Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2010
Mai 2010 (volume 11, numéro 5)
Laurence van Nuijs

Le journal élevé au rang d’objet des études littéraires

Études littéraires, 40, 3 : « Penser la littérature par la presse », sous la direction de Guillaume Pinson et Maxime Prévost, 220 p.  

1Sous le titre « penser la littérature par la presse », le numéro de novembre 2009 d’Études littéraires publie onze études touchant aux rapports complexes et fascinants entre presse et littérature, de la fin du XVIIIe siècle à nos jours. Dans leur présentation du dossier, Guillaume Pinson et Maxime Prévost insistent sur le contexte dans lequel s’inscrit l’intérêt renouvelé pour les rapports presse et littérature. À côté d’une tendance toujours plus prononcée à revisiter des frontières disciplinaires trop communément acceptées (celles, notamment, entre média et littérature) les auteurs soulignent la « prise de conscience de l’immense valeur qui gît dans ce continent englouti » (p. 7) qu’est la presse. Cette prise de conscience semble amorcée depuis une dizaine d’années, notamment sous l’impulsion de Marie-Ève Thérenty et d’Alain Vaillant, qui signent eux-mêmes deux contributions dans le volume et dont plusieurs ouvrages sur l’histoire de la presse (principalement celle du XIXe siècle) sont mentionnés au fil des chapitres1.

2Parmi les phénomènes « littéraires » qui ne sauraient être étudiés pleinement qu’en rapport à la presse, les directeurs du volume mentionnent : la collaboration d’un grand nombre d’écrivains à la presse, les genres médiatiques propres au journal, l’interaction entre poétiques littéraires et médiatiques, les représentations du monde issues du journal (et les différences entre celles-ci et celles qu’offre le roman) ou encore, sur le plan de l’imaginaire, les topoï qui régissent les représentations autour du journal (considéré tantôt comme lieu « où l’esprit et l’intelligence se prostituent » (p. 7), tantôt comme médium ayant une influence pernicieuse sur les masses, tantôt encore comme instrument d’une société meilleure).

3Ces phénomènes sont abordés et creusés au fil des études de cas que constituent les chapitres de ce volume. Ceux-ci sont rangés selon un principe chronologique : l’ouvrage s’ouvre par une étude sur Louis Sébastien Mercier et se termine par une étude de l’attitude de trois romanciers contemporains par rapport au « fait divers ». L’accent est mis surtout sur le XIXe siècle auquel sont consacrés huit chapitres, et si les différentes études abordent des questions pertinentes pour l’examen de la presse au XXe siècle, l’on regrettera que seulement trois chapitres y soient consacrés (dont deux, nous y reviendrons, ne concernent pas un corpus journalistique, mais relèvent entièrement de la représentation littéraire de la presse). Nous passerons d’abord en revue les différentes études de cas pour indiquer ensuite les pistes de recherches qui émergent après la lecture de ce volume.

4Par le biais du cas de Louis Sébastien Mercier, Annie Cloutier aborde la problématique de la difficile — et en apparence contradictoire — alliance au début de l’ère de la presse entre d’une part une attitude critique, voire franchement dépréciative par rapport à la presse d’un « homme de lettres » comme Mercier, et d’autre part sa participation bien réelle aux journaux de l’époque (notamment au premier quotidien de France, Le journal de Paris). La contribution ne met pas uniquement en évidence la contradiction entre ces deux postures, mais retrace aussi la conception de l’homme de lettres qui y préside et qui justifie parfaitement l’intérêt de Mercier pour certaines formes d’écritures (le témoignage, le fragment, l’écriture brève) propres à la presse.

5La contribution d’Anthony Glinoer ne concerne pas un homme de lettres ou journaliste particulier, mais une « posture » (ou un « pattern » imaginaire) critique qui s’inscrit à l’intérieur d’une typologie de postures critiques romantiques (parmi lesquelles l’on retrouve aussi la critique « professée », issue de cours publics ou privés, et la critique « prostituée », éternisée dans l’imaginaire littéraire par Balzac dans le personnage de Lucien de Rubempré). La posture abordée est moins fréquemment repérée mais néanmoins bien réelle au cours du XIXe siècle : celle de la « critique donnée ». La critique « donnée » renonce à toute forme de critique facile : elle se charge de dégager les qualités de l’œuvre et à y initier le lecteur. A. Glinoer retrace l’origine de cette forme de critique (les romantiques allemands, et notamment Schlegel) et son importation en France (par le biais du groupe de Coppet), et en examine aussi — de nombreuses citations à l’appui (allant de Chateaubriand à Zola) — les ambiguïtés, puisque la critique « donnée » constitue aussi une activité stratégique de premier plan.

