Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2010
Mai 2010 (volume 11, numéro 5)
Katell Thomas

Romain Gary songe l’humain

Christophe Pérez, Romain Gary La Comédie de l’absolu, Paris, Eurédit, 2009, 386 p., EAN 9782848301303.

1« Romain Gary de Kacew : écrivain, aviateur, capitaine de l’armée française, Compagnon de la Libération, Juif lituanien parlant couramment le russe et le polonais. »1 Amoureux inconditionnel de la France, Romain Gary fut laissé en marge de la vie intellectuelle dans son pays d’élection. Deux fois prix Goncourt, il appartint néanmoins à « la vraie race maudite qui est celle des écrivains que l’on ne cite jamais… »2. Il fut un transfuge, à la fois écrivain français et auteur apatride. Homme aux origines incertaines et à multiples visages : Romain Kacew, Romain Gary, Fosco Sinibaldi, Shatan Bogat, et enfin Émile Ajar. Avec un rire sardonique, il se réjouit du bon tour joué au monde littéraire parisien qui le considéra comme un auteur populaire superficiel. Inévitablement « prisonnier de la gueule qu’on lui [avait] faite »3, chacune de ces identités le possédant, il se réinventa sans cesse. Gary lut Cervantès en son adolescence et pour lui, réalité et fiction ne firent qu’une. La vérité ne peut être issue que de l’imagination…

2Christophe Pérez dans son ouvrage nous initie à l’art romanesque de Romain Gary, abordant sans cesse les mêmes thèmes pour interroger le problème de l’être et approcher au plus près le mythe de l’homme, cet idéal romanesque, source de la création artistique et de la jouissance.

3La création d’un mythe, absolu à atteindre, ne peut se faire qu’à partir de la réalité, transfigurée par l’imagination. La réalité ne saurait être niée, elle doit être affrontée.

4Christophe Pérez passe en revue les personnages créés par le romancier, ancrés dans leur réalité biologique, morale, intellectuelle, et ne pouvant s’en défaire. Cette réalité est nommée « Puissance », réduisant impitoyablement l’homme à ses limites. La Puissance rend sale, seul, petit, dérisoire, inhumain, et enferme l’homme dans un mensonge, un corps dont il est prisonnier, une « gueule ». Le réalisme est total quand la réalité est abordée de manière scientifique, sans possibilité d’échapper aux définitions, quand l’homme vit dans une solitude aliénante entouré d’objets. Ce réalisme interdit tout espoir : celui qui collabore avec la réalité, la Puissance, ne voit que ce qui est. N’existe pour lui que le présent : aucun avenir « avec possibilités »4.

5De tels personnages sont dignes d’un roman totalitaire qui saisit définitivement une situation de l’homme, qui réduit la littérature à la théorie, qui autorise des interprétations idéologiques, biographiques, philosophiques de l’œuvre. Le roman alors n’est plus qu’une pensée unique, porteuse de vérité. La vérité préétablie, l’uniformité ne peut mener qu’à la mort du roman.

6Tout n’est pas perdu lorsque le collaborateur se fait résistant. Ce dernier transforme la réalité, la réinvente, créant une histoire : ce qui n’existe pas encore. Le rêve est ainsi très présent dans les romans de Gary. Mais il ne s’agit pas seulement de rêver d’une autre vie pour trouver une échappatoire à la réalité. Le résistant chez Gary est actif : il croit aux fictions qu’il imagine. L’imaginaire est actif, il produit des rêves pour que l’homme les poursuive, les vive. L’imaginaire est ontologique car il aspire le comportement humain à dépasser ses limites. L’imaginaire crée de l’être, l’homme poursuit son propre mythe, ce rêve d’une réalité autre qui lui permet de transgresser sa condition animale première et de retrouver une dignité d’homme, cet animal mythologique qui invente l’autre. L’imaginaire est donc tridimensionnel : il est ontologique dans la mesure où il donne sens, produit des valeurs, et donne l’action nécessaire à la vie, crée de l’être ; il est éthique car il crée du sens et des valeurs, il rend à l’homme sa dignité ; il est esthétique parce qu’il crée une œuvre, cet autre que l’homme tentera d’incarner. Il produit de la réalité puisque l’homme croyant en la force de son imaginaire en arrive à le matérialiser. L’imaginaire n’a donc rien de fantaisiste. L’homme invente des mythes auxquels il a foi, et ces mythes inventent l’homme en lui faisant dépasser ses limites.

