Rabot] ainsi que les rapports entre publics et bibliothèques d’aujourd’hui [Isabel Fernandez].

5Le deuxième thème abordé est celui de la bibliothèque comme institution, entre érudition et pouvoirs. Cette section débute avec la bibliothèque d’Alexandrie et ses mythes [Maud Bellier]. S’opposent ensuite la polysémie du mot « collection » dans le domaine religieux et la spécificité chrétienne du rapport à la bibliothèque [Frédéric Gabriel] avec la conception libertine d’une bibliothèque selon Gabriel Naudé [Isabelle Moreau]. Des esprits forts aux honnêtes hommes, on passe des conceptions de Charles Sorel (et de l’importance du tri à la remise en cause des ordres traditionnels) [Claudine Nédélec], à celles des savants, illustrées par les collections de l’Académie des inscriptions et belles lettres [Fabrice Charton], pour voir comment, malgré les carcans de la société d’Ancien Régime, se précise une volonté embryonnaire mais claire d’autonomie des hommes pensants. Cette liberté trouvant un point culminant avec Victor Cousin, certes remercié par Napoléon III, mais pourtant immortalisé par le don de sa bibliothèque à la Sorbonne et le baptême de la rue qui longe celle-ci par l’Empereur [Mathilde Bombart et Dinah Ribard].

6La troisième section s’attache aux « imaginaires critiques », c'est-à-dire à la légitimité et à la réalité de la représentation des bibliothèques dans la fiction depuis la Renaissance jusqu’à Umberto Eco. L’imaginaire des bibliothèques apparaît en effet progressivement, d’une quasi absence au xvie siècle où la mention de la bibliothèque permet de faire l’économie de sa description physique, à l’efflorescence du xviie siècle, en passant par quelques hapax curieux [Nancy Oddo] et grâce à des personnages rendus fous par la lecture [Michèle Rosellini] ou transformés en bibliothèques vivantes par leur pédantisme [Jocelyn Royé]. Réconciliant plaisir et savoir, par le biais du travestissement burlesque [Jean Leclerc] ou dans littérature enfantine anglaise [Christine Prévost], certains textes présentent une volonté militante de rapprocher le passé du présent. Ce qui ne veut pas dire pour autant que l’image des bibliothèques véhiculée par les œuvres soit uniment positive : dès l’âge classique, l’imaginaire tourne au cauchemardesque [Nathalie Grande] et la lecture scolaire garde mauvaise presse dans les romans du xixe siècle [Guillemette Tison].

7La dernière section s’intéresse aux « bibliothèques d’écrivains ». On y croise ainsi, d’après les inventaires après décès, la collection de Vincent Voiture (167 livres seulement) que ce grand épistolier magnifie dans sa correspondance avec Costar en particulier [Cécile Tardy], celle de Claude Mauriac, à la fois espace de lecture, indicateur du temps qui passe et matrice de son écriture [Évelyne Thoizet] et celle de Georges Pérec, hétéroclite et extravagante à l’image de sa Vie mode d’emploi [Daniel Riou]. Mais il s’agit également des bibliothèques de certains personnages célèbres, celle de Dorian Gray [Sébastien Mullier], d’Emma Bovary [Sylvie Thorel] ou encore de l’Antinéa de L’Atlantide de Pierre Benoît [Joël Grave] qui offre aux yeux éberlués des héros un Critias achevé. Le rapport entre bibliothèque et cabinet de curiosités y est plusieurs fois souligné, en particulier par Alain Brunn à propos de La Rochefoucault et de sa « collection de soi-même » et par Anne-Gaëlle Weber étudiant les romans de navigation du xixe siècle, de Melville et Jules Verne, et qui relève également le rapport entre bibliothèque, curiosité et description dans ces romans.

8Disparate, éclatée, cette collection d’études apparaît foisonnante à l’universitaire, même si elle est égratignée pour les mêmes raisons par le bibliothécaire, lequel regrette essentiellement de ne pas y trouver plus la dimension du public (voir la recension du même volume dans Le Bulletin des bibliothèques de France, tome 55, n°2, 2010, consultable en ligne à l’adresse http://bbf.enssib.fr/consulter/bbf-2010-02-0093-001). La préfacière répondait pourtant par avance aux critiques en décrivant l’objet qu’il s’agissait pour elle de publier et qui présentait évidemment un défi intellectuel de taille. À défaut donc d’y trouver une synthèse qui réunisse conservateurs et utilisateurs académiques dans une harmonie livresque parfaite, chacun y trouvera cependant, forcément, son bonheur par tel ou tel aspect érudit ou tout simplement nouveau dans le champ littéraire.