6Alain Vaillant montre de manière probante l’intérêt de réinscrire certaines œuvres littéraires dans le contexte périodique où elles ont vu le jour. L’étude concerne toutes les prépublications en périodiques des futurs poèmes des Fleurs du mal de Baudelaire (54 du recueil de 1857 et 32 du recueil de 1861). Chose largement invisible pour le lecteur du seul recueil, chaque poème fait système avec la totalité du périodique où il fut publié, et engendre des effets de sens particuliers. Est ainsi retracé comment s’est construite une certaine image de Baudelaire, que celui-ci a à son tour renforcée par un ensemble de stratégies d’autoreprésentation.

7L’article de Catherine Nesci prend pour objet les chroniques parisiennes (Courrier de Paris) que Delphine de Girardin publie sous le pseudonyme du Vicomte de Launay dans La Presse entre 1836 et 1848. L’intérêt pour ces chroniques participe d’une interrogation plus générale sur le cloisonnement générique et sexué entre le haut-de-page et le bas-de-page tel qu’analysé par M.-è. Thérenty (voir aussi plus loin), cloisonnement que la chroniqueuse transgresse : se faisant journaliste et sociologue, la chroniqueuse de la société aristocratique participe à sa manière à la formation de l’opinion publique, fonction exercée principalement par des journalistes masculins dans le haut-de-page.

8Avec Valérie Narayan, l’on quitte à première vue le domaine littéraire, puisque son étude concerne le feuilleton scientifique, celui, plus exactement, que Louis Figuier, « le père des vulgarisateurs de la science », publie dans La Presse de 1862 au sujet de l’origine des espèces. L’auteur met en évidence la manière dont Figuier va moyenner entre les différentes théories existantes à ce sujet à l’époque en France. Le cas de la chronique scientifique de Figuier montre que le journal constitue une œuvre discontinue et collective, et que son déchiffrage fait appel à des approches croisées. La chronique littéraire et la chronique scientifique partagent ainsi certaines caractéristiques : le va-et-vient entre langage référentiel et le côté construit de la chronique, le cantonnement dans le bas-de-page, les contraintes liées à la forme éphémère de la chronique.

9L’article de Sarah Mombert rejoint en quelque sorte les articles commentés plus haut d’A. Cloutier et d’A. Vaillant, dans la mesure où il concerne également l’autoreprésentation d’un écrivain par le biais de la presse. Le cas sélectionné est celui d’Alexandre Dumas et de la manière dont celui-ci se met en scène de manière kaléidoscopique dans le quotidien Le Mousquetaire (1853-1857).

10La contribution d’Anne-Marie Bouchard constitue un cas un peu à part au sens où il s’agit de la seule contribution interrogeant non pas un chroniqueur ou un écrivain-journaliste particulier, mais consacré à un ensemble de périodiques conçus comme émanant d’une collectivité. Plus exactement, l’auteur examine la conception de l’art (à la fois littérature et arts plastiques) dans la presse anarchiste illustrée entre 1880 et 1914. L’article met en lumière les moments forts de ces débats ainsi que les présupposés sur lesquels reposent les discussions autour de « l’art social » (en particulier la croyance en l’inéluctabilité du projet socialiste et de l’avènement d’un art social).

11De même que C. Nesci, Marie-ève Thérenty s’intéresse à la problématique des contraintes symboliques et matérielles qui ordonnent l’accès des hommes et des femmes aux genres journalistiques de la presse quotidienne. L’auteur rappelle tout d’abord l’imaginaire genré du journalisme au XIXe siècle : la vision différenciée des sphères masculine et féminine qui rend problématique la double position de femme (reléguée à la vie cachée du foyer) et de journaliste (ancré dans la vie publique et militante). Si la femme est admise dans le journal, c’est dans une partie limitée, concernant la mode, la maison ou la vie mondaine. Cette problématique est examinée à la lumière de l’apparition d’un nouveau genre journalistique entre 1870 et 1880, considéré comme particulièrement masculin : le reportage. À travers les cas de la « reporteresse » Séverine et d’un journal quotidien entièrement réalisé par des femmes, La fronde, M.-È. Thérenty met en lumière l’invention par des femmes journalistes d’une forme de reportage caractérisé par des postures et de procédés particuliers.

12Trois contributions, enfin, sont consacrées aux rapports entre « presse et littérature » au XXe siècle. Seul l’article de Céline Pardo examine un corpus périodique proprement dit, celui des Chroniques du bel canto, publiées en 1946 par Louis Aragon dans Europe. Par le biais d’un examen de la référence au « journal » dans ces chroniques, C. Pardo montre comment Aragon y élabore une véritable pensée des media. À côté de la notion de « journal », l’auteur examine également celles de « chant » et de « réalité », dont le sens doit être compris à la fois dans un cadre politique (l’esthétique du réalisme socialiste) et en rapport avec une certaine tradition littéraire « moderne » que Aragon souhaite prolonger.

