Acta Fabula
ISSN 2115-8037

Dossier critique
2010
Mai 2010 (volume 11, numéro 5)
Catherine d’ Humières

Du conte de James Barrie au mythe de Peter Pan

Monique Chassagnol, Nathalie Prince et Isabelle Cani, Peter Pan, figure mythique, Paris : Éditions Autrement, 2010, 160 p., EAN 9782746713705.

1Les aventures du « garçon qui ne voulait pas grandir » ont enchanté des générations d’enfants, et Peter Pan tient une place importante parmi les contes populaires nés au tout début du XXe siècle, qui, à présent, appartiennent pleinement à notre imaginaire occidental. En effet, qui ne connaît Peter Pan au moins dans la version de Walt Disney ? Bien peu de gens, en vérité, mais ils sont nombreux à tout ignorer de son auteur, James Barrie, dont la vie fonctionne un peu comme un écho du conte qui l’a rendu célèbre. La caractéristique de l’ouvrage collectif que nous présentons ici est justement de faire une place importante à l’écrivain, aux côtés de son héros, l’un révélant en quelque sorte les aspects cachés de l’autre.

2Dans son prologue, Monique Chassagnol, chef d’orchestre de ce concerto à trois voix, évoque les étapes qui ont fait de Peter Pan un mythe moderne. Héros d’un spectacle musical au départ, devenu personnage incontournable de la littérature de jeunesse du début du XXe siècle, au même titre qu’Alice ou Mary Poppins, l’enfant sans parents devance finalement ses « concurrents » pour s’inscrire dans toute un filiation mythologique antique et biblique qui n’en finit pas de se perpétuer, sous une forme ou sous une autre.

3Les deux premières parties sont également écrites par M. Chassagnol. Dans la première, intitulée « Naissance et renaissances d’un personnage et d’une histoire », elle évoque la vie, la personnalité et l’œuvre de James Barrie, ainsi que l’intérêt porté à l’enfance à l’époque victorienne et la naissance de la littérature de jeunesse comme conséquence de cet intérêt croissant. Elle retrace ensuite non seulement la genèse de la création de Peter Pan, mais également l’évolution des illustrations du récit de 1904 à nos jours.

4M. Chassagnol analyse ensuite, dans « Désirs d’enfance », le refus de grandir qui est à l’origine d’un conte qui peut être lu soit comme un jeu, soit comme une tragédie, selon que l’on s’attache au premier niveau des aventures endiablées vécues par les jeunes protagonistes ou que l’on considère le fait que tous sont, d’une façon ou d’une autre, liés à la mort, à l’oubli, au passage du temps. Le choix du nom de Pan est également révélateur : le plus jeune des dieux de l’Olympe, le seul à connaître la mort, a été abandonné à sa naissance par sa mère à cause de sa laideur. Comme lui, « le héros de Barrie est vif, capricieux, léger comme le vent. De petite taille, arrogant, voire tyrannique, monstrueux presque, […] il sème la “panique” ». Certaines études l’ont également rapproché d’autres demi-dieux ou héros mythiques comme Icare, Narcisse, ou Prométhée. Quant au Capitaine Crochet, il n’est pas non plus un pirate ordinaire, mais au contraire un personnage ambigu qui se propose comme un double obscur du jeune héros lui-même. Enfin, les dernières pages de ce chapitre sont consacrées aux personnages féminins : fées, filles ou mères, soumises et séductrices d’une part, omniprésentes et dominatrices de l’autre ; si elles ne tiennent pas le premier rôle, elles n’en ont pas moins une place incontournable pour le bon déroulement de l’histoire, et la révélation d’une bonne partie de son sens caché.

