Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2010
Mai 2010 (volume 11, numéro 5)
Caroline Bérenger

Le formalisme hors le structuralisme

Catherine Depretto, Le formalisme en Russie, Paris : Institut d’Études slaves, coll. « Cultures et sociétés de l’Est », 2009, 355 p., EAN 9782720404603.

1Le formalisme russe a connu la fortune que l’on sait dans le développement des théories littéraires du XXe siècle en Occident. Diffusé aux États-Unis et en Europe par Victor Erlich et Tzvetan Todorov, il s’est imposé grâce à quelques concepts productifs, tels « la littérarité » ou « la défamiliarisation ». Le contexte structuraliste a contribué à en faire un phénomène atemporel et quasi immanent. L’objectif de Catherine Depretto est de proposer un nouveau regard sur le formalisme, en le resituant dans une perspective historique de la culture russe. Cette réflexion intègre la phase de redécouverte et de réévaluation de l’héritage, engagée dans les années 70, et les nouveaux questionnements qui en découlent.

2L’auteur restitue l’atmosphère culturelle de la fin du XIXe et du début du XXe siècle, celle dans laquelle évolua la génération de l’Âge d’argent et qui favorisa l’éclosion du formalisme. L’Université de Saint-Pétersbourg, ouverte sur l’Occident, à travers la philosophie néokantienne, les sources gréco-latines, les études romanes et germaniques, la Renaissance italienne, fut le lieu d’un renouveau méthodologique sans précédent. Malgré son académisme, elle apparaît comme le creuset de l’avant-garde.

3Dans le même temps, on assiste à l’émergence du symbolisme russe. Fruit de nombreuses influences étrangères, en particulier françaises, cette école poétique est devenue synonyme de modernité russe. Nouvelle vision du monde, nouveau langage, elle se constitue en champ littéraire autonome, sur un pied d’égalité avec les sphères politique et sociale.

4C’est dans cette effervescence intellectuelle et créatrice que l’on voit surgir dans les années 1910 une figure emblématique, celle du poète philologue. L’extraordinaire inventivité de cette génération est issue d’une symbiose entre la science et l’art, et permet de comprendre l’origine du « philologisme » russe.

5Le formalisme est passé à la postérité par son étude de la forme, mais ce n’est qu’un aspect de ses nombreux apports. De même il a été présenté comme une doctrine commune, mais cette unification a eu un effet réducteur. Ceci est dû aux attaques dont il a fait l’objet en Union Soviétique, et d’autre part à la simplification inévitable liée à sa diffusion à l’Ouest. C. Depretto propose, à ce titre, une nouvelle entrée, en partant de l’œuvre de Tynjanov.

6Si l’on a depuis longtemps intégré sa conception de l’œuvre littéraire comme système dynamique entre un facteur constructif (la dominante) et un matériau, ce qu’on ne sait peut-être pas, c’est que Tynjanov considérait la littérature comme « un système synchronique en perpétuelle évolution » et qu’il tentait de concilier synchronie et diachronie. Il pourrait être fructueux d’explorer son concept d’époque-système, englobant le conflit entre la structure et l’histoire, de même que la distinction qu’il fait entre genèse et évolution. En effet, Tynjanov a réintroduit le sens et l’histoire dans le formalisme.

7Son étude du lyrisme nous offre également quelques perspectives inexplorées. Partant de la notion de personnalité littéraire, image fictive née de la poésie mais qui s’impose avec la force du réel, Tynjanov relie ce phénomène de personnification à « la structure émotionnelle » de l’art. Si une telle approche était un moyen de lutter contre le biographisme et le psychologisme en Russie, elle permet d’observer les phénomènes de contamination entre la vie et l’œuvre, ou les manifestations de « l’expansion de la littérature dans la vie sociale ».

8C. Depretto propose une approche différentielle des travaux des formalistes, en fonction des personnalités et en insistant sur l’originalité de leur pensée. À cet égard, leur correspondance et le Journal d’Èjxenbaum nous offrent un angle d’observation inédit.

