Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2010
Mai 2010 (volume 11, numéro 5)
Marie Baudry

Un « texte sans livre » de Barthes

Roland Barthes, Le Lexique de l’auteur, Séminaire à l’École Pratique des Hautes Études 1973-1974 suivi de fragments inédits du Roland Barthes par Roland Barthes, avant-propos d’Éric Marty, Présentation et édition d’Anne Herschberg Pierrot, Paris : Éditions du Seuil, coll. « Traces Écrites », 2010, 422 p., EAN 9782020618519.

1Après la publication des cours aux collèges de France de 1976 à 1980 et d’un premier séminaire donné à l’École pratique des hautes études de 1974 à 1976 sur Le Discours amoureux, ces nouvelles « traces écrites » d’un séminaire de Barthes sont consacrées au problème que lui pose l’écriture du Roland Barthes par Roland Barthes, commandé par le directeur de la collection « Écrivains de toujours », Denis Roche, en 1972 (p. 90).

2Mais ce premier problème n’est pas sans renvoyer à celui de la nature même du texte qui nous est ici livré. Qu’est-ce donc que ces notes du séminaire de 1973-1974, seules traces qui en restent, puisque contrairement à d’autres séminaires de Barthes, il n’en existe pas d’enregistrement (A. Herschberg Pierrot, p. 24) ? Qu’est-ce que ce texte multiforme, partagé entre le séminaire proprement dit, qui veut tenter de constituer un lexique et un glossaire de l’auteur, qui rend compte d’un voyage en Chine avec le groupe Tel Quel, qui se partage avec des « ateliers » consacrés à la « biographématique » et à la voix, et qui inclut également des fragments finalement écartés de la version définitive du Roland Barthes par Roland Barthes ? Ceci semble bien être d’abord, pour le dire comme Roland Barthes, « un texte sans livre » (p. 57). Comment transformer ces « traces » d’une année d’enseignement et d’écriture en un livre ? Il semble bien que ce soit à Barthes que revienne de répondre à cette question indirectement posée par cette édition : « la seule issue serait alors d’écrire l’enseignement, c’est-à-dire de faire de l’enseignement une écriture, un Texte » (p. 57). Mais « peut-on espérer qu’un jour le Séminaire écrive ? » (p. 62). On pourrait répondre que oui, et que le livre édité par Anne Herschberg Pierrot, est la forme qu’a prise cette écriture rêvée du Séminaire. On verra pourtant que ce n’est pas si simple.

3La nature même du Lexique de l’auteur, objet difficile à définir, à moins de n’en faire que le laboratoire d’une pensée et d’une écriture en cours d’élaboration (est-ce alors une raison suffisante pour le publier ?), se mue en tout premier lieu en difficultés de lecture : comment lire ce texte sans unité et qui n’est pas, à proprement parler, un livre de Barthes ? Certes, on pourrait toujours alléguer que ce problème est inhérent à celui de la publication post-mortem des cours de grands enseignants, cours qui n’avaient pas vocation à être publiés, mais que la collection « Traces écrites » a entrepris de livrer au public. Il faudrait interroger ce goût manifeste pour l’archive, pour l’exhumation des fonds de tiroirs, pour l’édition à tout prix — même si elle est ici fort documentée — de ces « traces ». Car si l’on peut lire avec plaisir — quoique avec difficulté et réticence — Le Lexique de l’auteur, il n’en reste pas moins que c’est un texte de Barthes dont on voit bien que l’on ne saura jamais vraiment que faire, que l’on ne pourra jamais utiliser que par goût de l’érudition pure (toutes les variantes d’une même pensée), ou que par curiosité pour la « cuisine » d’un auteur. Ce séminaire de 1973-1974, tenu après la publication du Plaisir du texte et avant celle du Roland Barthes par Roland Barthes, pourrait ainsi n’être rien d’autre qu’un entre-deux, qu’un espace d’élaboration qui eût pu être tu. Certes, les éditeurs du texte prennent toutes leurs précautions en rappelant que Barthes avait refusé de publier ses cours au Collège de France parce que « La forme coûte cher » (p. 19), et en assurant qu’à leur tour, ils se refusent à « transformer ces cours en pseudo-livres en réécrivant intégralement le propos ». Mais la forme même des « notes » retranscrites est d’autant plus problématique que Barthes y interroge précisément ce qu’est la voix, ce qu’est le séminaire, jusqu’où il peut se faire texte, s’il peut même se faire texte.

