Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2010
Juillet 2010 (volume 11, numéro 7)
Frédéric Trautmann

Ainsi m’est contée la ville de Paris… le roman policier au service de l’histoire

Pascale Arizmendi, « Nicolas Le Floch », Le Tableau de Paris de Jean-François Parot, Perpignan : Presses Universitaires de Perpignan, coll. « Études », 2010, 398 p., EAN 9782354120634.

1Le roman policier historique est un genre très prisé : il suffit de parcourir les rayonnages d’une librairie pour s’en convaincre. Les romanciers offrent désormais pour chaque époque et pour chaque culture des détectives déployant des trésors d’ingéniosité et de capacité de déduction pour résoudre les crimes les plus odieux et démêler les intrigues les plus inextricables. Ce qui peut apparaître de prime abord comme un phénomène de mode se transforme en interrogation scientifique lorsque la recherche universitaire s’empare d’une telle série policière historique pour en proposer une analyse d’ensemble et interroger l’authenticité de la représentation du Paris des Lumières malgré la distance de deux siècles séparant le temps de l’écriture de celui de l’histoire racontée.

2La représentation de Paris dans les ouvrages de Jean-François Parot est profondément complexe : elle est vraisemblable sans être totalement véridique. Elle est vraisemblable parce qu’elle s’appuie sur de nombreuses archives de première main (Ministère des Affaires étrangères, Archives Nationales ou bibliothèque de l’Arsenal) mais la vision de Paris n’est pas entièrement vraie en raison d’abord du genre littéraire (le roman policier) qui met en scène des personnages fictifs ou bien des personnages historiques réels qui ont des attitudes fictives ou qui vivent des événements fictifs. Le détail des événements n’est pas rigoureusement exact car le romancier n’hésite pas à prendre un certain recul, celui notamment, incompressible, du temps et de l’histoire, pour intégrer à son œuvre des préoccupations plus contemporaines. La problématique soulevée par Pascale Arizmendi nous fait dès lors quitter le domaine de l’exotisme de bon aloi pour entrer dans celui de l’herméneutique littéraire sérieuse et argumentée.

3Les sept premiers ouvrages de J.-F. Parot retenus pour ce travail d’analyse mettent en scène les aventures de Nicolas Le Floch, commissaire de police au Châtelet. En eux-mêmes, les romans sont passionnants, écrits par une plume aussi vivante que bien documentée et les amateurs de ces enquêtes policières dans la France d’Ancien Régime pourraient légitimement s’en contenter. Mais il y a davantage. Les grands lecteurs de ce type de romans savent qu’en ce domaine, le pire côtoie le meilleur : à côté d’un ouvrage aussi vite lu et oublié dans un recoin qu’il a été acheté, il y en a qui continuent à habiter l’esprit ; les bons ouvrages continuent de vivre en ceux qui les ont appréciés et qui se les approprient. Le point de départ du travail de P. Arizmendi est certainement un tel intérêt pour une série dont les qualités littéraires sont certaines et qui poussent le lecteur, devenu un fan, à vouloir en savoir toujours davantage sur l’objet de sa passion. Mutatis mutandis, à la fin d’une œuvre cinématographique lorsqu’apparaît le mot « fin », certains spectateurs n’hésitent pas à dire « et après ? », expression révélant une passion naissante ou au moins un intérêt soutenu pour l’œuvre visionnée alors même qu’elle est achevée.

4Dans l’élan de son intérêt pour la série policière et de son personnage principal, Nicolas Le Floch, P. Arizmendi développe son propos autour d’un autre personnage central quoique jamais pleinement considéré comme tel dans les intrigues : la ville de Paris. L’étude cherche à rendre compte de la relation entre Paris et le jeune commissaire comme s’il s’agissait d’un voyage initiatique dans lequel la ville a une fonction éducatrice et maternelle, à la fois protectrice et dangereuse, lieu de vie et lieu de souffrance, rassurante par certains aspects et angoissante par d’autres. La manière dont Paris est représentée dépasse cependant rapidement le cadre du roman pour renvoyer au romancier, à sa formation et aux sources utilisées pour construire cette fresque historique, car J.-F. Parot est historien du XVIIIe siècle, diplomate, romancier à ses heures et l’on peut à bon droit souligner ici son talent de parvenir à conjuguer de telles activités non pas nécessairement antagonistes mais certainement fort chronophages.

