Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2010
Septembre 2010 (volume 11, numéro 8)
Esther Ouellet

« E a celuy ky le porte rend salu et acrest beauté » : gemmes vertueuses et recettes pharmaco-magiques au Moyen Âge

Valérie Gontero-Lauze, Sagesses minérales. Médecine et magie des pierres précieuses au Moyen Âge, Paris : Éditions Classiques Garnier, coll. « Sagesse du Moyen Âge », 2010, 316 p., EAN 9782812401251.

1Aux éditions Classiques Garnier vient de paraître le premier titre de la nouvelle collection « Sagesse du Moyen Âge », dont l’objectif est d’offrir des traductions françaises de textes clés de la spéculation médiévale dans divers champs du savoir, qu’il s’agisse de philosophie ou de théologie, de sciences naturelles ou mathématiques, d’histoire ou de droit. Cet opus est le deuxième livre de Valérie Gontero-Lauze, maître de conférence à l’Université de Provence, sur le sujet des pierres précieuses au Moyen Âge. Sa thèse, publiée en 2002, s’intéressait déjà à l’orfèvrerie et aux gemmes dans les romans antiques du XIIe siècle. Les réflexions de l’auteure sont cette fois consacrées aux lapidaires médiévaux, œuvres encyclopédiques traitant exclusivement de pierres précieuses. Le livre se présente comme une collection de cinq traductions françaises de lapidaires médiévaux sélectionnés semble-t-il pour leur représentativité du genre à travers son existence. Elles sont précédées d’une introduction aux particularités génériques des lapidaires et suivies d’annexes composées de tableaux comparatifs et de listes des pierres précieuses contenues dans les cinq traités traduits.

2Au Moyen Âge, les pierres précieuses désignent un vaste ensemble minéralogique comprenant des pierres d’origine minérales, végétales (telles l’ambre) et animales (comme la perle ou le corail). Tous les lapidaires mentionnent également des pierres imaginaires, comme la crapaudine et la dragontite, que l’on peut récolter respectivement dans la tête du crapaud et du dragon. Les lapidaires, tirant leur nom du latin lapidarius, « taillé dans la pierre » (p. 15), s’inscrivent dans une tradition remontant au IIe siècle avant Jésus-Christ, alors que les encyclopédies et les livres d’histoire naturelle antiques de Damigéron, Pline l’Ancien ou Discorides, réservent une section aux propriétés magiques et à classification des minéraux. Les encyclopédistes médiévaux perpétuent la tradition (Barthélémy l’Anglais, Thomas de Cantimpré et surtout Vincent de Beauvais), mais certains savants la développent davantage : Hildegarde de Bingen et Albert le Grand consacrent un ouvrage exclusivement aux pierres précieuses (p. 17). Au fil des siècles, les synthèses minérales prennent une coloration différente, teintée tantôt de moralisation chrétienne, tantôt de légendes et de mythes.

3Le plus célèbre lapidaire médiéval reste sans doute le De Gemnis de l’évêque Marbode de Rennes. Rédigé en vers latin à la fin du XIe siècle, il liste soixante gemmes et sera traduit à maintes reprises en langue romane aux XIIe et XIIIe siècles. Ce lapidaire-modèle fait souvent référence à une source écrite, le livre que le roi arabe Evax envoie à Rome à la demande de l’empereur Néron, ou bien convoque le témoignage d’autres sages orientaux et auteurs anciens. Translatio studii et imperii et importance des auctoritates inscrivent le genre lapidaire dans une rhétorique du savoir qui guide les procédés d’écriture au Moyen Âge.

4Au début du XIIe siècle, Philippe de Thaon, auteur lié à la cour d’Angleterre, rédige deux lapidaires en langue romane. Le premier, Le Lapidaire alphabétique, traite de 78 pierres en octosyllabes. L’ordre alphabétique employé subvertit la traditionnelle méthode de classification des pierres, les lapidaires les listant habituellement dans l’ordre voulu par Dieu (p. 24). Le second lapidaire s’intitule Le Lapidaire apocalyptique et traite brièvement (en 297 octosyllabes) des douze pierres décrites dans l’Apocalypse de saint Jean, auxquelles il ajoute le diamant, la perle et le cristal (p. 25). Son attribution est discutable : les deux lapidaires présentent des caractéristiques narratives et stylistiques assez différentes pour permettre de croire que le second opus n’est pas de la main de l’écrivain anglais.

