Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2010
Mai 2010 (volume 11, numéro 5)
Bénédicte Vauthier

La critique génétique dans tous ses états ou des derniers avatars d’une poétique des transitions entre états

Génétique de la production écrite et linguistique (dir. Irène Fenoglio & Jean-Michel Adam), Modèles linguistiques, Tome XXX, année 2009, vol. 59, 176 p. ISSN 0249-6267

1La dernière livraison de Modèles linguistiques: Génétique de la production écrite et linguistique (tome XXX, 2009, vol. 59), volume coordonné par Irène Fenoglio (Directrice de Recherche CNRS, responsable de l’équipe « Génétique et théories linguistiques » à l’ITEM) et Jean-Michel Adam (Professeur Ordinaire de linguistique française à l’Université de Lausanne) a tout pour interpeller non les seuls linguistes – généticiens ou non –, mais aussi les littéraires et les philologues qui s’intéressent à l’édition – de manuscrits et / ou de textes – et, ce qui est probablement plus inattendu, les didacticiens de l’écriture.

2Ce n’est pas la seule conjonction de deux objets (l’avant-texte et le texte) et de deux méthodologies (la critique génétique et la critique textuelle) encore trop souvent opposés qui font toute la richesse d’un volume fortement charpenté où se succèdent et se répondent dialogiquement réflexions théoriques et analyses de corpus. Son originalité est plus encore le fruit de la volonté affichée des coordinateurs de poursuivre, de dépasser et même d’actualiser les recherches et les acquis des linguistes généticiens qui ont fondé la critique génétique (L. Hay, J.-L. Lebrave, A. Grésillon) et dont les travaux servent de socle et de référence aux sept contributions réunies ici.

3Cette actualisation de la recherche, qui passe par une relecture critique des concepts fondamentaux, se poursuit essentiellement dans trois directions : élargissement des époques et des genres textuels ; diversification des supports (manuscrits, éditions, traitement de textes) et différenciation des méthodologies d’analyse (« à l’œil nu », avec des outils informatiques et des logiciels : Genèse du texte, Scriptlog, Inputlog, MEDITE, Eye and Pen).

4Le volume s’ouvre sur la contribution de Jean-Louis Lebrave, « Manuscrits de travail et linguistique de la production écrite » (p. 13-21). Après avoir rappelé quelques apports des linguistes à la génétique des brouillons (« recyclage » et adaptation des notions de variante, de paradigme et d’opérations de commutation, de sujet « parlant/ écrivant », etc.), après avoir fait état de certaines de leurs audaces (dépassement d’une linguistique de la phrase, volonté de dialoguer avec les littéraires et les psycholinguistes) et présenté une aveuglante mise en perspective de la « substitution génétique » – notion qui subsume les quatre opérations d’écriture : ajout, suppression, déplacement, remplacement, inscrites au cœur du travail génétique –, Jean-Louis Lebrave définit l’approche génétique comme « poétique des transitions entre états », définition qui permet de « réconcilier la philologie et la génétique » et d’« unifier le panorama de la variation textuelle ». Dans cette perspective audacieuse, il n’y a pas de différence de nature entre texte et avant-texte, mais tout au plus une différence de degré, visible dans le « foisonnement du brouillon », dans « l’omniprésence de sa substance graphique ». Abondance, luxuriance de la trace écrite qui, alors qu’elle fut, un temps durant, le témoin du déplacement opéré de la performance orale à l’écriture silencieuse, pourrait être amenée à disparaître dans le sillage des nouvelles techniques de composition.

