Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2010
Mai 2010 (volume 11, numéro 5)
Alexandre Gefen

Portrait de l’intellectuel en sinthome

William Marx, Vie du lettré, Paris : Éditions de Minuit, coll. «Paradoxe», 2009.

1Supposée avoir fait le deuil des systèmes, la critique littéraire connaît, pour notre bonheur, bien des formes atypiques, de l’enquête policière pratiquée par Pierre Bayard au dictionnaire des derniers Gérard Genette. Et si la théorie littéraire survit en régime épistémologique libéral, c’est sans doute en inventant d’autres manières de déployer ses vocabulaires : ainsi de l’essai de William Marx, Vie du lettré, dont l’originalité méthodologique surprendra, puisqu’elle consiste à construire et à mettre en scène un personnage conceptuel, un type, « le lettré », dont il s’agira de décliner le curriculum en une vie imaginaire, qui est à la fois une mythographie et une spéculation par paliers. En vingt quatre chapitres, de sa naissance à sa mort, en passant par sa sexualité, ses animaux de compagnie, ses querelles, ses lieux de vie et ses humeurs, William Marx entreprend une revalorisation de celui qui n’est ni un intellectuel (parce qu’il se place en retrait des idéologies) ni un scientifique des sciences humaines (parce qu’il est d’essence humaniste) pour éviter deux catégories modernes, mais simplement « quelqu’un dont l’existence physique et intellectuelle s’ordonne autour des textes et du livre»1. « Faire des lettres le but principal d’une vie » serait une finalité commune à ces professionnels comme à ces amateurs de la littérature, à des classes dominées comme à des classes dominantes, à ces lettrés anciens et modernes qu’une finalité existentielle définirait par delà la variabilité sociologique, culturelle et historique de leur situation : cultiver et perpétuer leur amour du livre.

2Par un dispositif narratif et conceptuel inédit consistant à produire une prosopographie fictionnelle, chaque station dans laquelle W. Marx saisit le lettré est à la fois l’occasion d’une méditation sur la construction du savoir érudit et une traversée des représentations que notre culture produit sur ses ministres, qu’ils se nomment Quintillien, Confucius, Friedrich Wilhelm Nietzsche ou Roland Barthes. Derrière le roman d’une abstraction se dissimule donc une entreprise historique, puisque l’essai produit à la fois le « parcours d’une vie ou d’une journée d’un lettré imaginaire fait de tous les lettrés qui se sont succédé » et, en diachronie, le « parcours aussi d’un mythe fondateur des civilisations écritures depuis le scribe égyptien et babylonien jusqu’à l’universitaire d’aujourd’hui »2, dans un arc aussi ambitieux que celui que dressait l’enquête de W. Marx sur l’histoire de notre Adieu à la littérature3. C’est sans doute que cette Vie du lettré pense d’abord le rapport aux lettres comme un rapport au temps : le lettré porte la conscience de l’histoire, dans lesquels il introduit de la réflexivité, et qu’il réorganise rétrospectivement, avant de s’y insérer lui-même, à travers les récits mythiques de sa naissance que d’autres lettrés produiront à son endroit. À l’instar de bien des réflexions contemporaines qui tendent à restituer une chair aux idées et une vie aux philosophes, qui cherchent à situer le lecteur et le producteur de savoir dans leur matérialité, qui rêvent de comprendre Emmanuel Kant par ses occupations ordinaires et Montaigne par ses divertissements, en se proposant de réévaluer sans mépris l’emprise des déterminations empiriques dans la vie de l’esprit, l’histoire produite est alors une histoire incarnée : la question du corps (auquel le lettré renonce au profit d’un second corps spirituel), de la différence sexuelle (une femme lettrée accéderait à « une autre possibilité d’enfantement »4), de la sexualité (ses désirs enfouis par l'institution ou cachés par l’écran de l’ordinateur du chercheur en bibliothèque), du quotidien (la bascule d’une lecture conçue comme otium au negotium moderne). Le paradoxe est ainsi que la figure abstraite d’un personnage sans nom, d’un intercesseur livresque, d’un être collectif, se matérialise dans des scènes palpables et concrètes — l’essai est au demeurant richement illustré de reproductions picturales : le lecteur en son cabinet, le promeneur au jardin, le gardien d’un chat joliment vu comme « l’ermitage portatif du lettré »5, le gourmand tenté par l’ascèse ou l’insularité, le mélancolique qui cherche à s’expliquer, depuis le problème XXX d’Aristote, son rapport inquiet au monde, ou encore les excursions du lettré au « Bureau de Littérature » établi à l’abbaye de Saint-Germain où Mabillon et les membres de la congrégation mauriste s’interrogent pour savoir si les études servent ou non le salut de l’âme… Et l’essai de faire alterner la méditation et l’analyse, passant d’un formidable chapitre où W. Marx revient sur le combat entre le philologue helléniste Wilamowitz et Nietzsche pour faire l’apologie du dissensus et des discontinuités (« si les classiques ne nous intéressent que parce qu’ils nous ressemblent, autant vaudrait nous intéresser directement à nous-mêmes […] en sorte que c’est au contraire parce qu’ils sont foncièrement dissemblables qu’ils méritent d’être lus »6) à une rêverie réconciliatrice sur l’immortalité du dernier Barthes dont le grand œuvre inachevé et sans doute inachevable, La Préparation du roman, est remis en circulation une génération plus loin, la nôtre, démontrant que « la mort n’est pas l’ultime chapitre d’une vie de lettré7. »

