Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2010
Septembre 2010 (volume 11, numéro 8)
Lucie Lagardère

Le meilleur des temps possibles ou la transfiguration scripturale de l’histoire chez Chateaubriand

Chateaubriand, penser et écrire l'histoire, sous la direction d'Ivanna Rosi et Jean-Marie Roulin, Saint-Étienne : Publications de l'Université de Saint-Étienne, coll. « Le XIXe siècle en représentation(s) », 2009, 320 p., EAN : 9782862725192.

1Le XIXe siècle, siècle de l’histoire. C’est presque un lieu commun. Mais comme souvent avec les lieux communs, une fois ceux-ci affirmés, on oublie d’aller y revoir de plus près. C’est pourtant ce que propose ce volume, par le biais de Chateaubriand, l’un des plus grands représentants de la littérature du XIXe, et surtout de la constitution d’une écriture spécifique pour l’histoire dans les années allant de la Révolution à la Restauration et la Monarchie de Juillet. L’ouvrage réunit les actes du colloque international qui s’est tenu les 22 et 23 mai 2008 à l’université Jean Monnet de Saint-Étienne et le 10 octobre à l’université de Pise. Sa parution est la preuve que tout n’a pas encore été dit des rapports entre Chateaubriand et l’histoire et qu’un bilan critique devait encore être fait, qui puisse relancer des questions et rendre compte d’une réelle actualité de la recherche. Ainsi, ce ne sont plus tant les Mémoires d’outre-tombe qui conservent la part du lion que des textes comme l’Essai historique sur les révolutions, les Études historiques ou l’Itinéraire de Paris à Jérusalem.

2Pour répondre à la question « comment penser et écrire (dans) l’Histoire ? », Jean-Marie Roulin développe d’abord un solide état des lieux du renouveau historique pendant la Restauration pour souligner l’aspect essentiellement fondateur de Chateaubriand. Il insiste sur le fait que c’est l’ensemble de la production chateaubrianesque qui est significative en ce sens : les essais comme les fictions ou les mémoires. Surtout, Chateaubriand parle depuis une époque au cours de laquelle l’Histoire n’est pas encore constituée comme discipline à part. Il n’est pas un historien mais véritablement un producteur d’histoire. Or avant la Restauration, c’est encore cela la seule façon de faire de l’histoire (ce n’est qu’une décennie plus tard qu’elle sera constituée en science objective). Le but de Chateaubriand : prendre en charge l’histoire, la représenter et la faire1, tout en prenant en compte les changements d’historicité intervenus en son sein2. L’histoire n’est pas encore un matériau extérieur sur lequel Chateaubriand écrit et réfléchit mais elle devient une poétique interne, un fonctionnement de l’écriture, qui construit de nouvelles formes d’historicité en même temps qu’elle est en train de les penser et de les représenter. C’est pourquoi l’écriture de Chateaubriand ne relève pas d’une méthode historique constituée mais plutôt d’une « pensée en mouvement » (14)3.

3Evidemment, c’est à partir de l’événement révolutionnaire que la conception du temps et de la société change pour le sujet écrivant. « C’est cette irruption du politique, au sens le plus fort, qui constitue l’élément majeur dans le rapport de l’individu à l’Histoire. Elle marque aussi le passage de la mémoire d’un grand homme […] à l’exacerbation des polarités civiles » (15-16). J.-M. Roulin rappelle que, dans cette constitution de la nouvelle personnalité de l’historien, c’est moins avec l’Histoire que la rencontre se fait qu’avec des événements historiques qui en changent le cours et la portée. L’écriture se fait à la fois témoignage d’un extérieur et création depuis l’intérieur de l’histoire.

4Mais alors comment cette écriture procède-t-elle ? J.-M. Roulin présente trois réponses : la première tient au statut générique hybride et mouvant des textes – avec une grande place laissée à l’épique, la seconde tient au goût de Chateaubriand pour l’essai – posture énonciative propre à une philosophie de l’histoire, la troisième au choix d’une poétique chrétienne de la refondation romantique. Mutation, modulation, révolution(s) d’une part, surplomb philosophique et transcendant d’autre part : l’esthétique et la poétique mises en place permettent de renouer le fil brisé du temps, de le rendre de nouveau (et à nouveau) cohérent et intelligible.

5Ainsi depuis le présent, le passé et le futur retrouvent des connexions possibles : c’est dans la brûlante actualité d’un présent qui risque toujours de le dépasser, que Chateaubriand construit la possibilité d’un avenir. Cette dialectique des temps se reconnaît aussi au niveau de l’individu : entre le moi privé et le moi historique, entre la destinée de l’individu et le devenir du collectif, entre la vie et l’histoire, une articulation parvient à être trouvée.

6Le volume se présente en quatre parties articulant des questions de méthologie historique à des questions plus stylistiques. Il propose la progression suivante : « Méthodes et périodes », « Penser le temps, penser son temps », « La Fabrique du discours historique », « Historiciser les canons esthétiques et la figure du poète ». Nous proposerons cependant une mise en perspective de l’ensemble des articles en établissant des relations au-delà de cette partition. La question unique qui la parcourt est celle qui obsède Chateaubriand : comment renouer la ligne brisée des temps ?

7Béatrice Didier met en lumière plusieurs structures permettant de périodiser l’histoire (le parallèle dans l’Essai sur les révolutions et dans le Génie du christianisme), mais elle relève une absence de périodisation rigoureuse des arts car Chateaubriand convoque et rapproche tous les arts, signes et époques en vertu d’un même dessein transhistorique. Le critère de la transcendance prévaut dans le choix des œuvres4. Le projet de Chateaubriand relève donc d’une certaine indifférence à l’historicité des auteurs, des œuvres et de leurs beautés : il s’agit plutôt de créer une autre histoire, celle de la progression du développement des arts, qui doivent relever du christianisme et qui naissent de lui. Dans le fil de Winckelmann, de Quatremère de Quincy, de La Harpe, Chateaubriand, à la charnière des XVIIIe et XIXe siècles, participe donc d’un mouvement qui va vers l’histoire : Histoire de l’art et Histoire littéraire.

