Acta Fabula
ISSN 2115-8037

Dossier critique
2010
Juin 2010 (volume 11, numéro 6)
titre article
Olivia Ayme

Visions d’Orient à l’âge classique

Michael Harrigan, Veiled Encounters, Representing the Orient in 17th-century French Travel Literature, Rodopi : Amsterdam, coll. « Faux Titre », 2008, 299 p., EAN 9789042024762.

1On sait, depuis l’ouvrage de Pierre Martino paru en 1909 sur L’Orient dans la littérature française au XVIIe et au XVIIIe siècles (Genève, Slatkine Reprints, 1970), combien l’imaginaire de l’Orient doit aux récits des voyageurs français du Grand Siècle. Le travail de Michael Harrigan s’inscrit dans les recherches récentes sur cette littérature, du Noble désir de courir le monde. Voyager en Asie au XVIIe siècle, de Dirk van der Cruysse (Paris, Fayard, 2002), aux travaux de Sophie Linon-Chipon et en particulier de son Gallia orientalis. Voyages aux Indes orientales, 1529-1722. Poétique et imaginaire d’un genre littéraire en formation, (Paris, PUPS, 2003). À défaut d’être véritablement novateur dans ses analyses, l’ouvrage a le mérite de synthétiser de façon fort claire les nombreux travaux parus à ce jour sur le genre.

2Le corpus s’attarde sur une soixantaine de ces relations de voyage et ne se cantonne pas aux habituels Tavernier, Thévenot et Chardin. L’auteur se concentre sur trois types d’ouvrages narratifs : les récits d’ecclésiastiques, de jésuites particulièrement, en route vers la Terre Sainte ou de plus lointaines missions, les récits d’aventures aux multiples péripéties et les récits d’honnêtes hommes, diplomates ou savants. Les fonctions esthétique et documentaire du genre sont abordées, mais la volonté de cerner ce qui caractérise la représentation de l’Orient au XVIIe siècle d’un point de vue narratologique et thématique prédomine dans l’ouvrage. Pour ce faire, l’introduction propose d’abord de cerner la tension propre aux relations de voyage entre l’affichage d’une volonté d’objectivité — il s’agit d’être factuel — et les digressions dramatiques, les anecdotes invérifiables qui dynamisent le discours.

3Lecteur de L’Orient créé par l’Occident d’Edward W. Saïd, paru en 1978, M. Harrigan ne cherche pas à esquiver les questions de l’ethnocentrisme et du relativisme culturel. Aussi son premier chapitre explore-t-il les mécanismes de la rencontre. Plusieurs questions sont abordées : la formulation des différences, la difficulté à donner une représentation juste d’une autre culture, la place de la curiosité dans la création d’une vision de l’Orient. La tension est permanente entre perception des similitudes et appréhension d’une étrangeté irréductible des Orientaux. La relation de voyage peut se lire comme une tentative pour donner sens à une expérience qui divise plus qu’elle ne rapproche. Des obstacles déterminent la rencontre avant même qu’elle ne se produise : les modes d’appréhension de voyageurs sont conditionnés par leur horizon culturel et leur système de pensée. Au demeurant, l’idée même de dialogue interculturel semble absente des préoccupations des voyageurs.

4En revanche, la notion de curiosité est essentielle pour comprendre ces récits. Elle est ce désir qui meut le voyageur, désir de voir  et d’apprendre des choses nouvelles, secrètes ou rares. Est sous-jacente l’idée que, bien au-delà du bénéfice matériel, la découverte des mœurs et coutumes des nations étrangères constitue une initiation à la vie, une école de formation de l’esprit. Il s’ensuit dans ces ouvrages une division des sociétés observées en de multiples catégories ou aspects. Cette méthode qui structure l’observation peut faire entrer des réalités difficilement saisissables dans des catégories inadaptées. L’effort pour rattacher les faits observés à des phénomènes connus ou familiers en France et en Europe est permanent. Pour ce faire, les auteurs ont fréquemment recours à l’analogie. Les références classiques — en particulier la mythologie — et religieuses servent tour à tour. Quand un fait échappe au voyageur, qu’il est irréductible dans sa différence, la tentation est alors d’y voir une réalité inversée. Par un effet de miroir, la réalité de l’autre apparaît symétriquement contraire. Ainsi, que l’on souligne les similitudes ou les écarts, l’appréhension tend toujours à réduire l’étrangeté du fait observé.

5Le deuxième chapitre étudie le rôle de l’héritage littéraire dans la perception de l’Orient. L’approche de M. Harrigan est d’abord générique. La forme la plus simple de ces relations est le journal mais le plus souvent, les auteurs font le choix d’un récit chronologique des événements survenus sous une forme plus synthétique. Cela implique une sélection des actions et des événements récurrents. Certains passages obligés sont alors attendus du lectorat. L’auteur d’une relation de voyages doit protester de la véracité de son récit tout en approchant les limites de la crédibilité, du à peine croyable. Ces jalons forment une sorte de protocole viatique imposé aux auteurs. Afin de le respecter pleinement, nombreux sont alors les voyageurs qui co-écrivent leurs récits avec un écrivain maîtrisant déjà ces codes.