4Pourquoi lire ce qui n’a pas été écrit pour être lu, mais entendu, ce qui est travail préparatoire à l’édition d’un livre (Roland Barthes par Roland Barthes) qui fut, lui, conçu pour être livre ? Il y a un inconfort évident à lire ce texte qui se savait n’être pas livre, et qui fait ressentir plus vivement ce manque et cette impossibilité : n’avoir pu assister au séminaire de 1973-1974. Manque qui est aussi celui des lacunes du texte — et que toutes les notes du monde ne sauraient combler —, manque, enfin, qui est celui de l’inefficience relative de ce qui est proposé là : à savoir un travail en cours d’élaboration et non pas une œuvre aboutie, un travail collectif et pour le collectif, et non l’œuvre d’un auteur, une auto-analyse de la situation de « tenir » séminaire et de devoir écrire cet impossible livre sur soi-même.

5Ce n’est qu’une fois que l’on a pris le parti de cet inconfort et de cette inefficience relative de ces « inédits » de Barthes, ce n’est qu’une fois que l’on a admis que sans postuler d’abord cet inconfort à le lire, on ne saurait rien en lire, qu’on comprend tout ce que, malgré tout, ces « traces écrites » peuvent encore enseigner. Car c’est justement qu’à son insu, en étant obligé de délibérer sur le statut ambigu et malcommode de ce livre qu’on comprend alors que la « méthode » Barthes — celle qu’il applique patiemment à la construction conjointe de ce que pourrait être un séminaire et de ce que pourrait être le Roland Barthes par Roland Barthes — est celle-là même que l’on aura fini par adopter pour pouvoir lire et rendre compte du Lexique de l’auteur.

6Autant dire que derrière tous les problèmes, réels, posés par l’édition d’un séminaire et de fragments qui n’avaient pas vocation à être publiés, il reste encore une efficacité du Séminaire de Barthes, une performativité, malgré sa forme de trace.

7Je la déclinerai en trois temps, qui reprendront en partie les parties assez hétérogènes qui forment le Lexique de l’auteur.

8L’intérêt et le caractère problématique du Lexique de l’auteur résident d’abord dans la « performativité » de ce texte qui nous est soumis, écrit pour être dit en séminaire, et plus encore pour dire le séminaire et ce qu’il pourrait être. Tout le début du séminaire creuse en effet cette patiente question qui avait déjà fait l’objet de « Au Séminaire »1 : qu’est-ce qu’un séminaire ? que veut, que désire le séminaire ? Or cette question, pour le lecteur désormais éloigné à tout jamais de cette parole vive, la performativité de cette parole qui voulait déminer la parole académique et proposer une rupture avec l’enseignement traditionnel (avant-propos, p. 11 et 17) est amoindrie par le fait même qu’elle n’est plus écoutée, mais lue. Tout — les lacunes du texte, les signes d’égalité, de plus et de moins, les flèches, les renvois elliptiques —, malgré (ou peut-être en est-ce la cause) le riche travail éditorial et l’abondance des notes, fait signe vers le manque, vers tout ce que l’on manque de ce texte fait pour être dit et non pour être lu, pour être entendu et non pour être édité.