5Nathalie Prince développe, dans « Peter Pan, un conte à rebours », un point de vue assez paradoxal puisqu’elle offre une lecture laïque d’un conte qu’elle voit finalement comme rempli de références bibliques, en prise avec le désir de retrouver un Éden perdu. Dans cette optique, Peter Pan serait à la fois un nouvel Adam, sans passé et sans souvenirs, et un nouvel Abel, si l’on considère que, dans cette première fratrie biblique, Caïn est bien le seul à grandir. Elle s’attache à mettre en valeur toute l’ambivalence de Peter Pan, enfant joyeux et insouciant en apparence, et tragique avatar du grand dieu Pan en profondeur. Elle montre à quel point le conte développe les aspects « anxiogènes » de Neverland — « les Indiens sont terrifiants, les pirates sanguinaires, les sirènes fatales, et les fées fortement capricieuses. »  — et affirme que le temps qui est au cœur de l’errance de Peter Pan, est bien un temps destructeur, celui de la mort et de la fin de toute chose. N. Prince conclut en rappelant que le décès de son frère aîné et l’inconsolable chagrin de sa mère auront profondément marqué James Barrie, et qu’il faut bien « admettre que toute cette histoire reste dominée par un climat de deuil et d’insondable culpabilité. Car ce conte, par un jeu souterrain de suggestions, consacre un embaumement inattendu, celui d’un frère trop tôt disparu et dont l’effacement pèse sur la conscience à jamais douloureuse de l’écrivain. »

6Isabelle Cani propose, dans « Le siècle de Peter Pan », un panorama de la postérité artistique de Peter Pan, en suivant les traces qu’il a pu laisser dans des productions aussi diverses que le cinéma ou la bande dessinée. Pour elle, si Peter Pan est bien devenu un mythe du XXe siècle, c’est parce qu’il est avant tout le syndrome d’une époque dont l’obsession aura été de ne pas vieillir. C’est pourquoi elle prend le parti d’envisager la postérité du conte de James Barrie de deux façons : d’une part, des réécritures revendiquées comme telles, et de l’autre, des « œuvres qui, sans référence explicite à Peter Pan, expriment aussi, et de bien des manières, le refus de l’âge adulte. » Parmi les films destinés aux enfants, on retrouve, dans le premier groupe, les nombreux films qui prennent le titre de Peter Pan, mais aussi Neverland, de Forster ou Hook, de Spielberg qui se présentent comme genèse ou suite de l’histoire ; et, dans le second groupe, Charlie et la chocolaterie de Tim Burton ou A. I. Intelligence artificielle de Spielberg. Mais I. Cani s’attache aussi à présenter d’autres productions, plus dures et plus cruelles, destinées aux adultes en réalité, et dans lesquelles on retrouve aussi le syndrome de Peter Pan, comme Sa Majesté des Mouches de Golding ou Le Tambour de Günter Grass. Elle étudie également la personnalité de Barrie qu’elle considère comme « la vraie figure mythique ambivalente » à mi-chemin entre Peter Pan, l’enfant qui ne voulait pas grandir, et le Capitaine Crochet, l’adulte qui ne voulait pas mourir. Elle met également en exergue le phénomène de dissémination de la figure de Peter Pan, dont le succès et l’omniprésence risque de mener à l’érosion un personnage littéraire qui aura dominé tout le XXe siècle.

7Enfin, dans l’épilogue, M. Chassagnol met un point final à cette étude en souhaitant que les adultes dont l’enfance a été illuminée par un éblouissant Peter Pan sachent garder leur capacité d’émerveillement et que, finalement, ce personnage d’enfant perdu puisse aider les enfants à avancer sans regret dans l’existence, avec la certitude qu’elle réserve toujours des surprises enchantées.

8La taille finalement assez réduite (173 pages) de cet ouvrage collectif en fait un livre très maniable et utile pour tous ceux, parents, enseignants ou conteurs, qui désirent en savoir plus sur le mystère de « l’enfant qui ne voulait pas grandir » et sur son île mystérieuse. En partant de la genèse de l’histoire, des fêlures de l’enfance de l’auteur, de l’immense succès rencontré par ce conte et de l’influence diffuse qu’il exerce encore en ce début de XXIe siècle, ce livre aura cherché, avec beaucoup d’honnêteté et d’enthousiasme, à voir dans Peter Pan une figure mythique moderne. Il fait bien le tour de la question, sans en cacher les limites, ce qui donne à l’œuvre de James Barrie un éclairage assez insolite et fort intéressant.