13Chez Patrick Suter et Émilie Brière, l’accent est mis davantage sur la représentation (principalement négative) de la presse dans la littérature moderne. P. Suter s’intéresse à la référence au journalisme de l’œuvre de Claude Simon, et élabore l’idée selon laquelle l’esthétique simonienne s’affirme par la contestation de l’écriture journaliste. Deux romans convoquant la presse et faisant en apparaître les carences se trouvent au cœur de l’analyse : Les Géorgiques et Le Jardin des plantes. É. Brière examine trois romans récents (L’Adversaire d’Emmanuel Carrère, Moloch de Thierry Jonquet et L’Enfant d’octobre de Philippe Besson) qui ont en commun de prendre comme sujet des événements ayant eu un écho considérable dans la presse. Ici aussi, l’accent est mis sur les procédés convoqués par les écrivains (parmi lesquels la condamnation de l’écriture journalistique) pour définir l’efficace du roman dans la saisie du réel.

14Les études de cas de ce volume montrent tout l’intérêt d’une prise en compte sérieuse de la presse dans le domaine des études littéraires. Les perspectives adoptées dans les enquêtes individuelles ne sont pas entièrement nouvelles — elles ont ainsi été explorées avec profit dans les ouvrages cités dans plusieurs contributions2 —, mais elles méritent certainement d’être rappelées. L’on soulignera ainsi tout l’intérêt à prendre en compte le contexte de publication d’une œuvre ou à mettre en rapport la pratique littéraire « primaire » (celle de l’homme de lettres) avec la pratique journalistique considérée traditionnellement comme « secondaire ». L’on insistera également sur le fait que les corpus journalistiques et périodiques constituent des objets de recherche légitimes en tant que tels, avec leurs propres genres (le feuilleton, la chronique, le reportage, etc.) et hiérarchies (parmi lesquelles le haut-de-page et le bas-de-page). La prise en compte de corpus journalistiques permet d’approfondir et de nuancer de concepts tels que celui de la « posture d’auteur/ de critique », et d’élargir la recherche en littérature à la dimension collective d’une conception de l’art ou de la littérature.

15Un autre point fort du volume est la présence de plusieurs hypothèses plus générales sur les rapports entre presse et littérature du XIXe siècle à nous jours, qui ouvrent de nombreuses pistes de recherche. Il serait ainsi intéressant de lire des études plus poussées sur la persistance d’un « imaginaire anti-médiatique » avec lequel le journalisme a apparemment toujours à composer. Comment, par exemple, les débats autour de la saisie du réel par le roman et par la presse évoluent-t-ils (problématique évoquée par É. Brière) ? De même, les hypothèses formulées par M.-È. Thérenty au sujet de l’accès différent des hommes et des femmes à la presse, ainsi que les effets de la mythification de certaines personnalités (masculines) de la presse, méritent indubitablement d’être élaborées3. Enfin, si les évolutions majeures de la « presse littéraire » ou des segments « littéraires » de la presse sont illustrées par les études de cas, elles méritent d’être étudiées systématiquement et mises en rapport avec un ensemble d’évolutions sociologiques, politiques, matérielles et médiatiques. Les hypothèses à élaborer ne manquent pas : les articles d’A. Glinoer et d’A. Vaillant mettent ainsi en rapport les cas étudiés avec l’autonomisation du champ littéraire ; S. Momert établit l’apparition de la presse de personnalités et le nouveau statut d’homme public qu’acquièrent les artistes ; C. Pardo situe la référence au journal d’Aragon dans le cadre des horizons ouverts à la poésie dans l’après-guerre avec l’apparition de nouveaux médias de masse.

16Voilà quelques-unes des pistes qui émergent du beau volume d’Études littéraires. L’on ne trouvera pas dans cet ouvrage une perspective d’ensemble sur les rapports entre presse et littérature de la fin du XVIIIe siècle à nos jours. Un exposé systématique des questions théoriques et méthodologiques liées à l’examen de cet objet fait également défaut (Qu’en est-il, par exemple, de la délimiter le corpus de textes ou d’auteurs-journalistes méritant d’être étudiés dans le cadre de cette problématique ?)4. L’on regrettera enfin l’absence d’un état des lieux en ce domaine — absence en partie compensée par le renvoi au fil des articles aux travaux antérieurs, en tout cas pour ce qui est du XIXe siècle. Il n’en reste pas moins que les chapitres offrent, par la diversité des cas abordés, par les cadres théoriques qu’ils mobilisent et par l’étendue de la période qu’ils couvrent, une preuve particulièrement convaincante de la « valeur irremplaçable de l’objet journal » (p. 7) dans le domaine des études littéraires.