5L’étude comprend quatre parties : 1. Étranger à Paris ; 2. Paris, Janus ; 3. La polyphonie pour mieux dire la diversité ; 4. Un roman protéiforme pour une ville protéiforme.

6Les deux premières parties font apparaître clairement la large connaissance du contenu des ouvrages par P. Arizmendi et sa capacité à les présenter de manière structurée : elle maîtrise autant les grandes lignes des intrigues principales et secondaires que les détails relatifs à la vie quotidienne dans le Paris du XVIIIe siècle : réalité fluctuante qui évolue et fait évoluer Nicolas dans un véritable « trajet initiatique » (p. 32) amplifié par sa qualité de commissaire de police qui lui permet de fréquenter toutes les classes sociales de l’époque, du manant au monarque. Le personnage principal est au cœur de la complexité de la société parisienne telle qu’elle est dépeinte dans les romans ; l’auteur évite ainsi les caricatures simplistes et permet à Nicolas de découvrir sans cesse de nouveaux lieux. Les questions relatives à l’hygiène, à la sécurité ou bien aux embarras de la circulation, à la gastronomie et aux nouveautés gustatives venues d’Outre-Atlantique ou bien les canons de la mode exposés par Maître Vachon, toutes ces considérations s’appuient sur une vérité historique car l’auteur est « soucieux de restituer non seulement la modernisation de la capitale, mais aussi les nuisances que cette modernisation entraîne » (p. 100) sans faire perdre la tension de l’intrigue policière mais en lui donnant corps : c’est au cœur d’une ville bien vivante et grouillante, pleine de paradoxe entre conservatisme et renouvellement que Nicolas navigue à la recherche des meurtriers. Car cette complexité de la ville de Paris est en fait celle de toute une société riche de contrastes : « la seconde moitié du siècle amorce en effet une mutation très sensible vers plus de simplicité et d’authenticité » (p. 141).

7Avec la troisième partie s’ouvre un pan plus original du travail de P. Arizmendi : l’analyse à la fois fine et sans concession sur le vocabulaire utilisé et sur l’usage des citations et des règles typographiques lui permet d’asseoir sa thèse : « c’est ce vocabulaire qui donne aux dialogues leur accent et leur vraisemblance » (p. 145). La représentation de Paris s’appuie non seulement sur des thèmes mais également sur toute une mise en scène littéraire et stylistique dont le « jardin de mots » (p. 159) de J.-F. Parot contribue à enrichir. Mais l’authenticité de la représentation n’est pas liée à une authenticité du vocabulaire, ce dernier n’étant qu’un moyen au service de l’œuvre entière, et un moyen non authentique puisque des termes n’appartiennent pas au XVIIIe siècle. Davantage que la véridicité des mots, le lecteur relève « l’étrangeté et l’impression d’exotisme » (p. 165) qu’ils dégagent. L’étude de l’intertextualité dans les ouvrages de J.-F Parot permet de tirer la même conclusion : l’auteur se sert d’éléments épars, plus ou moins vrais, il emprunte des citations et des épigraphes en les arrangeant si nécessaire pour les adapter à son œuvre créatrice et donner à cette dernière une consistance lui permettant de rejoindre ses lecteurs. Que ceux-ci décryptent toutes ses sources d’inspiration ou bien qu’ils ne s’y intéressent pas ne compte guère : les romans se lisent à différents niveaux d’interprétation suivant les connaissances de chaque lecteur. On pourrait même dire que la complexité de leur rédaction invite à les relire plusieurs fois, pour y découvrir de nouveaux thèmes. « J.-F. Parot s’amuse donc à brouiller les pistes et c’est bien la posture du lecteur de la série que Nicolas met en abyme lorsqu’il flaire la citation dans les propos de Sartine » (p. 202). L’auteur joue de la confusion dans les listes de personnages qui ne classent « d’ailleurs jamais les personnages selon un quelconque degré de réalité » (p. 280) tout comme il « se glisse bien dans les interstices de l’histoire officielle » (p. 290) sans tenir grandement compte d’une chronologie pointilleuse, « habitants réels et habitants fictifs se mêlent donc sans que la distinction puisse toujours être clairement établie. En revanche, si la vérité est parfois mise à mal, le vraisemblance ne l’est jamais » (p. 284). Le brouillage au niveau historique de ces romans se retrouve au niveau de l’intrigue policière et tout cela contribue à un résultat tout en nuances.