6Depuis l’antiquité, on reconnaît la valeur didactique, en particulier morale, de ces écrits. Lire une relation de voyage représente l’opportunité d’un perfectionnement moral. Les voyages inspirent des réflexions sur la nature humaine, les maximes politiques en vigueur sous d’autres cieux. Ils sont une quête de la connaissance qui, pour aboutir, doit se plier à des règles. Paraissent alors des arts de voyager qui donnent des instructions sur la manière de conduire les observations et de les rapporter. La règle première est de lire les récits de voyage qui ont précédé afin de s’inscrire dans une certaine continuité. Le voyage achevé, la relation se fera en écho avec celles des prédécesseurs d’où les nombreuses allusions — critiques ou non — qui jalonnent ces récits. L’autorité de la tradition doit être validée ou invalidée par les témoignages visuels.

7A ce stade de son ouvrage, M. Harrigan se concentre sur le statut de l’écrivain-voyageur, statut que ce dernier conteste pour une part. La question de la véracité du contenu est essentielle d’où la nécessité de se placer en marge de la littérature et de ses mensonges. Les épîtres dédicatoires manifestent ostensiblement un mépris pour la gloire personnelle que ces auteurs pourraient tirer de leurs récits. Ils refusent ainsi le statut d’écrivain, insistant sur l’importance du contenu et le peu d’intérêt de la forme elle-même. Le prétexte avancé pour écrire ces ouvrages est avant tout l’utilité de ces relations pour les futurs voyageurs. L’expérience de l’auteur vaut d’abord pour l’instruction que son lecteur pourra en tirer ce dont atteste le paratexte qui peut comporter, outre les cartes, des instructions, un lexique, voire un dictionnaire.

8Le troisième chapitre est consacré aux relations sur le Proche Orient. M. Harrigan opère alors une mise en perspective historique plus large que dans les chapitres précédents. Loin d’être une terre vierge, ces territoires ont été parcourus maintes fois depuis l’Antiquité. La période des croisades et des siècles de pèlerinage, les relations commerciales et diplomatiques ont rendu le paysage familier à de nombreux lecteurs. L’Empire ottoman est considéré depuis des siècles comme une menace, sa puissance politique redoutée. Les voyageurs n’en perçoivent pas la richesse culturelle et sont au contraire nombreux à se lamenter sur les vestiges d’une civilisation antique dont ils constatent la progressive disparition. L’ignorance des peuples, incapables d’apprécier les monuments ou les inscriptions qui les entourent est déplorée. Les Turcs sont perçus comme une nation barbare, grossière et ignorante.

9La menace est plus perceptible encore dans le domaine religieux. L’Église d’Orient est exsangue et mérite compassion et assistance. C’est le devoir du Chrétien d’apporter la Lumière dans ces contrées hostiles. La place occupée par les rites dans la religion musulmane est mal comprise au point que la question de la foi est rarement abordée ou seulement réduite à une série de coutumes et de cérémonies.

10La question de la Terre Sainte est sensible et les voyageurs insistent sur son aspect ruiné et désolé. Sur leur parcours, tout leur rappelle pourtant la présence des Écritures et chaque lieu traversé est l’occasion d’en revivifier la mémoire. L’écriture permet alors une forme de réappropriation de sites bibliques. Des miracles sont rapportés qui entrent en lutte avec les représentations d’un Christianisme cantonné à une position d’infériorité et entretiennent l’espoir d’un rétablissement de la « vraie » religion dans les lieux saints.

11Les rencontres avec les différents peuples de l’Empire ottoman sont pourtant dans l’ensemble dénuées d’hostilité. Nombreux sont les voyageurs frappés par l’hospitalité avec laquelle on les accueille. Les préjugés, nés de l’héritage littéraire, ne résistent pas face aux manières honnêtes et bienveillantes de leurs hôtes. Plus largement, les voyageurs apprécient certaines vertus de gouvernance et jugent que la politique ottomane est fondée sur un certain bon sens.

12Un des conseils aux voyageurs est l’adoption de certaines coutumes locales, en particulier vestimentaires. Les récits de voyage comportent parfois des autoportraits en costume oriental. Le port de l’habit levantin valorise l’expérience du voyageur : il a été capable de s’intégrer en s’appropriant des codes extérieurs au point de tromper les autochtones. Cette transformation n’est que temporaire mais elle marque sa supériorité et ses capacités d’adaptation. Il faut cependant se méfier de l’adoption de manières orientales et le mimétisme a ses limites. Deux pratiques sont ainsi lourdement condamnées : la conversion à l’Islam des renégats et les liaisons avec les belles infidèles. Les femmes orientales constituent un objet de fascination pour les voyageurs mais aussi un danger. Elles sont présentées comme dangereuses et insatiables. Cette vision est à rapprocher de la représentation allégorique de l’Orient, courante en Europe, sous les traits d’une femme orientale alanguie dont le joug est funeste. Dangereuses, ces femmes sont aussi victimes. La séquestration dans les harems frappe l’imagination comme une illustration de la cruauté de l’oriental. Elle fait du même coup de ces femmes l’objet de désirs interdits.