8Jean-Claude Bonnet revient sur l’entreprise fascinante du musée des Monuments français d’Alexandre Lenoir et sur les réactions qu’il produisit chez trois auteurs : Chateaubriand, Mercier et Michelet. Nous rappelons ici seulement les conclusions concernant le premier d’entre eux : Chateaubriand est partagé. Dans le Génie du christianisme, il est l’un des plus critiques : si ce n’est qu’à partir de fragments qu’on peut parvenir à synthétiser le tout, il déplore de ne trouver que des morceaux d’œuvres muettes et mortes car arrachées à leur lieu d’origine (voir Quatremère de Quincy et les débats sur le musée), et surtout, coupées de leur lien cultuel. La froide classification par siècles tue l’art pour en faire de l’histoire. On retrouve l’épineuse question de périodisation des arts qu’analyse B. Didier. Or au livre V des Mémoires d’outre-tombe, Chateaubriand loue au contraire l’espace de transition en train de se faire du musée des Monuments français : la ruine devient alors la pierre sur laquelle (re)fonder la foi et la nation. Ce mouvement transitoire et effervescent du pêle-mêle et du composite (lorsque le musée était encore un dépôt) devient symbolique de l’intensité créative du moment révolutionnaire.

9Daniel Maira reprend la question en l’orientant d’un point de vue historiographique. Il s’intéresse à la représentation de la Renaissance. On la classe de trois manières : soit elle se trouve rattachée au Moyen Âge chrétien, soit elle anticipe le mouvement cosmopolite des Lumières en concurrence avec le sombre Moyen Âge national, soit elle n’est que transition vers le siècle classique. De la même façon, les règnes de François Ier – roi-chevalier et père des arts – et de Louis XII – favorisant la mise en place d’une monarchie constitutionnelle moderne affranchie de la féodalité – relèvent également de l’entre-deux. Cette hybridité propre à la période et à sa classification historique n’a pu que plaire à Chateaubriand, poète du mélange et historien du transitoire. La périodisation reste flottante car fixer les choses est impossible pour cette époque définie avant tout par son caractère passager, si caractéristique de la modernité en cours pour Chateaubriand. La Renaissance informe alors la nouvelle manière d’écrire l’histoire et les mémoires5.

10Se concentrant sur le corpus véritablement historique de Chateaubriand6, Patrizio Tucci et Jean-Claude Berchet cherchent à déceler la méthode historique de Chateaubriand qui informera sa vision de l’histoire.

11P. Tucci insiste d’abord sur l’hésitation première de Chateaubriand entre providentialisme historique conjurateur (et consolateur) du risque d’irrationalité, de non-sens et d’incohérence et causalité interne à la chaîne des choses et des faits7. Il amorce un conflit entre temps (actualité) et histoire sur lequel reviendra Bernard Degout : faut-il assumer la nécessité de l’histoire que la révolution vient rappeler à grand bruit, ou, au contraire, la laisser de côté pour se concentrer sur une actualité tellement pressante qu’elle ne peut s’embarrasser du passé ? Dans l’Essai historique sur les révolutions de 1797, Chateaubriand cherche en fait moins à donner une forme à l’histoire qu’à rendre les temps de nouveau intelligibles, après le traumatisme révolutionnaire.

12Françoise Mélonio développe également cette question autour d’une comparaison entre Chateaubriand et Edward Gibbon, recentrée sur l’histoire romaine des Études historiques. Elle montre bien que hasard et providentialisme d’une part, cycle et progression d’autre part, sont des catégories qui informent simultanément le schéma historique de Chateaubriand. Elle décrit ainsi une méthode de travail et une philosophie de l’histoire liée à l’apologie, qui consiste en une écriture des causes générales, relevant d’une force symbolique supérieure aux actions des individus et à leurs caractères particuliers. C’est la Providence qui est à l’œuvre dans l’Histoire8. Elle est le garde-fou de la cohérence face aux attaques du hasard et de la nature humaine. Nous réservons le compte rendu détaillé de son article pour deux autres points (la refondation chrétienne de l’histoire et la dialectique des lignes temporelles).

13Toujours à propos de l’histoire de Rome retenue par Chateaubriand dans l’Essai historique et dans le Génie du christianisme, Aurelio Principato dégage une vision générale de l’histoire autour du problème du hasard dans l’histoire. Il dessine une évolution entre deux représentations de l’histoire figurées par les deux Brutus (Lucius Brutus maior et Marcus Junius Brutus). D’une manière globale, il s’agit d’un resserrement du champ – du panorama à l’histoire d’un homme – qui va de pair avec une fragmentation du continuum historique et une autonomisation de ces fragments. On passe aussi à une idée individuelle et individualisée de l’histoire : l’histoire d’un homme symbolique, plein de vertu mais aussi de virtus plus belliqueuse, protagoniste de profondes crises morales. Ainsi, la fragmentation et le hasard historique ne peuvent pas être évités, mais on doit s’efforcer de les contenir et de les expliquer.

14La tension entre hasard et fatalité est aussi ce qui occupe Fabienne Bercegol, l’un des rares auteurs du volume à ne pas maintenir l’oscillation et à trancher en faveur du premier. Elle insiste sur la théâtralité de la composition historique de Chateaubriand. La plasticité générique des mémoires permet alors de présenter toute la diversité d’une même réalité : un fait historique est mis sur scène, pris sous différents projecteurs jusqu’à en avoir l’image la plus complète et la plus juste. Si Jean-Christophe Cavallin9 a auparavant étudié la portée “mythifiante” (créatrice de mythes) des Mémoires d’outre-tombe, F. Bercegol souligne qu’en nous montrant ainsi certaines ficelles, comme au théâtre, Chateaubriand démystifie l’histoire et ses figures. La cohérence et la fatalité qu’il avait pu construire dans ses précédents travaux, tombe sous sa plume de plus en plus ironique : hasard, aléas, pièges, l’histoire semble se moquer tout exprès de l’ « inutile Cassandre »10.