9Et pourtant, à lire ce qui reste du séminaire, ses effets se font rapidement sentir par une envie de revoir la façon dont on enseigne, si l’on est enseignant, et même quand on ne l’est pas : que fait-on quand on parle depuis une place, non pas d’auteur, mais « d’autorité » ? Quel est le poids de l’institution qui accueille cette parole d’autorité ? Quels sont les écueils d’une telle parole ? Quelles résistances rencontre-t-elle, comme par exemple avec les étudiants de l’université américaine SUNY qui refusent en partie de jouer le jeu du glossaire (p. 217 sq.) ? Barthes propose ainsi de définir une forme de « pour-moi » du séminaire (p. 46) qui rende compte de la « mutation » que celui-ci connaît. Forme qui doit tout postuler, rendre tout transparent, comme ces « trois espaces » du séminaire, qui reprennent les termes dans lesquels ils s’énonçaient déjà dans « Au Séminaire » (p. 52 sq.). Car il s’agit de ne laisser aucune question dans l’ombre. Ainsi, quand il repose la question de l’érotique du Séminaire, Barthes s’empresse d’ajouter : « Je ne dis la chose que pour éviter le non-dit » (p. 59). C’est bien que tout doit être envisagé, pour éviter de sombrer dans l’habitude de tenir séminaire sans en réinterroger les codes, tous les codes, qui ne sont pas du seul côté du « maître », mais aussi de l’élève, qui doit apprendre à réformer son écriture, qui risque toujours d’être « écrivance » (p. 53), surtout quand elle prend la forme d’une thèse, « genre codé, discours codé ». Aussi Barthes encourage-t-il de nouveau à une prise de note « étourdie » : « je penche pour que chacun prenne les notes qu’il veut, librement, à l’écoute de l’autre […] qu’elles soient le plus mobiles et le plus fragmentées possible » (p. 85). Ce qui pourrait ici sembler n’être qu’artifice de subversion de la prise de note scolaire (car même sans que cela soit demandé du professeur, qui prend des notes autrement qu’étourdies et fragmentaires ?), dans cette demande de Barthes, c’est un projet à plus long terme qui est envisagé et qui concerne le livre hypothétique, ou la forme de production latente qui pourrait résulter du séminaire : non pas « enregistrer au sens notarial, comme preuve légale de ce que nous disons (« procès-verbal » d’une réunion), mais [travail] de création, d’élaboration, d’engendrement » afin que toutes ces notes puisent « rejoindre, le moment venu, le fonds commun (le moment venu : celui du livre) » (p. 85).

10La forme que propose alors Barthes pourrait s’apparenter à une utopie du séminaire : envisagé comme un « phalanstère » (p. 57) qui produirait de l’invisible, « du Textuel non écrit » (p. 60) sous une double forme, celle de « L’Atelier », « tous pour tous » (p. 66), et celle du Séminaire proprement dit, constitué autour de la nécessité d’écrire le Roland Barthes par Roland Barthes, autrement dit, du « tous pour un » (p. 76). De cet atelier, dont les thèmes finalement choisis par les étudiants parmi une liste donnée par Barthes seront la Biographématique et la Voix, il n’est pas bien facile de rendre compte — c’est la partie du Lexique de l’auteur où les notes sont le plus éparses et où manque le plus ce que fut la réalité du Séminaire : essentiellement, la voix des étudiants et non plus celle de Roland Barthes. Cette absence rencontre une fois encore la forme problématique de ce livre : en même temps qu’il atteste du projet de déminage de l’enseignement académique par Roland Barthes, il vient le miner de nouveau, en renvoyant en fin de volume (alors que les séances de l’Atelier alternaient régulièrement avec celles du séminaire proprement dit), quasiment aux oubliettes, comme une ultime annexe, ce qui constituait le cœur de l’enseignement tel que le concevait Barthes. Reste néanmoins la reprise de cette réflexion sur les trois « culturations » (enseignement, apprentissage et maternage, p. 64 sq.), et surtout cet idéal du séminaire, toujours pertinent : « de la sorte, nous attaquerions le mal de l’enseignement présent et nous atteindrions la vérité de l’enseignement à venir » (p. 79)

11Si le Séminaire est en partie l’objet du Séminaire, au moins dans ses premières séances, son objet principal, central, est tout autre : « faire devant vous, avec vous, le livre que j’ai à faire » (p. 73). De même que pour S/Z, le séminaire constituerait ici l’amorce, voire le domaine d’expérimentation de ce livre à faire, conformément à la volonté de Barthes de ne pas délivrer un « savoir », mais de partager un travail de recherche, puisque « Chercher, c’est produire un livre » (p. 90).