5« Réécritures et variation : pour une génétique linguistique et textuelle » (p. 23-50), tel est le titre de la contribution de Jean-Michel Adam qui nous emmène au pays des contes dits « de Perrault » et examine trois états auctoriaux de La belle au dois dormant, avant de se pencher sur quelques variations éditoriales et intertextuelles postérieures à la disparition de l’auteur. Fort des avancées de la poétique des transitions entre états de Lebrave, Adam défend l’idée qu’à côté de la génétique des manuscrits – stricto sensu –, il y a de la place pour une génétique textuelle, entendant par là une génétique des transitions entre états stabilisés de textes, qui renvoie aux variations éditoriales d’œuvres publiées du vivant de l’auteur ou de manière posthume, voire aux traductions. Cet élargissement du schéma de la variation textuelle se fait au départ d’une réflexion sur les notions d’auteur, de texte unique ou Urtext, notions propres à la philologie médiévale, aujourd’hui remises en cause par les philologues et les historiens (de Paul Zumthor à Bernard Cerquiglini en passant par Michel Jeanneret ou Roger Chartier). C’est dans ce sillage, qu’Adam est amené à revoir la notion moderne de texte qui ne peut plus être limitée aux conditions de cohésion et de cohérence, mais doit s’ouvrir, sous l’effet conjugué de forces centrifuges et centripètes, à la textualité, « qui est tout le contraire de la clôture structurale », pour se décliner, grâce à différents préfixes, en péri-, méta-, co- et inter- textualité, auxquels s’ajoute l’inter-discursivité, « ensemble de genres et répertoire de formes langagières partagées ». On l’aura compris, c’est la notion apparemment stabilisée de texte, pseudo-objet naturel, qui est alors mise à mal, s’effaçant devant celle par essence dynamique de variance. S’ensuit l’analyse annoncée de différents états de La belle au bois dormant, qui permet au linguistique suisse de mettre en évidence les points de convergence techniques entre génétique des manuscrits et génétique textuelle.

6« Une études des brouillons permettrait certainement d’enrichir les hypothèses de travail de la linguistique textuelle. » Cette citation de Lebrave, datée de 1983, tient lieu d’épigraphe à la très dense contribution de Rudolf Mahrer, « De la textualité des brouillons. Prolégomènes à un dialogue entre linguistique et génétique des textes » (p. 51-70), présentée comme complémentaire à celle de Jean-Michel Adam, car les deux linguistes de l’Université de Lausanne sont à l’origine d’un projet de confrontation des « apports réciproques de la linguistique et de la génétique textuelles ». Dans le cadre d’une linguistique de l’énonciation, Mahrer se propose « d’identifier les critères linguistiques et les opérations interprétatives par lesquels on distingue, communément et intuitivement, les textes des brouillons » (p. 52). Après avoir rappelé la polysémie de la notion de texte, Mahrer revient sur l’opposition texte versus avant-texte, socle méthodologique de la critique génétique, et subsume ces concepts sous une nouvelle notion plus large de « texte » au sein duquel il se propose de distinguer textes produits et textes de production. Il cherche par là à dégager le brouillon de la dimension téléologique où l’enferme, parfois involontairement, l’approche génétique pour le réinscrire dans de nouveaux corpus : corpus de brouillons issus d’autres dossiers génétiques ; corpus de discours achevés, écrits ou oraux. Pour Mahrer, l’intégration des avant-textes aux textes est une invite à une meilleure « compréhension des spécificités formelles et énonciatives des uns et des autres ». De son réexamen de la notion de texte, Mahrer dégage deux invariants. Il s’agit, d’une part, du texte comme corpus autorisé, comme caution matérielle et verbale du sens ; il s’agit, d’autre part, du texte comme garant du sens reposant sur une unité formelle inscrite au croisement des concepts grammaticaux de cohésion et de cohérence. Or, selon Mahrer, ces deux aspects définitoires du texte obligent à une relativisation de l’opposition texte / brouillon car le premier est communément appréhendé aujourd’hui comme un « tout cohérent-cohésif », de « nature intrinsèquement dialogale », qui plus est. En ce qui concerne le brouillon, Mahrer rappelle le danger d’un distinguo facile qui opposerait la dynamique du brouillon à la stabilité du texte, oubliant que nous sommes toujours face à de « l’énonciation énoncée ». Il revient ensuite sur les deux aspects de la production qui retiennent prioritairement l’attention du généticien : la rature et l’interprétation de l’espace en temps et propose un élargissement de cette problématique à la question de la production. Un pas décisif dans ce sens aurait déjà été fait par Lebrave, lorsqu’il envisage les brouillons en termes de « substitution orientée », ce qui permet une double ouverture sur la production au sens large. D’une part, en rapprochant la rature d’autres formes de réécritures, d’autre part, en montrant la parenté entre substitution (graphique) et reformulation énonciative. « En tant qu’elles peuvent prendre pour l’objet l’énonciation qui est en train de se faire – écrit Mahrer – réécriture et reformulation peuvent s’inscrire dans l’autodialogisme constitutif de l’énonciation. » (p. 58) Et c’est ce qu’illustre l’examen de feuillets manuscrits de Ramuz, Cingria, Robbe-Grillet… Dans sa conclusion, Mahrer revient sur un constat formulé par Louis Hay en 1985, et qui n’a donc rien perdu de son actualité: « Le problème neuf, et dont l’enjeu reste à connaître, est celui du rapport entre l’approche génétique et l’approche textuelle ». « Du point de vue de la linguistique des textes, la dimension interprétative de l’inachèvement textuel invite à reconsidérer les corpus de référence. » « La linguistique textuelle ne peut exclure la textualité des brouillons sous le prétexte de l’inachèvement, sous peine de ne rester qu’une linguistique de « l’idée de texte » (p. 67). Du point de vue d’une linguistique de la production des textes, la linguistique génétique se voit invitée à élargir son regard pour ne pas être condamnée à une « définition trop ‘chosiste’ » de son objet privilégié d’étude : la matérialité des brouillons.