15Cristina Cassina reprend la thèse de l’hésitation entre deux représentations de l’histoire, mais elle en propose déjà une synthèse. Elle recense les jugements portés sur l’œuvre historique de Chateaubriand par ses contemporains. La « Préface » des Études historiques de 1831, apparemment solidement informée historiquement et logiquement articulée, souffre par exemple de l’accusation de catalogue. L’attaque est de taille pour qui veut justement retrouver de la cohérence d’une ligne syntaxique dans l’histoire. Mais Cr. Cassina prouve que Chateaubriand a souhaité rendre compte d’un changement dans le travail d’historien et dans la conception même de l’histoire. Il marque durablement les études historiques et la façon d’écrire l’histoire, en cherchant à la fois à recenser la production historique de la France de son époque dans ce qu’elle a de plus significatif et à saisir dans les formes de l’histoire ce qui fait effet de sens – ainsi de la Révolution. Chateaubriand se situe en plein dans une période de mise en place de la discipline historique comme science et comme profession. Il écrit en même temps qu’il témoigne, de la Révolution à la Monarchie de Juillet. À mi-chemin entre la description dite objective et la recherche d’une fatalité dans l’histoire, Chateaubriand construit des effets de causalité qui tiennent aussi au fait qu’il est entre deux générations (souvent métaphorisées par les rives du fleuve temporel11) : celle qui a connu pleinement la Révolution et les plus jeunes, qui en furent marqués mais ne l’ont pas vécue par eux-mêmes. Curieusement, alors que Chateaubriand appartient plutôt à l’ancienne génération, alors que de très grands historiens sont absents de la liste (tels Joseph de Maistre, Pierre-Louis Anquetil, Saint-Simon, Auguste Comte, Guizot), c’est la jeune génération qui prend le plus de poids. En effet, celle-ci, issue du romantisme, correspond à l’esprit moderne, innovant et débarrassé de la tendance antiquaire. Chateaubriand fait donc entrer l’histoire descriptive au sein même de son système fataliste.

16Cette « Préface » a donc le mérite de rendre compte d’un changement dans la conception des études historiques et dépasse le simple catalogue. Chateaubriand combine en effet fatalité historique, philosophie de l’histoire et spécialisation scientifique d’une discipline de plus en plus descriptive.

17Cette dernière tendance est à rapprocher du goût très néoclassique de Chateaubriand. Même si le néoclassicisme en art relève plutôt du passé alors que l’histoire descriptive sera la méthode des historiens à venir, on y trouve la même attention pour la netteté, la sobriété et la forme. C’est ce goût de la précision qui lui fait également choisir une approche documentée de l’histoire.

18Laurent Darbellay s’intéresse aux rapports entre histoire, littérature et art, principalement dans les descriptions des fictions américaines. Bien que Chateaubriand insuffle à sa plume une émotion et un imaginaire mouvant qui tend déjà vers l’art romantique (l’importance de la lumière et des clair-obscur), il sculpte et peint en poète néoclassique. Le beau idéal religieux du Génie est tout en matière et contour : la forme humaine et chrétienne est parfaitement harmonieuse, et Emmanuelle Tabet ici même et F. Bercegol12 ont montré que le mouvement émotionnel et érotique vers la belle plastique féminine ou paysagère est aussi un élan vers la Beauté, c’est-à-dire Dieu. En écrivant une histoire de la plastique des corps artistiques simultanément à celle de la plasticité des genres littéraires, Chateaubriand traverse donc les grands problèmes de l’histoire de l’art néoclassique : le mythe des origines, la statuaire (antique ou moderne), l’ekphrasis, le musée, l’art baroque. C’est en amateur classique de bas reliefs que l’auteur juge les œuvres. En somme, Chateaubriand, romantique, conserve des goûts antiques : il choisit le dessin, le contour, la ligne contre la couleur, la touche, le sfumato.

19Nous allons voir maintenant qu’il privilégie aussi la netteté du document aux vibrantes couleurs des « élucubrations théoriques » (J.-Cl. Berchet, 58).

20J.-Cl. Berchet rappelle que Chateaubriand, historien ou mémorialiste, recourt systématiquement au document. « Quelle est la nature de cette documentation, et quel est son rôle dans une écriture qui se présente presque toujours, et jusque dans la fiction, comme historienne ? » (47). Dans le même volume, Ivanna Rosi revient sur ce problème dans le cadre de l’« historicisation du moi » et Emmanuelle Tabet l’aborde également en mettant en évidence l’ethos historien de Chateaubriand: sa démarche historiographique est celle du moine bénédiction attaché au document et à la minutie du réel (voir aussi P. Tucci, 45). Preuve, si besoin est, de l’importance de la question.

21Après le regretté Francesco Orlando13, Ivanna Rosi reprend la question du moi dans les Mémoires d’outre-tombe et dans l’Essai sur les révolutions. Elle met en valeur sa dimension de medium-de-l’histoire (au sens où Walter Benjamin parle de medium-de-la-réflexion pour l’art14). Elle distingue trois types de sujets pour trois modes de relation à l’histoire : le moi historien – narrateur et metteur en scène, le moi historique – personnage – et le moi historicisé – sujet privé devenu l’objet d’un regard historicisant, pris dans une optique historique. La dimension historique du moi tient principalement au fait que toute expérience personnelle, intime, subjective est transmise sous la forme du document : cette technique met à distance la subjectivité, elle permet de neutraliser l’émotion par un discours plus impersonnel de type historique et scientifique, elle organise une pseudo-objectivité et une pudique retenue dans le fait de se dire. Le moi empirique historicisé n’est vraiment développé que dans les livres d’adolescence des Mémoires d’outre-tombe, où le jeune François se mute en René sous l’effet d’une causalité issue de plusieurs facteurs historiques et familiaux : l’intériorité est représentée d’un point de vue historique. Par la suite, c’est la distance d’un regard extérieur sur soi qui prime : on passe du moi historicisé au moi historien, du pathétique à l’ironique, de l’enfant solitaire à l’homme sociable. Mais entre l’Essai et les Mémoires, le point de vue se fait de plus en plus objectif, la subjectivité et le jugement de valeur s’estompe, le témoin perd de sa substance personnelle, le portrait n’est plus une charge mais acquiert un sens plus profond et généralisable, plus philosophique en somme. Le souvenir, collectif ou familial, se transforme en document et articule subtilement le personnel au discours historique objectif.

22Chateaubriand, en faisant le choix de l’histoire érudite et documentée (J.-Cl. Berchet, E. Tabet), risque d’épouser une position rétrograde et stérile : au XVIIIe, en effet, on considère le document comme un obstacle à la vérité, qui nécessite, elle, hauteur de vue, perspective philosophique et Analyse raisonnée. D’autre part, la Révolution, avènement de la raison dans l’histoire et rupture avec la mémoire du passé, déplace la question historique dans l’espace du politique : à quoi bon l’histoire ? Ou plutôt, pourquoi s’embarrasser de menus détails passéistes, alors que l’Histoire des peuples vient de se constituer une nouvelle origine en se changeant en Histoire du Peuple ?