8Dans la dernière partie, P. Arizmendi s’interroge notamment sur la relation entre l’esprit des Lumières et les romans étudiés. Certes, l’origine de la modernité, que P. Arizmendi situe dans le sillage des Lumières, peut se discuter dans la mesure où le nominalisme de Guillaume d’Ockham, bien avant le XVIIIe siècle, pose déjà les jalons d’une émancipation qui seront développés par la suite. Mais selon elle, J.-F. Parot a le mérite d’encourager à retrouver cet esprit dans le contexte de modernité et de post-modernité : « En montrant le cheminement intellectuel des hommes des Lumières sans en gommer les errements, J.-F. Parot nous invite donc à nous réapproprier, sans les sacraliser, les principes de la modernité » (p. 354). En cela, l’auteur se fait passeur invitant à prendre en considération la complexité du monde du XVIIIe siècle qui reste la nôtre aujourd’hui : « Il est donc difficile de situer l’œuvre, à la fois inscrite dans la modernité par la foi dans les valeurs des Lumières, dont les personnages principaux sont les garants, mais minée par d’infimes fractures, qu’y provoque l’insertion de thématiques résolument postmodernes, comme la discontinuité, le décentrement, la fragmentation, le brouillage, ou encore la quête de soi, qui instaurent une incertitude d’autant plus génératrice de malaise qu’elle s’accompagne d’une lucidité à toute épreuve » (p. 374). P. Arizmendi conclut que ce dialogue entre le XVIIIe siècle et le nôtre est le fruit le plus important de cette série policière ; à chacun d’y entrer ou non.

9Finalement, la représentation de Paris donne à contempler une ville profondément protéiforme qui est en adéquation avec les intrigues policières et le lecteur est heureux de tant apprendre quant aux sources de J.-F. Parot qui ont été un travail formidable de recherche pour P. Arizmendi : la représentation de Paris est finalement bien plus qu’une reconstruction figée ; il s’agit de donner vie à un ensemble complexe qui puise à de multiples sources tant littéraire que musicale, diplomatique et policière que P. Arizmendi est allée chercher avec patience et minutie.

10Faut-il avoir lu les romans pour entrer dans la problématique proposée par P. Arizmendi ? Certainement la lecture des romans est un avantage pour saisir la portée de cette étude universitaire, mais pour celui qui ne les a pas (encore !) parcourus, cela n’est en rien un empêchement dirimant : P. Arizmendi dresse un tableau de Paris riche et documenté, citant fréquemment J.-F. Parot en parallèle avec des auteurs du XVIIIe siècle (Restif de la Bretonne par exemple) et d’autres sources historiques qui donnent vie à son travail, presque indépendamment du matériau littéraire sur lequel il se base. Au terme de la lecture de ce travail universitaire et des multiples interactions entre un Paris réel et un Paris imaginaire, une ville sur laquelle les archives abondent en même temps que le romancier use sa liberté créatrice, on se surprend à se demander, dans cet entrelacs d’éléments réels et imaginaires, si Nicolas Le Floch n’a pas une réalité plus grande que ce l’histoire peut dire (ou taire) de lui.

11Cette étude constitue une invitation succulente à plonger dans la société parisienne du XVIIIe siècle aux côtés de Nicolas Le Floch et à parcourir avec lui le tableau de Paris. Et pour ceux qui connaissent déjà les romans, le travail de P. Arizmendi encourage les lecteurs assidus de Nicolas Le Floch à relire les intrigues pour y découvrir ce que leur seule intuition pouvait jusqu’alors leur faire sentir, à savoir la richesse humaine et littéraire qui n’appartient pas au passé mais continue à vivre aujourd’hui.