13Le quatrième chapitre est consacré aux Indes orientales, expression qui inclut l’Extrême Orient. M. Harrigan rappelle les enjeux religieux et commerciaux propres à cette région, en particulier au travers l’histoire des comptoirs et des missions. L’immense diversité des peuples rencontrés rend plus difficile les tentatives de transmission de leurs cultures, encore largement inconnues au XVIIe siècle. Les voyageurs dans leurs premiers contacts avec les autochtones sont frappés par leur indolence et leur manque de goût pour l’effort. Les descriptions de l’opulence des Indes orientales sont pourtant de nature à susciter des vocations. Un des topoï des relations est la vision du foisonnement des ressources naturelles : pierreries et matériaux précieux s’y trouvent en abondance. L’abondance des fruits, des poissons et du gibier, tout concourt à former une vision édénique. Mais ces pays naturellement riches dont les habitants disposent de tous les biens désirables sont gouvernés par des despotes d’une extrême cruauté qui les empêchent d’en jouir. Il s’ensuit que ces peuples ne sont pas toujours heureux et se caractérisent par un fatalisme qui les fait se soumettre aux décisions les plus injustes et aux coutumes les plus atroces. Aussi les voyageurs admettent-ils qu’il faut se méfier des représentations par trop idylliques.

14Dans le chapitre cinq, M. Harrigan abandonne l’approche thématique pour se consacrer davantage à la narratologie et se concentre sur les récits ou anecdotes récurrents dans les relations de voyage. Le genre est partagé entre deux exigences contradictoires : la dimension documentaire et le récit des péripéties. Les anecdotes se doivent d’être illustratives et d’éclairer l’observation des peuples. Par leur aspect dramatique, elles relancent l’attention du lecteur, possiblement fatigué des détails de la description. Les histoires ont souvent une dimension morale et didactique et forment en elles-mêmes une leçon. Le spectacle de la violence, en même temps qu’il fascine permet l’édification du lecteur. La démonstration se doit d’être forte afin de déjouer tout reproche de frivolité. Cependant, des intrigues sentimentales, voire sexuelles, pimentent la relation et ont fait sans nul doute le succès de ces récits. De façon générale, la femme orientale est douée d’une complexion amoureuse, c’est-à-dire d’une propension à faire l’amour qui, toute victime qu’elle est de l’oppression masculine, la pousse à toutes les ruses pour assouvir ses besoins. Dans ces histoires, un rôle significatif est donné à la fortune, toujours changeante, qui gouverne les destins. L’étrangeté de certaines destinées est à rapprocher des manifestations de la nature qui de la même façon transgressent les frontières européennes de la vraisemblance. Les relations françaises du XVIIe siècle confirment l’existence de créatures fantastiques ou pour le moins décrivent des comportements animaliers, étranges et fabuleux. Par un phénomène d’inversion, les animaux peuvent être humanisés alors que les hommes se comportent en bêtes. L’anthropophagie est d’ailleurs un motif récurrent. Ces récits s’éloignent d’autant plus de la vraisemblance que le narrateur admet qu’ils se sont déroulés dans des lieux inaccessibles que lui-même n’a pu atteindre. Il dit s’en remettre à un témoin de confiance dont les paroles ne peuvent être, selon lui, remises en cause. Les intermédiaires sont particulièrement nécessaires dans la description du sérail. Ce lieu, propice à tous les fantasmes, fait l’objet de nombreuses descriptions avec une prédilection pour les bains turcs qui offrent le spectacle de femmes à moitié dénudées. Le narrateur imagine à loisir des attouchements lascifs et des relations contre-nature. La fascination est d’autant plus grande que l’interdit qui touche ces femmes rend l’aventure dangereuse. L’imagination du voyageur prend ainsi le relais du témoignage fondé sur des faits réels. Le matériau devient alors purement romanesque.

15Ces anecdotes augmentent la distance du lecteur avec l’Oriental, davantage qu’elles ne l’en rapprochent. Les thèmes de l’invisible, du secret, du reclus ou du caché sous-tendent une représentation d’un Orient insaisissable, hors de portée des Européens. A ce stade de la démonstration, on peut regretter le retour vers l’analyse thématique quand on attendait une étude plus serrée des schémas narratifs structurant les anecdotes. L’obsession des espaces cachés et inaccessibles passe de loin la seule appréhension de l’Orient et mériterait d’être analysée en et pour elle-même.

16Michael Harrigan conclut sur la contradiction inhérente au genre des relations de voyage : elles manifestent la volonté de faciliter l’accès à une culture en la rendant compréhensible au lecteur et, dans le même temps, accentuent l’altérité, conférant une irréductible étrangeté à l’Orient. Les témoignages visuels et le paratexte à visée didactique sont de peu de poids face aux anecdotes fascinantes mais fallacieuses qui jalonnent le récit. Le lecteur est ainsi conforté dans des conceptions d’un Orient légendaire.

17La bibliographie finale est particulièrement riche. Elle témoigne d’une large approche par l’auteur des récits de voyage en Orient publiés au XVIIe siècle et des derniers travaux — ouvrages et articles — publiés sur la question.