Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2010
Septembre 2010 (volume 11, numéro 8)
Laurence Giavarini

Cyrano de Bergerac philosophe ?

Alexandra Torero-Ibad, Libertinage, science et philosophie dans le matérialisme de Cyrano de Bergerac, Paris : Honoré Champion, coll. « Libre pensée et littérature clandestine », 2009, EAN 9782745318152.

1L’objet de ce livre très sérieux tiré d’une thèse est d’emblée clairement posé — montrer un Cyrano philosophe — tout comme l’est son point de départ : la radicalité du matérialisme de  Cyrano. La discussion porte donc sur la question de l’unité ou l’absence d’unité de ce « système ». Il s’agit pour Alexandra Torero-Ibad de montrer que la radicalité de Cyrano est philosophiquement fondée ; concrètement : qu’elle s’ancre dans une tradition ancienne, épicurienne surtout, ainsi que dans la plupart des débats du temps, même si elle y entre souvent de manière oblique ou « déplacée ». A. Toreo-Ibad entend ainsi revenir sur la question longtemps éclipsée des rapports du libertinage et de la révolution scientifique1, et l’approfondir.

2Quatre parties permettent d’envisager et d’analyser la radicalité du matérialisme de Cyrano. La première partie interroge la « position du discours cyranien », sur plusieurs plans : dépassement d’une distinction opérante chez Galilée notamment, entre discours scientifique sur la nature et discours religieux, quête d’un moyen de faire coexister ces deux discours quelles que soient leurs contradictions apparentes. Loin d’assigner un champ propre au discours philosophique et scientifique, Cyrano attaque de plein fouet la sacralité du texte biblique pour en faire « un mythe comme les autres ». Parallèlement, c’est un autre pilier du discours normatif sur le savoir qui est investi : la métaphysique aristotélicienne, relativisée et saisie dans sa prétention à poser des principes et à fonder une physique. Cette double dévaluation lui permet de promouvoir l’imagination comme forme propre de la pensée et l’expérience en tant qu’elle s’oppose à la définition, mais laisse l’inconnu et le hasard pénétrer la fiction. Chacune de ces deux notions — imagination et expérience — est resituée par A. Torero-Ibad dans le cadre philosophique scientifique du temps, principalement la pensée galiléenne.

3La seconde partie porte sur la physique nouvelle construite par le matérialisme cyranien. À travers l’étude approfondie de cinq dialogues nourris de la « science nouvelle » et répartis dans les deux histoires comiques, A. Torero-Ibad interroge les deux courants qui partagent les novateurs — mécanisme atomiste et mécanisme cartésien — et développe la conception plurielle que Cyrano expose de la nature de la matière. Cet exposé est l’occasion d’une comparaison avec l’atomisme de Lucrèce, avec la physique de Descartes, d’une mise en rapport entre création et science chez Gassendi, ou encore d’une explication très subtile de la remarque de Campanella qui fait de Descartes un épicurien. En même temps, la caractérisation « littéraire » des textes analysés se perd dans un débat philosophique qui pourrait aussi bien avoir lieu dans une confrontation entre deux traités, ou deux exposés de Principia. Certes, A. Torera-Ibad offre parfois des suggestions très intéressantes ; ainsi de l’interprétation de la pluralité des voix et du recours à la fictionnalisation de figures comme celle de Descartes : « pour Cyrano, il n’y a pas tant des sujets qui pensent, que de la pensée qui s’élabore » (p. 274). L’explication prime ainsi sur la connaissance des essences. Mais il s’agit avant tout pour elle de reconstituer la cohérence d’une pensée, comme le montre clairement le passage par le philosophe Cordemoy, exemple d’une pensée combinant le cartésianisme et l’atomisme (p. 266-271) :

Le cas de Cordemoy peut nous aider à concevoir comment on peut se dire à la fois cartésien et atomiste, maintenir une physique qu’on affirme cartésienne, tout en posant au principe des choses des corps indivisibles (p. 266).

4Et si quelques analyses des Lettres tentent de « caractériser les principales modalités de présence » du matériau scientifique, c’est pour parvenir à dégager « la spécificité du travail proprement philosophique effectué dans les romans sur les principes de la physique » (p. 286).

5Le dernier chapitre de cette seconde partie est consacré à l’analyse du Fragment de physique dont l’attribution à Cyrano n’est pas tout à fait établie, comme le rappelle, avec une honnêteté, une prudence et une modestie qui traversent l’ensemble de son livre, A. Torero-Ibad. Loin de toute tentative d’attribution (à Rohault ou Cyrano), le Fragment de physique est en fait analysé par rapport aux Principes de Descartes, le véritable interlocuteur de Cyrano dans l’ensemble de l’ouvrage, au point que le caractère hypothétiquement cyranien du Fragment tend à se confondre, dans la conclusion de cette partie, avec son caractère finalement cartésien — « lorsque les romans s’intéressent à la physique cartésienne, c’est en écartant la fondation métaphysique de la physique, ce qui correspond à la démarche du Fragment. » (p. 354)

6La troisième partie de l’ouvrage se consacre à la pluralité des mondes et à l’appréhension positive de l’infini qui caractérise les fictions cyraniennes : si la matière est seul principe des êtres, il n’y en a pas moins chez Cyrano pluralisme des hypothèses concernant la structure du monde. Là encore, la démarche d’A. Torero-Ibad consiste à faire d’abord le point sur les conceptions que la physique de Cyrano met sens dessus dessous, à commencer par le vieil univers d’Aristote et de Ptolémée, mais aussi sur les idées dans lesquelles il inscrit sa propre pensée — le copernicianisme et sa tradition propre rapportés par Bernier, les conceptions de l’infini dans l’Antiquité, le gassendisme de l’Abrégé. C’est à partir de là que l’auteure développe les aspects de la « démonstration » de Cyrano en faveur du mouvement de la terre. Cela n’est pas sans poser le problème de ce qui constitue selon elle la « référence », ou « l’interlocuteur » de l’auteur des États et empires dans les différents domaines qu’il aborde, et pour l’ensemble du propos d’ailleurs.