7Le volet « théorique se ferme sur la contribution d’Irène Fenoglio, qui a œuvré au cours de cette décade pour diffuser les résultats d’une approche linguistique des manuscrits en leur consacrant, seule ou en collaboration, trois précédents numéros de revue : Langages, 147 (2002), Langage et Société, 103 (2004) et Langue française, 155 (2007). Ce sont des observations issues d’un travail « de fourmi » sur un pan du fascinant fonds d’Archives d’Émile Benveniste, qu’elle a commencé à explorer en 2004, qu’elle livre dans sa contribution « Conceptualisation et textualisation : le manuscrit de l’article ‘Le langage et l’expérience humaine’ d’Émile Benveniste. Une contribution à la génétique de l’écriture en sciences humaines » (p. 71-99), dont le titre annonce d’emblée les objectifs poursuivis : suivre l’évolution textuelle de la mise en place de concepts dans un article publié en 1965, pour voir comment s’y adosse la pensée du linguiste de l’énonciation. Dans la lignée du travail effectué par les linguistes de l’ITEM, mais en choisissant pour la première fois comme objet non un texte littéraire mais une réflexion, un discours théorique – linguistique, qui plus est –, Fenoglio se propose d’observer le « processus d’écriture » pour approcher le « processus de création par l’écriture ». C’est à la dimension proprement heuristique de celle-ci qu’elle s’intéresse, ce qui confortera les didacticiens dans leurs revendications et leurs démarches. Fenoglio présente d’abord en détail le dossier génétique de l’article et dégage quelques « habitus de travail d’Émile Benveniste », rendus connaissables grâce à la présence systématique d’éléments textuels (notes et brouillons manuscrits avec éventuelle mise au net, dactylographie, jeux d’épreuves, etc.) qui trahissent la constance de certains processus d’écriture. Il en va ainsi, dans le cas qui nous occupe, des notions de « discours », de « subjectivité », d’« intersubjectivité » ou d’expériences humaines ancrées dans un espace et un temps déterminés. Un examen minutieux des étapes d’écriture – données à lire en images fac-similés doublés d’une transcription linéaire –  permet de suivre les hésitations, les trébuchements, les retours en arrière mais aussi les avancées d’une pensée ruminante, d’une pensée « qui fraye dans le fil des mots son chemin ». Le plus bel exemple de ce travail est très certainement – comme chez les littéraires ? – l’incipit qui ne connaît pas moins de six étapes au cours desquelles on voit Benveniste « passer d’une recherche épistémologique : le regard du linguiste, sa position, son point de vue, à une position de scripteur non marqué. Il ne déictique plus la posture du linguiste, il ne se désigne plus lui-même comme linguiste ; il entre, en linguiste, dans le vif du sujet » (p. 84). On comprend ainsi tout l’intérêt, toute l’importance, que revêt l’observation de corpus scientifiques non seulement pour l’histoire et la compréhension de la discipline, mais aussi pour la compréhension du processus d’écriture en général. Comme le rappelle judicieusement Fenoglio : « Écrire en sciences humaines, c’est penser pour faire penser » (p. 96).