5Le Lapidaire chrétien, datant du second quart du XIIIe siècle, emprunte à la Bible la liste des douze gemmes qui auraient serti le Pectoral d’Aaron, lesquelles sont reprises avec quelques omissions et ajouts dans la Jérusalem céleste de l’Apocalypse de saint Jean. Ce lapidaire s’inscrit à la fois dans la tradition marbodienne et dans la tradition chrétienne, se voulant alors une véritable exégèse chrétienne (p. 29) où chaque pierre est dotée d’une senefiance, d’une interprétation religieuse. Par exemple, chaque gemme représente un apôtre et l’une des tribus d’Israël (p. 34). Comme les autres lapidaires, il retrace les autorités dont il se porte garant. Toutefois, ce lapidaire insiste plus que les autres sur le passage du latin au roman, témoignant de l’importance de transmettre le savoir lorsque cela est possible.

6On attribue aussi un lapidaire à Jean de Mandeville, auteur d’un récit de voyage au XIVe siècle, mais les deux textes n’ont en commun que la description du diamant (p. 38). Le style du lapidaire s’apparente davantage aux autres lapidaires qu’au récit de voyage mandevillien. Les pierres sont apparemment listées sans structure logique, mais l’ouvrage appartient à la tradition marbodienne, étoffant néanmoins substantiellement les articles minéralogiques (p. 39). Ce lapidaire se démarque également par un appendice consacré à la glyptique, c’est-à-dire l’art de graver les pierres. Cet art est particulièrement important en astrologie et en alchimie, l’image gravée donnant à la pierre davantage de pouvoirs et de vertus protectrices.

7Malgré leurs différences individuelles, les lapidaires possèdent des similitudes stylistiques qui permettent de définir les caractéristiques du genre. Rédigé tantôt en vers, tantôt en prose, le lapidaire se divise en articles de longueur variable, passant en revue les particularités d’une gemme : « couleur, nom(s) et étymologie, provenance géographique, vertus médicinales et/ou magiques, interprétations symboliques, anecdotes variées, etc. » (p. 41). L’ordre des pierres varie d’un texte à l’autre : ordre alphabétique, ordre de la Bible, ordre respectant la Création, etc. Une similarité : la gemme considérée comme la plus précieuse est présentée dans le premier article du traité.

8Les lapidaires sont habituellement découpés en rubriques, le nom de la pierre étant inséré dans un titre plus ou moins long selon le traité. Ces articles se répondent parfois en doublon, décrivant la même pierre, ce qui invite à lire le traité comme un Art poétique où les figures de style et les expressions formulaires permettent de dire le même autrement (p. 46). L’énumération, la liste, l’anaphore et l’analogie émaillent le genre et témoignent du désir d’exhaustivité du rédacteur, jamais atteint parce que jamais atteignable.

9Les couleurs des gemmes semblent particulièrement importantes, mises sur le même pied que les vertus (p. 49). L’ancien français, incapable de décrire les nuances de couleur, oblige les rédacteurs à recourir à des comparaisons qui deviennent des lieux communs, des expressions figées : le rouge est comparé au sang, le saphir au bleu du ciel, l’escarboucle au charbon ardent (p. 51). Une étude comparée du diamant et de l’améthyste permet d’analyser le traitement que chaque lapidaire réserve à ces pierres : « Si une réelle liberté stylistique existe pour les précurseurs, comme Philippe de Thaon, ou les auteurs tardifs, comme Jean de Mandeville, les autres clercs, pris entre les exigences des Arts poétiques et du lectorat, disposent d’une marge de manœuvre limitée » (p. 61).

10Les pierres sont utilisées en médecine depuis l’Antiquité. La science fonde les qualités médicinales des pierres sur la logique du semblable : une pierre rouge arrête l’hémorragie, une pierre gravée d’une image de serpent protège des morsures et s’emploie comme contrepoison. Les lapidaires précisent que les vertus des gemmes proviennent de Dieu (d’où leur préciosité) et que l’homme doit être capable d’interpréter les signes de la nature pour bien les utiliser. Ces vertus thérapeutiques, pas entièrement fantaisistes, appellent différentes posologies. Le Lapidaire alphabétique précise que les pierres s’emploient « par le toucher, par le port, par l’ingestion en boisson, par le regard » (p. 63). Certains articles précisent parfois la manière de préparer la pierre, en la broyant dans de l’eau, du lait ou du vin, en la portant au cou ou au doigt, sur un anneau de fer ou d’or, à gauche ou à droite. La vertu de la pierre semble étroitement liée à la vertu de celui qui l’utilise : mal se comporter peut diminuer l’efficacité de la pierre, voire même la détruire. Les gemmes semblent donc avoir une volonté propre et peuvent éprouver des sentiments. Le diadoque, par exemple, est une pierre qui « hait la mort ; quand elle y touche, elle le sait bien » (p. 65).