3Quel gain possède-t-on à importer du champ oriental un personnage qui n’existe pas en tant que tel dans notre culture ? Quel bénéfice nous apporte la méthode consistant à faire généralité de petits objets, à avancer par libre prélèvement, tantôt par archéologie tantôt par rêverie, à philosopher le détail, à procéder par télescopage des ordres, par brassages des civilisations au nom de la sérendipité ? Quel intérêt peut avoir cette sociologie et cette histoire culturelle par collage d’anecdotes et de problèmes massifs ? Soumis à l’emprise du démon de l’analogie, le génie et la fragilité de cet essai, c’est bien sa méthode, essentialisant peut-être arbitrairement un objet pour ensuite le faire rayonner au gré de ce qui est moins une description objectivable qu’une vision idéalisée ; à ce titre, le métarécit de W. Marx est constellé de réflexions épistémologiques passionnantes sur les conditions d’élaboration d’un savoir et d’une culture, réflexions menées non frontalement, mais subjectivement et de biais — on retiendra par exemple une belle méditation sur la nature des flammes des bougies, sur « l’énigme des deux coursiers », messagers tous deux censés mener Pétrarque à sa gloire, ou encore sur les dernières lectures de Walter Benjamin. Mais il y a quelque chose d’une spéculation sans filet que de travailler à un tel degré de généralité et de d’idéalité, et d’affirmer par exemple que « si le lettré a beau s’attacher à défendre la religion établie, il ne peut faire autrement que hâter la mort des dieux »8, ou de suggérer encore que la marginalité du lettré le fait subvertir tous les schèmes économiques, et mêler travail et pensée, dans le champ « autonome » d’une vie jouée en partie double, à la fois pour soi et pour les livres, puisque « l’étude du passé est une entreprise infinie, échappant au fonctionnement normal du monde »9 et engendrant une « République des lettres » nécessairement « située en dehors de la République »10 : il serait facile d’opposer à ce travail la patience et la circonspection d’une vraie histoire des intellectuels, qui soulignerait l’immense variété des situations sociales, symboliques et historiques des lecteurs et montrerait les possibles impostures et trahisons des clercs. Aux purs lettrés, aux lettrés purs, on opposera la permanence de l’engagement de nombre d’intellectuels, voire les mésengagements de bien d’autres, dont le xxe a été précisément le témoin affolé — pensons, pour prendre quelques exemples tirés du paysage de nos explorations les plus récentes, aux compromissions d’un Ramón Fernández sous l’Occupation11 ou encore à la Terreur produite par les révolutionnaires des Onze de Michon, « ces onze, des écrivains » qui « avaient pour point commun d’apposer leurs onze paraphes en bas de décrets divers où il était question de canons, de grains, de guillotine, de réquisition, et d’exécution »12 dans une continuité troublante entre les arts libéraux et la « belle langue de bois »13 avec laquelle les membres du Comité envoyèrent à l’échafaud leurs ennemis politiques.