23Le risque évident pour Chateaubriand est de se couper de son temps et de la modernité : « Je me suis rencontré entre deux siècles, comme au confluent de deux fleuves ; j’ai plongé dans leurs eaux troublées, m’éloignant à regret du vieux rivage où je suis né, nageant avec espérance vers une rive inconnue. »15

24Bernard Degout souligne à son tour la possibilité d’un écart en étudiant la confusion problématique et conflictuelle entre le temps et l’histoire dans la réflexion de Chateaubriand. Dans l’Essai sur les révolutions de 1797, réédité en 1826 dans les Œuvres Complètes, Chateaubriand concevait le monde en dehors du cours de l’Histoire : il en écrit moins son histoire que son histoire possible (celle écrite par l’« homme futur de la Restauration possible »16). Ce possible irréalisé qui signe la perte de la Restauration politique et de la refondation historique vient rompre de nouveau la ligne du temps déjà brisée par 1793. Et pourtant, le fleuve coule. Donc l’histoire ne parvient jamais à se rétablir dans le cours du temps, elle en reste à une chaîne dont les maillons sont épars.

25Que l’on nous permette de prolonger cette stimulante réflexion en note ; nous serions alors peut-être moins catégorique que B. Degout qui semble voir dans l’échec de la Restauration, l’échec du projet et de l’engagement chateaubrianesques17 : s’il est vrai que le projet politique s’est rompu et n’a pas inscrit les modifications de l’histoire dans les changements du temps, l’écriture et la réflexion de Chateaubriand, elles, ne se sont pas brisées18. Le tout n’est pas tant de l’ordre du virtuel que de celui de l’efficacité réelle du possible. De la « Restauration possible » à la restauration réelle, le procès est en fait le même : il s’agit pour l’écrivain de se faire homme des « réalités »19 et pour son écriture (qu’elle soit romanesque, politique, journalistique, historiques…) d’être aussi potentiellement que réellement efficace. Tout reste donc très ancré dans le réel, justement parce que Chateaubriand, dans ses textes, redéfinit la notion d’historique. La Charte permet la restauration du cours du temps et le renouement de l’histoire, « puisque être pour la Charte, c’est se situer dans le cours du temps authentique qui en a dicté les articles » (142). Telle est la véritable poétique du temps dont Chateaubriand fait la trouvaille.

26À sa question inaugurale « Qu’est-ce que l’échec de cette inscription engage en matière de compréhension du temps, de compréhension de l’histoire et éventuellement de compréhension par Chateaubriand de lui-même ? » (138), B. Degout répond donc par l’hiatus entre le projet et la réalisation : « La Restauration possible s’est, à l’épreuve du cours du temps, révélée impossible : la Restauration de la légitimité n’aura pas été celle de l’Histoire » (146). C’est juste mais gardons à l’esprit que c’est la Restauration possible-impossible qui conservera toujours la légitimité de fait : une légitimité réelle et irréalisée.

27Après que B. Degout a envisagé la possible paralysie de l’histoire une fois prise dans le temps, Élodie Saliceto s’intéresse à la puissance de mort de l’histoire. Le Nietzsche de la deuxième des Considérations inactuelles de 1874 (« De l’utilité et des inconvénients de l’histoire pour la vie ») marque le XIXe siècle du sceau mortifère de l’histoire, tout entier tourné vers un passé qui le vide de ses forces et de son énergie vitale, qui le prive d’avenir. Des trois types d’histoire (monumentale, antiquaire ou traditionaliste et critique), aucun n’est à conserver car tous entretiennent une relation mémorielle au passé. Le Chateaubriand du Voyage en Italie (écrit en 1803-1804 et repris pour les Œuvres complètes de 1827) et de la « Préface » des Études ou discours historique de 1831, serait, lui, dans une perspective inverse : l’histoire, champ de ruines et de mort, reste grisante pour le poète des tombeaux. Chateaubriand célèbrerait alors l’anéantissement de l’Histoire elle-même. C’est la thèse que soutient Manuel de Diéguez20 et que discute É. Saliceto. En effet, Chateaubriand écrit non pas la mort de l’histoire, mais l’histoire (souvent porteuse de mort et de destruction) ; car dans Mémoires d’outre-tombe, on entend certes le tombeau, mais auparavant se dit l’usage salvateur et médiateur de la mémoire, chargée de faire le lien entre passé et présent. Tout l’effort de Chateaubriand réside dans l’intégration du donné historique révolutionnaire (la rupture et l’accélération du temps21) et dans son dépassement. Le passé doit à nouveau pouvoir éclairer le présent et l’avenir. É. Saliceto reprend alors les trois types nietzschéens de relation au passé afin de les évaluer du point de vue de la production de Chateaubriand. É. Saliceto signale que la mémoire joue contre les ruptures de l’histoire, mais seulement afin de rendre encore l’histoire possible, et non pas, comme le suggère Nietzsche, dans un mouvement rétrograde et mortifère. C’est parce qu’il y a mémoire, qu’il peut y avoir devenir. Quoiqu’en dise Nietzsche, la nouvelle esthétique de Chateaubriand parvient à réconcilier l’histoire et la mémoire, au-delà de la mort – outre-tombe toujours.

28Fr. Mélonio et A. Principato s’intéressent tous deux à l’histoire romaine du début des Études historiques. Ils en tirent une méthode commune à toute l’écriture historique de Chateaubriand qui passe principalement par le substrat chrétien. Ces chapitres sur l’empire romain tardif ne sont donc pas à isoler.

29Aurelio Principato dégage ainsi des sortes d’invariants qui fondent la perspective historique de Chateaubriand : du point de vue de la méthode et de la rhétorique tout d’abord, il souligne le recours aux tableaux parallèles et aux analogies. Quant aux thèmes et aux sujets, il relève ceux de l’institution politique, de la liberté, du martyre (la figure royale sacrificielle, dont parle aussi Piero Toffano) proche de celui de l’exil. Chateaubriand développe une idée qu’il ne cessera de reprendre ensuite (dans le Génie, dans l’Itinéraire de Paris à Jérusalem, dans les Mémoires d’outre-tombe) : la politique, la nation et leurs arts ne peuvent tenir que soutenus par la religion. Ainsi Rome s’écroule car elle a cherché, d’une part, à déraciner la philosophie et l’art grecs, et d’autre part, elle a mêlé de nouveaux dieux, étrangers à son Panthéon national. L’affaiblissement de la religion entraîne alors la perte de la foi, le relâchement dans les mœurs et la décadence politique.