11Les pierres permettent également de remédier aux dérèglements des humeurs (le sang, le phlegme, la bile jaune et la bile noire), participant à une théorie médicale qui aura cours jusqu’au XVIIe siècle. La maladie, dans ce cas-ci, se combat par son contraire selon un principe d’analogie inversée : les pierres froides apaisent les maladies chaudes comme la fièvre.

12Les vertus médicinales des pierres découlent de leur couleur. Les pierres rouges ont des vertus liées au sang et arrêtent toutes sortes d’hémorragies (p. 69), protègent contre les intempéries et les sentiments violents, possèdent des vertus protectrices et défensives (p. 71-72). Les pierres noires sont souvent mortifères, même si certains textes leur attribuent des vertus positives. Elles font mourir et rendent aveugle. Certaines pierres ont la couleur de l’animal dont elles proviennent : polychromique pour la panthère, nuancée pour le ligure provenant de l’urine de lynx fossilisée. Leur vertu est intimement reliée aux caractéristiques de l’animal qui leur est associé : la dracontite protège des bêtes venimeuses, le ligure guérit les maladies du système urinaire.

13Les pierres sont des créatures, au sens où elles sont vivantes : elles naissent majoritairement en Orient, formées par la lumière du soleil dans la terre (p. 79), par la rosée du ciel (le diamant, la perle), par la fossilisation de l’eau (cristal) ou par l’accouplement. Les gemmes, sexuées, peuvent se reproduire. Certaines pierres naissent dans le corps des animaux, tels que le chapon, l’hirondelle, l’aigle, la hyène, la souris ou l’âne. Les gemmes possèdent des caractéristiques pérennes, soit, mais aussi variables, changeant d’un lapidaire à l’autre, comme permet de le déterminer une étude croisée de l’escarboucle, du diamant, de la magnétite, de l’émeraude, du saphir et du diadoque (p. 85-101). Il suffira ici de donner l’exemple du diadoque.

14La variation de longueur entre les articles des différents lapidaires est remarquable : Le Lapidaire alphabétique de Philippe de Thaon consacre 51 vers au diadoque, tandis que la première traduction romane du lapidaire de Marbode lui réserve 8 octosyllabes seulement (p. 96). Les autres versions en prose du lapidaire marbodien éliminent progressivement la pierre, sans doute à cause de ses vertus peu orthodoxes (mais le diadoque sera réhabilité par Mandeville). La pierre est associée aux pouvoirs de divination : il suffit de la tremper dans l’eau pour voir l’avenir. Elle permet également de ressusciter les morts et rend immortel. Cette perspective, qui semble peut enviable chez Philippe de Thaon puisqu’elle crée un état de langueur à laquelle la mort serait préférable, devient carrément néfaste chez Jean de Mandeville, qui dit que la pierre n’empêche pas de souffrir ou d’éprouver de la peine (p. 100). « Avec l’article sur le diadoque, le lapidaire glisse vers le traité de sorcellerie » (p. 101). L’écrit scientifique devient merveilleux.

15La gemme, créature minérale qui s’écarte de la norme, s’apparente au monstre. Ses vertus et ses qualités extraordinaires, admirables parce que données par Dieu, en font une merveille. Par définition, la merveille étonne, provoque un sentiment d’admiration et d’étonnement. Elle motive donc la rédaction des lapidaires.

16Or, le merveilleux s’incarne le plus souvent dans l’Ailleurs lointain, tant dans les lapidaires que dans les récits de voyages, lesquels partagent avec le genre encyclopédique les mêmes toponymes exotiques. C’est le merveilleux associé aux pierres précieuses qui provoque leur récupération par la littérature romanesque, à travers différents motifs tels que l’anneau magique. Symbole d’amour et d’engagement, l’anneau est souvent offert en mariage dans les romans antiques et courtois, notamment dans le Roman d’Énéas. Parfois serti d’une gemme, l’anneau doit se porter avec le chaton tourné vers la paume « parce que les amants sont tenus de garder leur amour secret » (p. 110), comme le stipule le Traité d’amour courtois d’André le Chapelain. L’anneau possède des pouvoirs protecteurs s’il est offert par la mère ou la marraine, comme on le voit dans Le Conte de Floire et Blanchefleur. Il permet au héros de se transformer (lai de Mélion) ou de devenir invisible (Le Chevalier au lion) (p. 112). Le savoir des lapidaires est ainsi réutilisé dans la littérature, pratique qui se généralise aux XIIe et XIIIe siècles par un transfert de clergie qui participe au mouvement plus large de la translatio studii.