12Ce livre, ce sera donc Roland Barthes par Roland Barthes, dont l’auteur à venir énonce les uns après les autres les risques qu’il encourt à l’écrire. Car le séminaire est avant tout cet espace où dire les réticences à écrire ce RB par RB, pour parvenir à l’écrire, de même qu’il fallait commencer par dire les réticences qu’il y avait à faire séminaire pour le faire : autrement dit, le séminaire propose une méthode, celle de la prise en compte publique de toutes les difficultés initiales à une entreprise pour être à même de la mener.

13Le premier risque de ce livre, c’est l’infatuation (p. 92). Pour le contrer : « se débarrasser de toute image pour en revenir au début : ne pas parler de soi » (p. 94). Deuxième risque : se commenter infiniment, faire de ce livre un « méta-livre feint » (p. 100). Or, il ne s’agit pas pour Barthes de faire du RB par RB un livre « au-dessus des précédents » (p. 99), ni le lieu d’une justification de toute l’œuvre (p. 96). Ce n’est qu’un « livre de plus » (93), qu’un livre à ajouter à une liste non-close.

14La démarche qu’a déjà commencée à adopter Barthes avant de tenir son séminaire (qui feint en partie de « trouver » sa méthode pendant le séminaire : l’idée que Le Lexique de l’auteur serait un « laboratoire » nous montrant « une œuvre en train de se faire » comme le voudrait E. Marty, p. 20, outre qu’on ne voit pas exactement quel gain on y trouverait, est donc en grande partie une fiction, ou du moins un jeu) est double. D’une part, il lui faut relire toute son œuvre, et d’autre part, prendre des notes dans le « fichier vert » (p. 102) pour constituer l’« index » (p. 103) des mots « préférés » de l’auteur. S’ensuit une réflexion sur ce qu’est l’index, le dictionnaire, sur la façon dont on sélectionne une entrée, qui nécessite de « tout repérer : enregistrer les lieux, les références (au sens philologique) des idées, des thèmes, des sujets » (p. 107), sans pour autant prétendre à l’exhaustivité (car il s’agit d’un lexique en constante mutation, toujours ouvert et infini, à mesure que Barthes continue à produire et penser, p. 142), sans privilégier le critère quantitatif (« l’occurrentiel », p. 109), mais au contraire, en procédant par « désir de mot » (p. 130), désir qui pourra être « fétichiste, paranoïaque » (p. 140-141), selon un classement alphabétique, parce qu’« immotivé mais non arbitraire » (p. 127).

15Barthes en vient ainsi à l’idée centrale de son Séminaire : définir un « Glossaire » de l’auteur, dont sera constitué le RB par RB. Glossaire, et non dictionnaire. Glossaire, parce qu’« en me glosant, je ne prétendrai pas m’élucider » (p. 114), même si, néanmoins, tout en déjouant les catégories universitaires, la phrase et la lexie (p. 123-124), le Glossaire viendra dire la vérité de Roland Barthes : « ‘‘Ma vérité n’est pas dans mes phrases, elle est dans mes mots.’’ Ceci pouvant servir d’épigraphe au Glossaire » (p. 130). Le Glossaire, finalement devrait produire un « réseau », des « rhizomes », et peut-être tendre vers un « tout », un « Réseau unique Final » (p. 117) qui dirait que « j’ai un sens, je suis quelqu’un ». Ce n’est pourtant pas à cela que vise Roland Barthes, non pas un tout, ni de son œuvre, ni de son être, mais une forme toujours ouverte, parce que, comme le dit la toute fin du Roland Barthes par Roland Barthes : « On écrit avec son désir, et je n’en finis pas de désirer ». Le glossaire seul reste, comme vérité (éparse, ouverte) et comme pratique.