30Françoise Mélonio remarque que l’histoire romaine écrit l’Histoire de la France moderne que Chateaubriand dans son Analyse raisonnée laissera tronquée et fragmentée. Entre Rome et la France du XVIIe à la Révolution, un même pouvoir est à l’œuvre : le christianisme « origine d’abord inaperçue de l’histoire moderne »22. Fr. Mélonio met en évidence alors dans cette perspective chateaubrianesque un “contre Gibbon”23. Chateaubriand emprunte beaucoup à Gibbon, mais ils se séparent pourtant idéologiquement (Gibbon est un rationaliste des Lumières) et sur le fond du propos24. En effet, si l’histoire, comme chez Gibbon, ne tend pas qu’à répéter infiniment son cycle de grandeurs et décadences, le christianisme vient redonner une tension vers un en-avant, il dessine la ligne d’un progrès vers la Vérité et la Liberté. Le cercle enfermant du cycle est rompu, il s’ouvre en spirale dont la progression est orientée vers l’avenir (P. Tucci relève ce même mouvement). Alors la chaîne des temps est renouée par le christianisme relevant des valeurs héritées du passé et produisant l’avenir du monde. La société et l’histoire modernes naissent du christianisme, c’est-à-dire non pas d’hier mais de demain (voir le point sur la dialectique des temps à propos des contributions de Colin Smethurst et Regina Pozzi). Les révolutions sont donc autant prospectives que rétrospectives. Si le christianisme est responsable de la chute de l’empire romain, il n’en est pas pour autant une catastrophe politique mais offre au contraire une puissance d’avenir et de régénération.

31P. Toffano propose un point de vue en léger contrepoint : la perspective religieuse ne se trouve plus tant à la source de l’histoire et dans son avenir qu’au-delà de tout écoulement terrestre du temps. Il indique que, dans Voyage en Amérique de 1827, même si les sources sont reconnaissables, l’écart entre l’original et ce qu’en fait Chateaubriand est tout à fait différent selon qu’il s’agisse d’ouvrages du XVIIIe siècle ou d’ouvrages plus anciens. Dans le cas des sources anciennes, et à l’inverse des œuvres plus récentes, la différence est moins de l’ordre de la confrontation ou de la démarcation que de la rupture chronologique, cause et conséquence d’une nouvelle sensibilité historique. Prenons l’exemple des Indiens : contre les Lumières, Chateaubriand établit un rapprochement entre l’Indien torturé, l’ancien stoïcien et l’aristocrate exilé, unis par la même souffrance sacrificielle et la même grandeur d’âme caractérisant le courage de la victime. Ainsi, sa plume, sa foi et sa philosophie auront-elles atteints une pensée du Beau et du Vrai qui ne prend sens dans l’histoire que parce qu’elle peut toujours en dépasser les cadres. Les expériences américaines ouvrent donc la voie de la religion, dans et par-dessus l’histoire.

32E. Tabet livre également une très belle étude qui synthétise à elle seule bien des points abordés et à venir : la place du document, la vision possiblement pessimiste de l’histoire, le rôle de la foi, la transfiguration poétique de l’histoire en esthétique.

33Elle relève que Chateaubriand produit une nouvelle poétique du christianisme et lui donne une dimension mémorielle, à la fois commémorative et expiatoire, en intégrant, sur le mode de la fusion dans le Génie du Christianisme et de la dissonance dans la Vie de Rancé, un large pan de l’histoire érudite de provenance ecclésiastique. Chateaubriand, en affichant ses références se fait à la fois ecclésiastique et historien moderne25. Mais une troisième qualité serait à ajouter à ces deux premières, celle qui permet de faire la synthèse, celle de l’écrivain poète. A la poétique de la fusion dont nous parlerons en dernière partie, la Vie de Rancé oppose « une exploration de la dissonance, et de la confrontation ouverte entre l’enchantement du verbe et l’aspiration au silence et au dépouillement de tous les charmes » (185). La citation est rarement conservée telle quelle : il s’agit en fait de quasi-citation et le travail subtil de gommage et de compression se fait synonyme de recréation. Répondant au style bref, coupé, discontinu de la Vie de Rancé, l’écriture prend la marque du gouffre qu’il y a entre les remous de l’histoire (personnelle ou collective) et l’éternité de la spiritualité. Depuis la Révolution, le temps brise et accélère les choses, rendant la vie plus brève et souvent plus décevante.

34Ainsi, la commémoration laisse-t-elle une place pour le sentiment de l’abîme. Malgré ses efforts pour conjurer ce constat, Chateaubriand nous souffle qu’il n’y a (qu’il n’y a eu et qu’il n’y aura jamais) qu’une seule Résurrection, possible et réelle à la fois26.

35Entre idéologie (la Révolution est la conséquence de la philosophie des Lumières) et déterminisme fataliste (la Révolution est inévitable), Chateaubriand construit un temps cyclique non pas circulaire, mais spiralé – en cela, il est fortement héritier de Vico27, lu par le biais de Ballanche. La dialectique des trois vérités (religieuse, philosophique et politique) provient en effet des trois âges de l’humanité (au sens de société civile) de Vico et Ballanche. Conjointement, elles forment l’ensemble du devenir humain.

36Patrizio Tucci met alors en évidence une évolution dans la production de Chateaubriand qui semble reprendre ce mouvement dialectique : on passe de cette première hésitation entre religion et philosophie dans l’Essai sur les révolutions au clair choix de la théologie de l’histoire dans le Génie du christianisme, à une laïcisation de l’histoire au sein même du système chrétien dans les Études historiques : « aujourd’hui la vérité philosophique n’est plus en guerre avec la vérité religieuse et la vérité politique »28. En quelque sorte, c’est la vérité politique (la liberté) qui produit la synthèse des deux autres – du christianisme et de l’indépendance d’esprit. Chateaubriand dépasse alors l’opposition entre les deux écoles, descriptive et fataliste, auxquelles s’intéresse aussi Cr. Cassina dans un article du même volume. Daniel Maira revient sur également cet « ajustement organique » des trois vérités29.

37Le schéma dialectique reproduit dans l’histoire la relation trinitaire et peut alors servir pour tout : renouer les trois catégories temporelles en assurant la synthèse au présent du passé et du futur, renouer l’église et l’état tout en les maintenant dans une séparation garante de la moralité30, réinscrire l’avenir humain dans le devenir du monde, laisser autant de place à l’homme qu’à Dieu (là encore, Vico, Ballanche mais aussi Herder, Quinet et Michelet). Telle est la condition du progrès. Chateaubriand fonde donc l’avancée progressive de l’histoire sur un mouvement vers l’arrière (les enseignements du passé et ceux de la religion), condition d’une refondation pour l’avenir.