17Le XIIe siècle, époque de renaissance culturelle, voit naître un grand mouvement de traduction des textes grecs et arabes, d’abord en latin, puis en langue vernaculaire (p. 115). La traditionnelle division de la littérature en trois matières (de France, de Rome et de Bretagne) participe de ce déplacement du savoir et du pouvoir de l’Orient à l’Occident. Les ouvrages appartenant à ces matières — chansons de geste, romans antiques et romans de la Table Ronde —, intègrent à l’occasion des articles de lapidaire.

18L’emprunt se fait le plus simplement par collage. Les vertus de certaines gemmes sont ainsi utilisées dans la description ou la narration (p. 117). Les vertus aimantées de la magnétite expliquent pourquoi les remparts de Carthage en sont sertis dans le Roman d’Énéas ; la femme aimée est comparée au rubis ou à l’aimant par les poètes courtois ; l’escarboucle éclaire les navires et le haut des tours dans la Chanson de Roland ou le Conte de Floire et de Blanchefleur. Seul Chrétien de Troyes innove, détournant les vertus des pierres de manière ironique dans Le Chevalier au lion.

19Les clercs composent parfois de nouvelles pierres adaptées à leur besoin en fusionnant les propriétés de plusieurs pierres, créant alors des gemmes romanesques (p. 124). Le Roman d’Alexandre crée ainsi à partir de l’escarboucle et de l’hématite une pierre fabuleuse lumineuse et capable de guérir les blessures les plus graves.

20D’autres auteurs, enfin, pastichent et parodient les articles de lapidaire de telle sorte qu’il en devient difficile de démêler le vrai du faux (p. 125). C’est le cas de Benoît de Saint-Maure dans son Roman de Troie et de Rutebeuf dans le Dit de l’herberie qui parodie les traités scientifiques. Ces exemples montrent autant le succès du genre du lapidaire que ses limites. Le lapidaire disparaît progressivement du paysage encyclopédique au fur et à mesure que son style sclérosé laisse la place au merveilleux, alors que naît l’empirisme scientifique qui fait reposer le savoir sur l’observation et non sur la tradition de l’autorité. La critique a longtemps dénigré le genre du lapidaire, relégué à la marge de l’histoire littéraire. Ces jugements modernes ne reflètent pas la popularité des textes médiévaux : si la Chanson de Roland est conservée dans un unique manuscrit, on recense 250 manuscrits du lapidaire de Marbode. Les lapidaires semblent avoir été lus par un large public et avoir été reçus comme un véritable savoir scientifique (p. 131). Ils seront même imités à l’époque moderne, autant par Claudel que par Huysmans, autant par Umberto Eco que par Roger Caillois.

21V. Gontero-Lauze fait suivre son introduction du contenu minéralogique des cinq lapidaires qu’elle traduit (p. 135-145), puis elle justifie sa méthodologie. Sa traduction se veut une modernisation du style, éliminant entre autres les suffixes encomiastiques, les anacoluthes et les chevilles. L’auteure harmonise les noms des gemmes, adapte la ponctuation, et annonce que certaines notes de bas de pages seront répétées pour éviter les renvois qui compliquent la lecture.

22Le premier lapidaire traduit est la première traduction romane du Lapidaire de Marbode de Rennes (p. 151-176). La traductrice se fonde sur l’édition de Studer et Evans (1924) du manuscrit bilingue conservé à la Bibliothèque nationale de France lat. 14470. Le Lapidaire alphabétique (p. 176-212) et Le Lapidaire apocalyptique (p. 212-218) de Philippe de Thaon sont aussi traduits à partir de l’édition de Studer et Evans, lesquels éditent respectivement le ms. Q. D. 2 conservé à la Jesus College Library à Oxford et le ms. Cotton Nero A V 2/2 XII de la British Library de Londres. L’auteure traduit ensuite une version inédite du Lapidaire chrétien (p. 218-245), le manuscrit 164 (Rés. Ms. 12) conservé à la Bibliothèques Méjanes d’Aix-en-Provence, dont on retrouve une transcription sur le site du CETM de l’Université de Rennes. Enfin, le Lapidaire de Jean de Mandeville (p. 245-288), dans la version longue inédite intitulée Physice, conservé également à la Bibliothèque Méjanes (ms. 1254) et transcrit sur le site du CUERMA, sert de texte de base pour la traduction de Gontero-Lauze

23La plus grande qualité de ce volume est de rendre accessible des textes médiévaux peu connus en présentant les principales caractéristiques du genre. Il constitue donc une assez bonne introduction à l’histoire d’un genre encore relativement peu étudié. Le livre s’adresse à des lecteurs non spécialistes, comme le laissent croire plusieurs remarques générales sur l’histoire littéraire et la poétique médiévale1. Plusieurs tableaux comparatifs offrent au lecteur une synthèse assez efficace des éléments structurels de quelques lapidaires, comme les listes des pierres bibliques (p. 28) et des lectures symboliques (p. 30-34) que l’on retrouve dans le Lapidaire chrétien ou encore les tableaux permettant de comparer le différent traitement réservé au diamant et à l’améthyste selon le lapidaire (p. 54 et 57)2.