16La distinction entre le glossaire et le dictionnaire est d’importance : ce qu’introduit le Glossaire, c’est « la valeur » sur laquelle Barthes finit toujours l’examen d’une entrée de son glossaire en séminaire, car, écrit-il : « Il s’agira d’une lexicologie axiologique (ou peut-être même éthique). Nous aurons des mots-valeurs, des réseaux de valeur (la valeur sera radicalement indépendante de la quantité d’occurrences ; elle dépendra plutôt de la place — stratégique ». Il s’agira d’un « anti-dictionnaire qui aura la forme d’un dictionnaire » (p. 125). Cette notion centrale de « valeur », que vient creuser Le Lexique de l’auteur, permet d’entrapercevoir l’axiologie et l’éthique qui fondent la pensée de Roland Barthes.

17Ainsi, ce qui constituera le centre du séminaire, et surtout de ce livre, ce sera le glossaire, dont les étudiants, sur la demande de Barthes, ont élu les termes qu’ils veulent voir développés en séminaire, et ce, malgré l’ultime réticence de Barthes : « Peut-on faire de la production d’un tel Glossaire un travail de séminaire ? » (p. 131).

18Les différentes entrées qui nous sont proposées (Boîte, Ad’dâd, Baroque, Cinéma, Amaigrissement, Adamique, etc.) reposent sur une même méthode : le plus souvent, repartir de l’étymologie des termes, comme si elle pouvait fonctionner comme un « embrayeur » de sens. Quand l’étymologie ne suffit pas, les « métaphores » deviennent à leur tour opérantes. L’étude se termine généralement sur une appréciation de la « valeur » du terme.

19Mais, plus intéressant, ces termes en eux-mêmes constituent souvent des métaphores du travail auquel Barthes est en train de se livrer : l’analyse de « Baroque », qui implique un débordement propre à la notion, donne une image du glossaire toujours appelé à déborder (p. 161) ; « Adamique » permet également de postuler le rêve d’un langage « illimité » et pourtant « fini » (p. 178-179) ; « Anamnèse » permet encore une fois de faire la « synthèse » de l’œuvre et de son projet, dissimulé sous son aspect fragmentaire (182). Car le Séminaire et le projet du RB par RB s’apparentent bien à ce « livre anamnésique » dont il est ici question.

20 Chaque mot du glossaire, puisqu’il a été prélevé dans l’œuvre déjà écrite de Barthes, appelle en effet la citation, le renvoi à des citations de textes passés, et présuppose la relecture, un réagencement de l’œuvre. Autrement dit, l’autre difficulté que pose Le Lexique de l’auteur à son lecteur, est ce jeu de référence à l’ensemble de l’œuvre de Barthes jusqu’au Plaisir du texte, qui impose un va-et-vient constant entre l’œuvre passée et l’œuvre à venir.  Le très riche appareil de notes, qui rappellent la provenance et l’intégralité de telle référence, telle allusion, telle citation, agit alors à la manière d’un palimpseste qui fait dériver le regard du lecteur du Séminaire aux autres œuvres de Barthes, d’une parole vivante à une parole passée, mais revivifiée par son intégration complexe au Séminaire. Le mérite du Lexique de l’auteur serait alors de nous inviter à parcourir tout Barthes, ou du moins à dupliquer, imaginairement, le mouvement qui fut celui de Barthes pour écrire son RB sur RB et qui fut ensuite celui de l’éditrice du séminaire… Mais il accroît dans le même temps l’impression de totalité homogène de l’œuvre que Barthes récusait, non sans ambiguïté. On trouvera ainsi, à l’entrée « Le premier mot » des inédits du Roland Barthes par Roland Barthes une réflexion sur l’obsession de son œuvre, depuis l’origine, pour la question de la performativité du langage : l’épigraphe de son mémoire de maîtrise citait Claudel sur le Nô : « Ce n’est pas un acteur qui parle, c’est une parole qui agit », « comme s’il existait une certaine génétique de l’intellect : effroyable fixité d’un sujet, esquissé dès le début par son premier mot (fût-il d’un autre), conduit par lui et n’a d’autre idée que de le varier — non de le muter » (p. 289).