4N’est-ce pas démesurément sacraliser le livre et l’écriture que d’en faire le truchement d’un idéal de vie, la source d’une éthique et d’un type comportemental, existentiel et métaphysique ? Il y a sans doute, dans le lettré libre et heureux de W. Marx, autant de l’autoportrait ou d’un projet de vie à embrasser que d’une définition opératoire sur la longue durée d’un acteur protéiforme du cours de civilisations elles-mêmes plurielles. Le vrai gain de l’ouvrage, n’est-ce pas alors de produire une défense et une illustration du travail silencieux et patient de l’universitaire en temps de péril, de proposer la revalorisation de l’exigence et de la spécialité à une époque où s’y oppose la démocratisation googléenne et wikipédienne de la connaissance ? Le plus grand mérite du livre est sans doute celui-ci : lutter contre le sentiment de déclassement symbolique et matériel qui est désormais celui des intellectuels, en lui rappelant la dignité de son désir de construire, hors le monde, sa vie comme une œuvre. Faire place aux passeurs discrets et aux interprètes silencieux de la culture, n’est-ce pas rendre hommage à une figure d’érudition honnie par le pouvoir et moquée par les avant-gardes littéraires, parce qu’elle entame un double travail d’établissement du savoir et de contestation, et maintient active « la double postulation de la littérature, considérée simultanément comme expression du réel et comme puissance d’arrachement à ce même réel »14 ? Qu’elle soit ou non justifiable, qu’elle soit ou non symptôme, cette incarnation transhistorique du lettré en saint homme, modèle fantasmatique récent ou pôle configurant, avait perdu ses mythes, son culte, son panthéon, ses bustes, couverts de poussière depuis la Troisième République et l’on peut se réjouir qu’elle les retrouve. C’est sans doute aussi que le bréviaire de W. Marx rejoint les écrivains de la génération érudite qui ont fait du lettré une figure tutélaire : Pierre Michon qui vante les avantages d’une écriture « avec un rempart de lettrés tout autour du "je" » avant d’ajouter qu’il « aime cette figure du lettré mandarinal, franchement savant, mais qui, cependant, vit sa vie, et dans l'excès »15, Pascal Quignard qui dépeint « l’allure dépressive des lettrés »16 et rêve avec celui qui « toute sa vie, cherche à acquérir sa langue, apprend ses lettres, hésite devant le sens, étudie sans fin17 » ou encore Gérard Macé, méditant devant la statuette d’un scribe égyptien :

Sans âge et sans nom, cet inconnu aux yeux de verre, qui se prenait pour les greffiers des dieux pendant qu’il posait, nous ressemble pourtant, et peut-être plus que son modèle : car nous écrivons pour nous loger dans le corps d’un autre, et pour vivre en parasites dans l’un des trous creusés par la mémoire18.

5Mort de la littérature, résistance de l’intellectuel, proclament les deux derniers essais de William Marx, en une prophétie performative et autoréalisatrice à laquelle nul n’est obligé de souscrire. Mais que le travail de l’écrivain comme celui du lettré « serve à faire resurgir ce qui furent »19, pour emprunter une autre formule à Pascal Quignard, que l’écriture serve à lutter patiemment contre l’effacement, et qu’il y ait quelque chose de sacré d’attaché à un tel ministère dans nos cultures laïcisées, voilà un constat auquel on ne saurait que souscrire, que l’on s’inquiète ou non de la dévalorisation contemporaine des pouvoirs traditionnellement attachés aux savoirs érudits et que l’on partage ou non la foi humaniste dans la rédemption et la survie de l’âme par les livres.