24Dans l’introduction, les transitions entre les parties manquent bien souvent de souplesse, comme si l’auteure avait assemblé des morceaux disparates, traitant chacun d’une facette des lapidaires, qu’il s’était agi de rassembler en volume. D’autres détails dénoncent le collage, ne serait-ce que les répétitions qui émaillent la réflexion. L’auteure explique à deux reprises les tenants et aboutissants de la translatio studii et imperii (p. 21 et 114). Une longue liste des vertus des gemmes répète inutilement les posologies convoquées depuis le début de l’introduction (p. 103) et la même anecdote sur le miroir d’émeraude de l’empereur Néron se retrouve aux pages 91 et 104.

25Quelques arguments déçoivent. Par exemple, l’auteure stipule que le narrateur du Lapidaire apocalyptique semble dénoncer le style formulaire des lapidaires lorsqu’il utilise la même expression comparative à quelques vers d’intervalle. La citation illustrant le propos, d’une neutralité remarquable, ne laisse entrevoir ni présence du narrateur, ni commentaire critique, ni ironie latente : « Une variété de jaspe est de couleur verte, comme si elle avait été colorée avec une fleur ; […] Et le jaspe jaune a une couleur qui semble colorée avec une fleur » (p. 52). L’on serait bien en peine d’y voir une dénonciation.

26L’on ne peut que regretter que les textes intégraux traduits par l’auteure ne soient pas présentés dans une édition bilingue. Dans l’introduction, pourtant, à chaque fois que V. Gontero-Lauze cite un lapidaire, le lecteur peut choisir de lire le traité dans la langue originale (colonne de gauche) ou en français moderne (colonne de droite), ce qui permet d’apprécier toutes les subtilités intraduisibles des textes en ancien français. Le procédé n’est pas répliqué dans la partie consacrée aux traductions des lapidaires, même si les éditions ayant servi de source à la traductrice sont maintenant libres de droit.

27Le choix des textes à traduire, comme celui des éditions-sources, ne sont jamais justifiés. Pourquoi traduire la première traduction en langue romane du lapidaire de Marbode, et non la seconde ? Pourquoi ne pas présenter également l’adaptation en vers ? Un exemple seulement permettra de comprendre pourquoi nous mettons en doute le bien-fondé des choix de l’auteure. V. Gontero-Lauze recense 5 mss. du lapidaire attribué à Jean de Mandeville (p. 37). Or, la liste est incomplète : au moins deux autres manuscrits transmettent cette œuvre. Le ms. Escalopier 94 conservé à Amiens appartient à la même tradition que le texte traduit dans Sagesses minérales — témoin, l’incipit disant « C’est le lapidaire selon la verité et l’oppinion des Ymdois des vertus et proprietez des pierres precieuses ». Ce manuscrit a la particularité unique d’attribuer l’œuvre à la fois à Jean à la Barbe (surnom supposé de Jean de Bourgogne, alias Mandeville) dans l’incipit et à Jean de Mandeville à la toute fin du traité. Lorsque l’on sait tout le débat entourant l’identité de l’auteur des célèbres voyages, confondu tantôt avec Jean d’Outremeuse, tantôt avec le médecin liégeois Jean de Bourgogne, le manuscrit pourrait occuper une place prépondérante dans la critique mandevillienne. Un autre manuscrit, le plus ancien représentant des lapidaires mandevilliens, puisqu’il date de la fin du XIVe siècle, contient à la fois le lapidaire de Mandeville et son récit de voyage3. De plus, il est attesté que les manuscrits plus tardifs du lapidaire, dont le témoin choisi par Gontero-Lauze fait partie, ont de toute évidence été modifiés, leurs rubriques étant de semblable longueur, alors qu’elle varie pourtant beaucoup dans le Chantilly 6994. La juste compréhension du Lapidaire de Jean de Mandeville ne saurait donc passer par la lecture d’un seul témoin.

28En somme, on ne peut que recommander aux lecteurs friands de littérature médiévale la consultation de Sagesses minérales, qui demeure malgré tout une introduction intéressante aux lapidaires de langue française du Moyen Âge. Seuls les chercheurs pourraient désirer retourner aux textes mêmes.