7Au roman totalitaire Romain Gary oppose le roman total, non réducteur : il accepte la réalité comme matériau du roman, engrais de l’imaginaire. La pensée ne crée plus le roman mais en résulte. Il y a création et jouissance, « avec possibilités ».

8Christophe Pérez rappelle les trois étapes de la fiction dans les romans de Romain Gary : la réalité, l’histoire et le mythe. L’imagination est source de fiction qui ne l’est pleinement que lorsqu’elle atteint au mythe, après avoir dépassé le stade de l’histoire. Ce n’est qu’en étant active que la fiction pourra être authentique et rivaliser avec la réalité elle-même. Le mythe est issu d’un rapport de force paradoxal, entre réalité et imaginaire, l’imaginaire créant une réalité déplacée, transgressant la réalité première ou démythification.

9L’homme doit dépasser sa condition animale, il doit entrer en résistance contre la réalité, la Puissance, afin d’incarner l’homme mythologique. Si l’homme est capable de résister, il sait aussi collaborer, c’est l’ambiguïté anthropologique de l’homme chez Gary.

10Mais la mythologie de l’autre est-elle réalisable ? Il semblerait que les personnages créés par le romancier se noient souvent dans la solitude et le désespoir, s’abandonnant à une représentation du monde et de l’humanité close et ayant la vision d’une réalité sans issue. Ces personnages se mentent-ils à eux-mêmes ?

11SOUFFRIR. Les personnages écrasés par la réalité ressentent une extrême faiblesse. Les collaborateurs souffrent éternellement de cette faiblesse. Les résistants veulent la dépasser lorsqu’ils rêvent d’un ailleurs. Plus ils songent à une autre réalité, à l’autre, tout en étant toujours victime de la Puissance, plus le manque de cette réalité rêvée est ressenti. La faiblesse est donc la condition de possibilité de la résistance puisque c’est le manque ressenti dans la faiblesse qui pousse l’homme à le combler en dépassant ses limites, en faisant acte de résistance.

12AIMER. Aimer, c’est imaginer l’autre mieux qu’il n’est en réalité, l’inventer dans une perspective d’amélioration de soi et de l’autre. L’amour fait accéder au stade de l’histoire, en imaginant un autre, et sachant que l’autre imagine parallèlement un autre que soi, idéalisé. Par ailleurs, créé par l’imaginaire d’un autre, le « je » n’est plus le lieu d’une certitude. Il devient sujet au doute et à l’erreur puisqu’on ne peut plus savoir par qui et pour quoi a été créé le « je ». Lieu d’un questionnement, les certitudes enfuies, toute possibilité est envisageable. L’espoir est désormais permis dans une attitude créatrice. Le mythe est à portée de l’homme ; celui-ci n’envisage le présent que dans la perspective d’un futur, d’une action qui projette l’homme dans l’avenir.

13VOYAGER. Romain Gary lui-même n’a jamais tenté de résister à l’appel de l’étranger, au sens géographique du terme. La terre étrangère fournit un terreau propice à de nouvelles situations existentielles. Gary aimait à ressentir l’étrangeté de la situation dépourvue d’abord de caractère familier. Le voyage doit se poursuivre afin que l’homme puisse conserver son humanité.

14RESTER INCOMPRIS. L’incompréhension de l’autre oblige à réfléchir à l’invention d’un autre. Il faut parler un langage inconnu, y compris de soi-même, pour forcer l’imagination.

15Résister, c’est accéder à l’autre. Le danger est de rester enfermé dans l’identité imaginée par l’autre. Ce mouvement d’imagination-création de l’autre doit être ininterrompu, sous peine de s’annuler lui-même. Ce mouvement existe plus facilement dans le roman, qui prend en compte le lecteur.

16 « Le mythe est une production esthétique qui se manifeste dans l’art, et particulièrement dans le roman. »6

17L’art romanesque est un art existentiel dans le sens où c’est un art qui crée l’expérience à vivre à travers des personnages nés de l’imagination de l’auteur. Il permet de devenir autre, d’expérimenter une réalité imaginée et sans cesse renouvelée. Comment ne pas penser à milan Kundera comprenant le roman comme la « grande forme de la prose où l’auteur, à travers des ego expérimentaux (personnages), examine jusqu’au bout quelques thèmes de l’existence. »7 Autrement dit, le roman est une invention de soi dans une libération de soi, à travers la multitude d’expériences vécues, de personnages incarnés.