38Après la rupture révolutionnaire, le temps présente deux lignes qui correspondent chacune à une poétique particulière : celle qui conserve les valeurs du passé et qui se dit dans l’épique et le mythologique, celle qui se projette depuis l’avenir et qui prend les visions du prophétique, ou bien de l’essai descriptif. Chez Chateaubriand, l’une ne remplace pas l’autre, elles jouent toutes deux ensemble, avec et contre l’autre. Une simultanéité de formes temporelles plutôt qu’une succession. Partant de là on conçoit bien la distinction qu’établit Colin Smethurst entre « l’histoire-mythe » (ou l’histoire-légende) et « l’histoire-historienne ». Ce partage ne recoupe pas exactement le précédent mais aide à le comprendre. Interpréter la Révolution, chercher à fonder un ordre politique viable et stable (démocratique en somme, ce qui ne veut absolument pas dire républicain), tels sont quelques-unes des obsessions de Chateaubriand. Historiquement et politiquement, l’histoire pour Chateaubriand est donc toujours prise simultanément selon ses deux visages : le fait particulier, brutal et ponctuel – C. Smethurst le nomme « l’événement du jour » (149) – et le continuum de l’historia magistrae. Le recours aux exempla de l’histoire de France, chrétienne, aristocratique et pré-révolutionnaire, permet de gommer la rupture, de restaurer les valeurs, de conserver un pan de mythe et de légende, auquel se ressourcer pour fonder l’avenir. Les passages qui relèvent de ce type de point de vue sont souvent chargés d’émotion et d’une ferveur très proche de la foi.

39Mais, fin analyste, Chateaubriand ne peut se voiler la face et croire trop lui-même à la réussite de son Essai historique de 1797 qui fait de LA Révolution, une révolution parmi d’autres. Il a une conscience trop aiguë de la coupure (et du couperet) pour n’en rester qu’à la version légendaire de l’histoire.

40Ses recherches historiques portent donc aussi (et surtout) sur le contemporain et cherchent à penser les conditions de possibilité de la politique (et non du politique, Chateaubriand prenant toujours en compte l’efficacité réelle et non purement abstraite ou notionnelle de ses écrits). C’est dans le cadre de cette « histoire-historienne », que les points de vue de l’auteur se font plus nuancés.

41Nous disions plus haut que les deux conceptions du temps sont concomitantes chez Chateaubriand ; C. Smethurst conclut lui-même sa belle analyse du discours du 22 février 181731 par : « Nous avons donc ici un discours qui mélange les deux genres » (155).

42D. Maira notait deux possibilités interprétatives pour la Renaissance : du côté du Moyen Âge et du côté du classicisme, annonceur des Lumières. Dans le Génie, Chateaubriand tranche pourtant les choses en choisissant le christianisme collectif national fondateur d’une unité opposé à l’individualisme, le rationalisme et le paganisme d’une modernité qui détruit toutes les anciennes valeurs. Chateaubriand fait alors de la chevalerie un moment historique de réalisation de l’idéal, où vérité (Vérité) et fiction ne font qu’un (contre l’optique libérale de Roederer par exemple, auquel Chateaubriand doit cependant beaucoup32). Il se situe donc entre les deux pôles, royaliste et libéral : il prend acte de l’impossibilité de concilier les valeurs chevaleresques avec la modernité en marche, mais il refuse de les oublier et de les abandonner totalement. C’est certainement ce double point de vue qui lui fait louer la monarchie représentative qui se constitue pendant la Renaissance, sous le règne des Valois, là encore pivot entre les Capétiens et les Bourbons. Ce moment transitoire et syncrétique aurait pu réaliser la régénération des temps et des libertés, assurer la continuité historique et spirituelle, fondée sur le christianisme, et garantir la conservation de l’ancien dans l’avènement du moderne. Mais ce qui a réussi pour le passage entre antiquité païenne et modernité chrétienne (Les Martyrs) échoue à la Renaissance à cause de la Réforme. Alors, à partir de 1814, l’entreprise historique et politique de Chateaubriand va s’orienter selon une ligne Renaissance – Révolution – Restauration33, qui vise à dépasser (mais non pas à ignorer) les échecs et les ruptures des transitions historiques. Il combinera alors les deux visions et les deux poétiques de l’histoire que j’ai évoquées à propos de l’article de C. Smethurst : « celle d’une rupture comme progrès d’une part, celle du renouveau par héritage ou continuité d’autre part » (84).

43Chateaubriand, Tocqueville : deux aristocrates, deux sensibilités pour l’histoire et la politique, deux voyageurs en Amérique, deux rapports compliqués au temps. Les thèmes de l’un influence les concepts de l’autre, dans un rapport de filiation intellectuelle qui pourrait peut-être s’inverser34. C’est ce que remarque Regina Pozzi, dans un article pensé selon une structure de parallèles et oppositions. Elle remet alors en cause la position d’ « entre-deux », non partisane et équidistante de l’un comme de l’autre. On retrouve ici le double mouvement historique dégagé par C. Smethurst : ancré dans la modernité dont ils se font non pas les chantres mais les éclaireurs, ils y transposent des éléments d’un passé conservateur, dont la mort est assumée mais dont les valeurs doivent absolument être restaurées. Mais si l’aristocratie est morte, comment conserver la liberté, valeur aristocrate devant remplacer les dangers de l’égalitarisme35 ? Le gentilhomme vient alors rejoindre l’exemplum antique et la théorie du grand homme dont Carlyle a posé les bases. Le grand homme est celui qui se sépare, qui crée sa propre valeur, parfois à contretemps de son époque, et qui fonde autour de sa personne la possibilité (mythique) du ralliement. Devenant modèle, il peut alors servir de passeur et faire revivre d’anciennes valeurs à l’heure même de leur mort. À la fois comme corps représenté dans la Chambre des pairs, et comme classe supérieure où puiser les futurs dirigeants et cadres de la société politique, la noblesse incarne le passage d’un fonctionnement aristocratique à un système fondé sur des élites. Ainsi l’histoire continue, transformée certes, mais non plus brisée. En proposant une forme de révolution conservatrice, Chateaubriand trouve la possibilité d’une transformation non révolutionnaire du régime, c’est-à-dire qu’il pense une histoire et une modernité sans rupture traumatique des temps qui empêche ensuite les hommes de vivre en entier (coupés qu’ils sont par le fleuve du temps, séparés en deux rives). Les rêves historico-politiques de Chateaubriand se tournent alors vers l’Angleterre et sa monarchie parlementaire, mais, au-delà, dans les années 1830, son regard traverse l’océan pour voir dans la République américaine, la parfaite monarchie, sans roi36.