9Le trio Šklovskij, Èjxenbaum et Tynjanov, à la tête de l’Opojaz, était animé par de puissants liens affectifs et intellectuels. Les formalistes évoquent une amitié « au sens fort, au sens hostile du mot » qui a résisté à une époque terrible et à des moments de crise. L’auteur montre comment ces échanges mouvementés entre des tempéraments profondément originaux ont donné naissance à un courant capable de systématiser les phénomènes les plus insaisissables de l’expérience esthétique.

10Il est intéressant de suivre l’évolution de la pensée des formalistes et de comprendre dans quelle mesure les circonstances extérieures ont influé sur le développement de leurs théories. Le poids des contingences politiques, les menaces qui pesaient sur leur vie, ont été sous-estimés, entraînant parfois des malentendus ou des erreurs d’interprétation.

11Leur correspondance invite à une réflexion sur l’usage qu’ils faisaient du genre épistolaire. La lettre apparaît comme un laboratoire de la réflexion théorique, elle éclaire la genèse de leurs travaux. Genre souple et hybride, favorisant les combinaisons inédites, elle est aussi un moyen de renouveler la prose russe et rejoint l’histoire de la « seconde prose » du XXe siècle en Russie.

12C. Depretto explore, par ailleurs, les rapports intimes entre les poètes et les théoriciens et montre comment les uns et les autres se sont influencés et inspirés mutuellement. Ainsi, l’œuvre d’Esenin suggéra aux formalistes une nouvelle approche du lyrisme. Les liens émotionnels et intellectuels avec Majakovskij étaient puissants, les combats idéologiques violents. Son suicide fut un traumatisme pour son entourage. Mandel’stam et Tynjanov se rejoignaient dans la conception du mot, comme « paradigme culturel diachronique ». Pasternak apparaît comme l’objet de la querelle entre les formalistes et leurs successeurs, sa poésie est le vecteur du tournant postformaliste.

13Mais les formalistes eux-mêmes étaient des artistes et des écrivains. C. Depretto revient sur l’œuvre de romancier de Tynjanov et suggère d’étudier l’influence du créateur sur le chercheur pour faire émerger sa biographie créatrice. Elle tire de l’oubli un savant génial et extravaguant, le linguiste polyglotte Polivanov, devenu personnage légendaire par son existence mystérieuse. Elle analyse la genèse du Faiseur de scandales de Venjamin Kaverin. Ce roman, inspiré par les principales personnalités du formalisme, que l’on pourrait qualifier de biographie littéraire collective, soulève le thème majeur de l’intellectuel dans la révolution.

14C. Depretto s’intéresse enfin à des travaux peu connus du formalisme, ceux de membres moins célèbres, tels Boris Jarxo ou Grigorij Vinokur, ou de la seconde génération, comme Boris Buxštab.

15Elle discute la place effective du Cercle linguistique de Moscou face à l’Opojaz de Saint-Pétersbourg et révèle la spécificité de chaque groupe. Il apparaît que les savants du MLK, plus soucieux de démontrer la validité scientifique de leurs propositions, se basaient sur une méthode positiviste. Tandis que les membres de l’Opojaz laissaient libre cours à leur esprit de découverte, leur intuition et leur nature artistique.

16Elle aborde la question complexe de la filiation entre formalisme et structuralisme. Bien que le nom de Jakobson ait éclipsé celui de Tynjanov, on peut considérer le structuralisme praguois comme un héritage de l’Opojaz. S’il y a eu passage du formalisme au structuralisme, c’est en termes de relève plutôt que de dépassement théorique. Si le formalisme s’est éteint, ce n’est pas en raison d’un essoufflement théorique mais pour des causes politiques et humaines.

17Cette étude ouvre une nouvelle page dans l’histoire de la théorie. Catherine Depretto invite à refonder la réception du formalisme dans sa version occidentale, en suggérant des prolongements inattendus. Elle montre sa faculté d’adaptation à l’ère postmoderne et laisse présager de sa résurrection.