18La création et la nécessité d’un avenir pour atteindre au mythe, peut donc être réalisée par l’art romanesque si la recherche d’une autre réalité est continue. Ainsi le roman ne peut être qu’un art du questionnement. La réponse tue et fixe l’homme dans un corps, une pensée, une morale, etc. Le questionnement est la condition des possibilités. Kundera, dans son essai L’Art du roman, ajoute : « Le roman n'examine pas la réalité mais l'existence. Et l'existence n'est pas ce qui s'est passé, l'existence est le champ des possibilités humaines, tout ce que l'homme peut devenir, tout ce dont il est capable. »8 Le roman peut et doit se faire méditation pour atteindre le mythe, l’absolu.  Mais le mythe reste encore une fois insaisissable, ce qui est à la fois un échec et la condition de son existence, ne pouvant que disparaître étant saisi. Le roman est « le fruit d'une illusion humaine. L'illusion de pouvoir comprendre autrui. »9 L’errance hors des frontières, déjà permise par le genre romanesque, permet la création d’un autre inachevé, une remise en cause perpétuelle d’une position de soi qui serait dans le pire des cas autocentrée.

19Le mythe étant par essence insaisissable, le résistant ne doit pas lâcher prise et maintenir toujours ses efforts pour imaginer, inventer, expérimenter, créer. Christophe Pérez a montré qu’une des conditions est la souffrance qui en est aussi une résultante, l’expérience de l’échec pour atteindre le mythe se répétant inévitablement. L’homme doit maintenir cette tension : chercher sans trouver, cela seulement permettant la création, tout en le laissant insatisfait et misérable. C’est sa misère et sa grandeur.

20Ne pouvant atteindre le mythe, il doit renouveler sa tentative ; approchant le mythe, il doit aussi recommencer, de peur de rester figé dans une réalité immuable. Idéal, absolu à atteindre qui se dérobe sans cesse, l’homme est donc une œuvre d’imagination qui doit être « inventé, créé et recréé sans cesse. »10 Par ailleurs, ce mythe, pure création esthétique de l’homme, qui est un échec perpétuel, a besoin de démysthification pour affirmer sa supériorité face à toute démysthification. Il faut « revenir pour devenir »11. Le mythe de l’homme est paradoxal puisque sa réussite a comme condition de possibilité son propre échec. Le mythe, une fois atteint, doit être détruit pour se perpétuer.

21Pour contrer les méfaits de l’absolu, c’est-à-dire l’expérience de l’échec, reste le rire.

22Le rire est doublement salvateur. Il permet la liberté, une mise à distance de l’échec, afin de ne pas succomber au sérieux de l’objectif du mythe, qui serait fatal.

23Ce rire, cette distance s’instaure dans les romans où l’auteur tourne l’idéalisme en dérision, cette attitude romanesque seule permettant un déplacement (devenir autre). Ainsi le romancier écrit-il un roman et son double. Ce double est une ombre, un ailleurs, qui permet une mise à l’écart, une observation détachée de ce à quoi nous sommes le plus attachés. Cette ironie romanesque est incontournable. Ainsi l’auteur ne peut se prendre au sérieux et instaure un jeu avec le lecteur, nécessaire, qui rappelons-le une fois, a dû relire l’œuvre de Romain Gary à la lumière du style Ajar, une fois la supercherie Ajar découverte, après la mort de son créateur.

24L’ensemble de la conception du mythe chez Gary trouve sa représentation historique dans la personne du général de Gaulle.

25L’art romanesque de Romain Gary/Émile Ajar va offrir la possibilité de réconcilier réalité et imaginaire et invention d’un autre, afin d’approcher le mythe, grâce à une succession d’expériences vécues à travers des personnages de fiction. Romain Gary use de nombreux pseudos, voyage énormément, adopte des styles différents dans son écriture, joue avec le roman et ses lecteurs. Car « ne pouvoir vivre qu'une vie, c'est comme ne pas vivre du tout. »12
L’homme doit tenter d’incarner ce mythe inventé par lui. S’il y parvient, il devient un exemple à imiter, comme lui-même qui a mimé les songes qu’il a eus pour guide. Ce désir d’incarnation d’un mythe est une attitude héroïque mais reste un objectif impossible pour l’homme. Il reste prisonnier d’une tension entre la réalité et l’absolu, ce mythe qui doit être réinventé sans cesse, recommencé, afin de repartir avec un regard neuf. Le général de Gaulle fut pour Gary une figure mythique. N’ayant pu lui-même atteindre au mythe, il se suicide le 2 décembre 1980. 6 mois après, Gary tue Ajar et devient une dernière fois cet animal mythologique tant rêvé. « Je me suis bien amusé. Au revoir et merci. »13