8« Méthodologies croisées pour l’attribution des textes et place de la génétique. Le cas Gary / Ajar » (p. 101-132), de Valentina Chepiga, est la première contribution qui s’inscrit dans l’ouverture de la génétique aux nouvelles méthodologies d’analyses offertes par le recours à des logiciels. Chepiga se repenche sur la difficile notion de « style » d’auteur et essaie de voir si la critique génétique, tant des manuscrits que des textes, peut apporter du nouveau dans le cas d’attribution de textes anonymes ou écrits sous pseudonymes, dont le cas Gary / Ajar est emblématique. Après avoir distingué l’auteur de l’écrivain, Chepiga présente son corpus et expose brièvement les fruits d’une analyse statistique du lexique auctorial basée sur le logiciel Lexico 3. Vient ensuite une analyse syntaxique des œuvres, basée sur l’application des modèles mathématiques et, finalement, une analyse proprement génétique du style des auteurs, abordé pour la première fois à partir d’un examen des manuscrits conservés à l’IMEC. Chepiga analyse les incipits de Clair de femme de Gary et de L’angoisse du roi Salomon, d’Ajar, qu’elle étudie de manière exhaustive grâce au logiciel MEDITE, qui permet la « détection des blocs communs maximaux disjoints », « l’identification des déplacements et des pivots », « le calcul des insertions, des suppressions et des remplacements » (p. 117). Après avoir tiré des conclusions provisoires sur les processus d’écriture des deux auteurs, Chepiga cherche à montrer la complémentarité des outils et des méthodes utilisés dans une conclusion plus générale.

9Comme une boucle qui se ferme, les contributions de Claire Doquet-Lacoste, « L’écriture sur traitement de texte : quelques spécificités de son analyse en temps réel » (p. 133-151) et de Christophe Leblay, « La question du ‘déjà écrit’ dans le processus d’écriture observé en temps réel. Une contribution de la génétique à la didactique » (p. 153-176) font écho aux questions procédurales soulevées par Lebrave, tout en se rejoignant sur des points décisifs, ce qui explique notre présentation commune.

10Les deux auteurs tentent, d’une part, de transposer la méthodologie génétique pensée initialement pour l’examen de manuscrits littéraires autographes à de nouveaux supports : le traitement de texte, corrélés à de nouvelles méthodologies : des logiciels informatiques permettant, entre autres choses, l’enregistrement du processus d’écriture en temps réel. Entre autres choses, car les auteurs rappellent judicieusement que les outils utilisés ici dans une optique « génétique » ont d’abord été conçus pour des psychologues qui cherchaient à saisir et à décrire des processus cognitifs – et on se souviendra des audaces des généticiens de la première heure qui avaient entamé le dialogue avec les psycholinguistes. D’autre part, Doquet-Lacoste et Leblay s’intéressent tous deux aux transpositions possibles d’une méthodologie qui a fait ses preuves en didactique des langues, maternelle ou étrangère, et plus précisément dans une didactique de l’écriture. Enfin, ce sont également eux qui, au départ de nouveaux outils et de nouvelles méthodologies, sont amenés à réinterroger les catégories traditionnelles de la génétique mises en place par les linguistes en vue de dépasser l’irréductible singularité des styles d’auteur par la formalisation. Cette interrogation, qui est aussi actualisation de la méthodologie, porte tout à la fois sur la transcription (diplomatique, linéaire ou chronologique) ; sur les opérations d’écriture, nouvellement distribuées en opérations élémentaires ou fondamentales (ajout, suppression) et opérations secondaires  ou « combinées » (remplacement, déplacement) ; ou, finalement, sur la notion de variante (d’écriture ou de lecture).

11Par le biais du traitement de texte et de la saisie en temps réel, on revient ici au constat initial des linguistes généticiens : « les brouillons excèdent le traitement linguistique », ce qui oblige à toujours prendre en compte, mais aussi à nouveau frais, la question du « sujet scripteur », la complexité de l’acte énonciatif, les « dilatations du temps de l’énonciation », auxquelles donne accès l’enregistrement en temps réel (temps immédiat et temps différé).

12Voilà qui oblige à affiner les notions de réécriture et de variante, à distinguer les opérations d’écriture « à la suite » du déjà écrit ou « par retour » dans le déjà écrit et dédouble nouvellement les opérations d’écriture. On le voit la génétique n’a pas dit son dernier mot et est prête à se mettre aux bancs de l’école !