21Restent alors quelques termes plus problématiques, et qui sont souvent les plus intéressants pour le lecteur du Lexique de l’auteur, justement parce qu’ils ne sont pas entrecoupés d’allusion elliptique à tel ou tel fragment de l’œuvre de Barthes. Il y a ainsi « Café » : « Reste ce qui n’a pas été écrit dans le corpus, que j’appelle inédit, parce que cela peut-être écrit : le café pour-moi : pratique quotidienne, rituelle » (p. 187). Il y a surtout « Amaigrissement » (p. 189 sq.) : « Mot hors corpus. Mot d’un texte à écrire », qui produira un des textes les plus aboutis et les plus drôles, que l’on retrouvera encore dans les fragments inédits du Roland Barthes par Roland Barthes sous le titre de « L’origine de la religion » (p. 293 sq.). Il y a enfin les « mots-mana », qui débordent, qui sont trop grands et qui sont partout, comme le mot « Corps » (p. 221). Et auquel fait écho l’irréductibilité de l’expérience chinoise de Barthes, qui met en cause « l’herméneutique, la lecture fondamentalement herméneutique de l’Occidental » (p. 237).

22Mots rares, mots que l’on retient de cette accumulation étrange qui forme les « inédits » du Roland Barthes par Roland Barthes, autrement dit, des mots sciemment écartés de l’édition définitive.

23Cette dernière partie du Lexique de l’auteur est sans doute la plus problématique et la plus contestable. Elle n’a d’autre justification pour compléter ce volume que de rendre compte de tout ce que Barthes a écrit pendant une année. Ces inédits donnent ainsi à voir un travail concomitant à celui du Séminaire (mais qui ne le constitue pas) ; ils donnent aussi à voir le « comment ça marche » de l’écriture de Barthes, ou plutôt, comme le remarque Kristeva, « comment j’imagine que ça marche » (p. 330), qui prendra la forme d’un synopsis qui agence de façon cohérente les différents fragments (cf. l’argument, p. 331). Partie vraiment problématique aussi, parce qu’elle vient presque démentir toute la dimension joyeuse du séminaire s’interrogeant sur lui-même. Ici, fini le déboulonnage de la posture du maître, mais au contraire, le vieux professeur s’annotant lui-même en marge (et en rouge ?) comme s’il était parfois un mauvais élève : « Non, déjà dit ailleurs » (p. 305 « Récupération »), « Non. Donner des exemples concrets, vivants, amusants, plus désinvoltes » (p. 309  « Petit-Bourgeois ») ; « Passable » (« Exclu/Maudit », p. 311) ; « Non, faible » ( « Discours et Inconscient », p. 313) ; « Non, banal » (p. 313), etc. Dira-t-on qu’il y a là parodie de l’attitude professorale, correctrice, castratrice ? Ou tout simplement les (mauvaises) notes d’un texte qui aura finalement été écarté de l’édition définitive du Roland Barthes par Roland Barthes, et dont on ne sait pas trop pourquoi on les lit à présent ?

24On aura compris que, décidément, Le Lexique de l’auteur n’est pas un livre de Barthes, mais que, néanmoins, Barthes ne cesse de nous renvoyer à ces questions : qu’est-ce qu’un texte ? qu’est-ce qu’un séminaire ? qu’est-ce qu’un auteur ? Et finalement : qu’est-ce qu’un livre ?