7La quatrième et dernière partie enchaîne sur la « formation des hommes » toute épicurienne qui clôt la partie précédente et envisage enfin le rapport entre matière et vivant, critiquant la hiérarchie entre les êtres qui découle de ce rapport : le problème de l’âme mortelle est évidemment au centre de cette réflexion qui débouche sur une articulation de la physique cyranienne, non fondée sur une métaphysique on s’en souvient, à une éthique qui se passe elle-même de religion. C’est alors toute l’anthropologie et l’analyse sociale qui est impliquée dans la critique du discours utopique — « aucune société rencontrée [dans les voyages cyraniens] ne fait figure de modèle » (p. 554).

8À ce point, le lecteur aurait envie de poser tout un ensemble de questions : quel rôle le champ de la « littérature » joue-t-il dans le choix de certains genres par Cyrano ? Pourquoi celui-ci n’écrit-il pas de la philosophie, formellement, plutôt que de la fiction ? Il paraît difficile de répondre seulement, même avec autant de méticulosité que le fait cet ouvrage, par une promotion de l’imagination qui serait en quelque sorte entièrement portée par l’exclusivité de la fiction dans la production cyranienne. L’exclusion, au demeurant expliquée, de La Mort d’Agrippine (sur laquelle l’auteure revient tout de même dans quelques pages de la troisième partie) permet de poser a priori une qualité philosophique de certains textes plutôt que d’autres. C’est tout le problème d’un corpus qui est choisi à la fois pour sa valeur philosophique et pour ce qu’il déplace d’emblée par rapport aux genres de la philosophie, et c’est plus largement le problème posé par la volonté de chercher à reconstituer ou à constituer sinon des systèmes, du moins de la cohérence — en l’espèce un matérialisme nourri des idées de la science nouvelle. Ainsi, jamais le statut des écrits de Cyrano n’est exactement interrogé, ou il l’est de manière parfois un peu réductrice, par la nécessité d’une expression imagée ou celle de rendre le propos accessible à un public non scientifique (p. 193). De même que l’on aurait pu imaginer une mise en perspective critique du statut déjà « classique » du cartésianisme, ou de l’épicurisme selon Bernier, quelque chose comme un retour sur la configuration « institutionnelle », « systématique » des idées philosophiques contemporaines de l’écriture de Cyrano.

9Certes, le travail philosophique de Cyrano ne se fait pas « malgré les formes non conventionnelles qu’il a choisies, mais avec elles » (p. 563), mais le statut et la « raison » de ces formes ne sont pas analysés, sinon comme désir de « philosopher autrement ». La conclusion s’arrête sur la « consistance philosophique » du libertinage, en écho à une question posée plus récemment par Pierre-François Moreau sur le fait de savoir si « le libertinisme » constitue une « philosophie »2 : question qui doit en passer par une réflexion sur les formes du discours philosophique, et qui ne revient pas exactement à se demander si Cyrano est un philosophe libertin, voire un auteur libertin. A. Torero-Ibad n’y répond pas exactement dans son livre, mais est revenue depuis sur ce point3. Au demeurant, elle le souligne, la question déborde la seule figure de Cyrano. Mais une formule comme « au sein du libertinage » (p. 568 ou 571) reconnaît une certaine unité du libertinage. En ce sein, ce qui définit Cyrano est la « radicalité » de sa mise en question de l’existence de Dieu, et sa production de concepts, ou son travail de renouvellement des concepts (p. 572) : philosophe précisément en cela.

10L’on pourrait encore interroger cette dignité philosophique de l’œuvre de Cyrano fondée sur l’affirmation d’une cohérence que le statut des écrits complique pourtant ; la cohérence comme principe de constitution du « philosophique » mérite d’être interrogée en retour. Car si le scepticisme relatif du matérialisme cyranien est considérablement éclairé par le travail d’A. Torero-Ibad, ce matérialisme est par ailleurs unifié en tant qu’il produit une physique elle-même unifiée. Tout pris qu’il est dans la réévaluation du corpus philosophique du XVIIe siècle, ce travail manque en partie certaines des réflexions qu’il impliquait pourtant sur les « marges » de la philosophie, sur le « fragmentaire », l’extravagance, le rire, le « déplacement », sur l’objet historiographique qu’est le libertinage même…

11Le livre d’Alexandra Torero-Ibad ne semble au demeurant pas ignorer les questions qu’il ne pose pas ; il se situe clairement, et de bout en bout, dans la philosophie, apportant un grand nombre d’éclairages sur les positions du temps concernant le matérialisme, la physique, la pluralité des mondes, les pensées de l’infini, la théorie du vide. Pour cela, et par les informations qu’il apporte sur la manipulation écrite des idées de la « science nouvelle », il est une contribution importante à la réévaluation du corpus de la philosophie du XVIIe siècle.