44Face au danger d’anachronisme inversé (J.-Cl. Berchet) ou de rupture entre le temps et l’histoire (B. Degout), Chateaubriand semble donc réussir la synthèse entre conservation de valeurs ancestrales, appui sur un document ancien (et parfois inédit), perspective transhistorique (on pourrait dire mythologique), et cohérence raisonnée et systématique (J.-Cl. Berchet). La réalité du fait documenté prime sur la théorie de l’histoire et ses hypothèses abstraites. L’analyse du document, du vestige est en fait ce qui fonde la démarche historique moderne. Plus encore, Chateaubriand accorde la valeur historique à des documents littéraires : l’un des premiers, il comprend ce que l’Histoire voudra plus tard dire. Non pas une science exacte des faits, mais une science humaine, englobant récit des événements, contextes socio-culturels, situations géo-politiques, productions littéraires servant de baromètre à un esprit du temps. J.-Cl. Berchet note ce point comme en passant (50), mais nous pressentons qu’il nous indique là une piste à explorer plus avant. L’Histoire est donc surtout « l’histoire des discours » (50), elle fait partie de la littérature, entre l’éloquence et la philosophie (voir Génie du christianisme, troisième partie)37.

45Comment alors Chateaubriand inscrit-il cette conciliation au sein de l’écriture ? En se faisant finalement plus peintre – ou poète – qu’historien, répond P. Tucci.

46Corinne Saminadayar-Perrin expose que Chateaubriand, même lorsqu’il quitte la poésie pour entrer dans l’histoire (après son adieu aux Muses fictionnelles à la fin de l’Itinéraire de Paris à Jérusalem de 181138), écrit au cœur de la langue. Les enjeux esthétiques et stylistiques recoupent alors des questions idéologiques. Dans la période préparant la Restauration (1814-1816), l’effort de refondation est global et prend dans son mouvement les problèmes sociaux, politiques, religieux, littéraires et plus largement culturels. On est véritablement dans la recherche d’une efficacité poéthique à visée politique. La position charnière de Chateaubriand lui permet stratégiquement de combattre sur tous les fronts : aussi bien auprès des anciennes sociabilités littéraires que grâce à la communication moderne des nouveaux médias. Il joue à la fois sur la fidélité au passé, inscrite dans le long terme, et sur sa capacité (que tout bon homme d’état devrait posséder) à saisir le kairos, à voir avant les autres les changements du présent et à les analyser en un instant39. Chateaubriand met alors en place une véritable « scénographie polémique » (197) au cours de laquelle il n’hésite pas à mettre en jeu sa persona auctoriale. Parole solitaire surplombante et représentant symbolique d’une génération, Chateaubriand sait que sa morale politique n’aura peut-être pas l’efficacité publique qu’il lui souhaite. Mais l’enjeu est ailleurs, dans la parole justement : il suffit de dire la restauration des signes pour qu’elle devienne opérante, et ce, d’abord et avant tout dans une langue régénérée et un style nouveau. Après Chateaubriand, l’histoire ne s’écrit plus de la même façon en France40. Ainsi, ni vraiment de son temps, ni vraiment hors du temps, Chateaubriand n’est pas seulement sur deux rives à la fois, il est aussi dans deux fleuves. Mais, loin de le jeter en dehors de l’histoire, c’est au contraire cette disposition à prendre l’air des temps, à se placer à la bonne distance critique, qui fait de lui l’homme le plus actuel de 181441. Au-delà de la crise généralisée du sens (politique, historique, langagière), il voit « le présent en tant que devenir » (200) et écrit l’unité linguistique, temporelle et nationale retrouvée.

47Comme E. Tabet et F. Martellucci, Fabienne Bercegol souligne l’art de dramaturge historique de Chateaubriand qui sait animer sa narration, art qu’il partage avec Tocqueville : détail et décor, scènes, tonalité tragique, dramatisation, ton vif et satirique, subjectivité du témoignage (ce qui lui donne plus de poids et de légitimité), émotions, place du sujet mémorialiste… L’écriture de l’histoire après Chateaubriand ne peut plus être aride et impersonnelle. Se dire dans « des mémoires pour soi » n’est plus contradictoire avec écrire son temps, agir dans le présent sur l’Histoire (I. Rosi étudie cette collusion entre histoire et biographie). Mais la subjectivité ne doit pas aller jusqu’au subjectivisme : Tocqueville, comme Chateaubriand, refusent l’introspection intimiste. Au lieu de s’attarder sur la vie privée, ils ancrent leur propre vie dans l’histoire. Alors l’expérience personnelle devient le signe d’une capacité supérieure à “sentir” l’histoire et à l’analyser : à la réfléchir en somme, dans toute la polysémie du terme.

48Comme le soulignait J.-M. Roulin en introduction et comme le rappelle J.-Cl. Berchet42, P. Tucci note par ailleurs que le document a certes une profonde valeur de témoignage historique mais il relève aussi d’une poétique particulière propre à l’esthétique du collage et du mélange que Chateaubriand affectionne. Le travail calculé et minutieux de l’historien, l’érudition et la mémoire ne viennent jamais recouvrir la poésie et l’imagination créatrice, au contraire.

49E. Tabet montre bien que l’érudition est sans cesse transfigurée (au sens alchimique et religieux) en une prose poétique qui la sublime. Ce qui intéresse l’écrivain voyageur des textes et des pays, ce sont « des images ; voilà tout »43. Cette poétique du palimpseste mêle des fragments épars, construit un nouvel objet à partir des bribes d’autres textes, assemble des ruines en un monument littéraire. Ce faisant, Chateaubriand “déshistoricise” le portrait hagiographique et historique pour en faire une image, une icône, qui traverse l’histoire au-delà du temps et prend une autre portée et un nouveau sens. Mais ce geste d’arrachement à l’histoire est celui-là même qui permet de construire autrement la ligne temporelle et d’en transmuter l’écriture. En jouant sur les points de vue, l’énonciation, la tonalité, le cadrage du regard, la temporalité, l’auteur « métamorphose […] l’histoire monastique en une série de scènes romanesques et de grandes figures poétiques » (181). On passe ainsi de l’apologétique à l’esthétique : la révélation est autant de l’ordre de la foi, que de celui de l’émotion, dramatisée, intense et, souvent voluptueuse44. La spiritualité apparaît alors sous son versant le plus humain, ce qui nous la rend certainement plus proche, et le projet apologétique du Génie gagne en efficacité. Ainsi la littérature romantique, sensible et imagée, prend-elle une véritable légitimité à s’écrire : refusant la tentation du silence et du retrait de la parole publique comme voie mystique par excellence, l’écrivain construit son œuvre comme une refondation, d’autant plus forte qu’elle transfigure la foi et ses acteurs.

50J.-Cl. Berchet prend le temps d’analyser des extraits de textes qui sont souvent oubliés de la critique alors même qu’ils disent avec le plus de clarté ce que Chateaubriand entend par « bien écrire l’histoire ». Le modèle de Barante dans l’article du Journal des débats de 182445 décrit comment faire de l’histoire, sans céder à la tentation mortifère quÉ. Saliceto rappelle dans une perspective nietzschéenne et que J.-Cl. Bonnet analyse à partir du musée d’Alexandre Lenoir.

51Mais le même J.-Cl. Bonnet insiste justement sur la possibilité d’une résolution dans le style. Au livre X des Mémoires d’outre-tombe, enfermé à Westminster, Chateaubriand fait une nouvelle référence voilée à l’entreprise d’Alexandre Lenoir. Cette fois, par le biais de Westminster et de Shakespeare, ce grand poète du mélange, la réconciliation est complète : l’alliance hybride de pièces éparses est précisément ce qui donne à voir la dimension du temps elle-même. « Sans doute pour peindre tant de contrastes, il faudrait un historien comme Tacite ou un poète comme Shakespeare »46. Ou bien être un conservateur de musée comme Lenoir… Le dernier mot revient en tout cas à qui sait manier le style et la langue.

52Jean-Claude Berchet explique que, dans son commentaire de Barante, Chateaubriand donne clairement la réponse à notre question inaugurale (comment écrire l’histoire ?) : cadre temporel précis et justement dosé, bornes historiques cohérentes et justifiées, écriture dramatisée et variée, abondance des sources textuelles et iconographiques précises, fluidité et naturel de la narration, pittoresque et couleurs, insertions de moments synthétiques et réflexifs. Quand l’historien déploie ses talents d’écrivain, l’histoire se fait aussi vivante que la politique. Filippo Martellucci envisage le parcours scriptural et existentiel de Chateaubriand sous les trois facettes du temps : passé, présent, futur. Si Chateaubriand s’est finalement fait mémorialiste, c’est certainement qu’il a voulu tisser l’histoire au fil de sa vie et non pas la considérer complètement avec l’œil du scientifique47. Chateaubriand fait de l’histoire au présent, c’est-à-dire écrit, non pas une histoire, mais des mémoires (d’un passé à la fois proche et intimement vécu) : « J’ai fait l’histoire, et je la pouvais écrire »48. Comme Cr. Cassina et E. Tabet, F. Martellucci remarque que l’érudition fourmillante ne masque pas une intensité émotive : l’intervention du moi ramène l’histoire et ses figures livresques vers l’expérience d’un sujet traversé de temps. Mais lorsqu’il rencontre les bouleversements politiques d’une actualité trop pressante, Chateaubriand ne parvient plus à vivre l’histoire au présent : en 1831, comme en 1789, il se fait rattraper et dépasser par un présent plus rapide, et il reste au passé. Voilà ce vide que crée l’absence de l’histoire pour un sujet « au carrefour du temps »49. L’histoire s’absente du temps, qu’il soit présent ou passé. Ne reste alors comme solution que celle de la vision prophétique d’avenir : explorer l’histoire future par l’imagination au lieu de ressasser l’histoire passée des livres. Dans la prophétie (celle américaine notamment), la vision poétique et imaginative unit les temps à nouveau. Histoire et poésie se renouent. L’écriture de l’avenir libère le possible et lui donne la concrétude du réel prophétisé50. Le regard n’est alors plus orienté depuis le passé mais vers le futur, selon les deux mouvements possibles de l’histoire que nous dégagions plus haut à propos de l’article de C. Smethurst. Les potentialités de l’avenir sont tellement riches que nous souhaiterions reprendre la belle conclusion de F. Martellucci : « Serré donc entre le néant du passé et l’infini hypothétique de l’avenir, prisonnier dans un présent chancelant et – pour lui – presque épuisé, le vieux Chateaubriand nous montre en réalité, par ses dernières visions, sa foi en la parole » (220). C’est tout à fait juste mais rappelons qu’il s’agit d’une parole qui a bel et bien la puissance de l’histoire, qui n’est pas de l’ordre du pis-aller et qui recrée efficacement le temps dans l’instant d’une vision.

53P. Tucci rappelle alors ces mots de Chateaubriand : « on n’était obligé qu’à peindre, et non pas à réfléchir » car « l’histoire n’est pas un ouvrage de philosophie, c’est un tableau ». Le dernier mot revient donc au poète qui crée l’histoire (poïen) en même temps qu’il en témoigne. Face à une telle puissance philosophique et créatrice de la poésie, à quoi bon alors s’embarrasser de stricte méthode pour écrire l’histoire ?

54Ainsi, nous avons cherché à dégager un parcours au cœur de ce volume qui puisse rendre compte de ce que signifie « penser et écrire l’Histoire » pour Chateaubriand. Notre itinéraire nous a menée de questions méthodologiques à des enjeux de forme littéraire. Chateaubriand, homme, historien et poète, se situe dans un espace et un temps de transition. Cette position particulière lui permet de synthétiser plusieurs perspectives. Il combine hasard et providentialisme, fatalité et finalité, mouvement rétrograde et vision vers l’avenir : à la fois pour la technique – entre une méthode ancienne, celle du document, et une méthode moderne, celle de l’analyse de discours –, et pour le fond – valeurs ancestrales (la foi chrétienne, la chevalerie) et visée progressiste (la liberté, la démocratie, le gouvernement participatif) –. L’on retient surtout une philosophie de l’histoire qui ne cesse d’innerver tous les niveaux : quel sens (à la fois signification et direction) l’histoire prend-elle ? Quel en est l’enjeu pour le devenir humain ?

55Au terme de cette reconfiguration critique, nous pouvons maintenant dégager les deux termes les plus forts de la pensée et de l’écriture de l’histoire chez Chateaubriand : la religion et la poésie. Ou plutôt, la religion comme poésie et la poésie comme religion. L’écriture de Chateaubriand transfigure la représentation de l’histoire. Est ainsi mise en place une perspective conciliatrice des tensions entre l’histoire et le temps, le moi et le monde, la continuité et la rupture, le passé, le présent et l’avenir.