Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2010
Mai 2010 (volume 11, numéro 5)
Eddie Breuil

Recherches biographiques, éditoriales et génétiques

Paule Adamy, Isidore Liseux. 1835-1894. Un grand « petit éditeur ». Histoire et bibliographie, Bassac : Plein Chant, coll. « Petite Librairie du xixe siècle », 2009, EAN 9782854522938 & Génétique matérielle, génétique virtuelle, pour une approche généticienne des textes sans archives, sous la direction de Patrick Dandrey, Laval : Presses Universitaires de Laval, coll. « Les collections de la République des Lettres », 2009, 356 p., EAN 9782763788562.

1Les milieux des recherches des universitaires et des bibliophiles, ce n’est pas un mystère, se sont souvent développées dans l’ignorance l’une de l’autre, ou le mépris. Rigueur et subjectivité dans les enquêtes littéraires étant incompatibles ? Les deux ouvrages en question, qui s’inscrivent également dans des démarches opposées (critiques génétique et biographique), présentent tous les points pour correspondre à cet adage, or, sur bien des aspects ils parviennent à se rejoindre. L’ouvrage sur Isidore Liseux pose de façon implicite cette cohabitation impossible : à l’époque de cet éditeur et en particulier de Pierre Jannet, cet antagonisme était déjà de mise, avec d’un côté la critique universitaire et de l’autre la recherche des bibliophiles (avec quelques participants notoires comme le bibliophile Jacob). Ces deux critiques sont étrangères par leur langage, leurs méthodes, et la croyance de la part de la critique universitaire que les recherches des bibliophiles ne sont pas rigoureuses et donc nulles et non avenues. Or, on aimerait que la lecture de l’ouvrage de Paule Adamy contribue enfin à faire penser le contraire.

2La publication consacrée à Isidore Liseux s’annonce moins comme une étude que comme un hommage (« ce livre écrit en hommage à Isidore Liseux » p. 442), hommage loin de se limiter au discours. Il s’applique aussi à la forme, l’ensemble de l’objet entend faire revivre l’art éditoriale de Liseux, comme l’indique l’avis d’impression :

3« Tous les exemplaires, sortis de la si raffinée imprimerie Plein Chant, produits par les éditions Plein Chant à Bassac (Charente) et réalisés par Edmond Thomas, alias Martin du Bourg, se présentent sous une couverture gaufrée, rempliée ; les titres en rouge et noir comme les aimait Liseux ; sur la couverture, son fleuron, avec sa devise "Scientia Duce" et ses initiales IL. Tous les bandeaux et fleurons viennent de ses publications. Les culs-de-lampe ont tous été tirés de la somptueuse édition du Songe de Poliphile par Isidore Liseux. Les illustrations se coulent tout naturellement dans le texte, marque des éditeurs-imprimeurs d'instinct. La typographie, avec ses ligatures, nous replace dans le monde où vivaient Liseux et Bonneau. »

4La recherche des bibliophiles se penche particulièrement sur des aspects secondaires de la critique universitaire : les aspects matériels du livre (quoique les recherches autour de l’édition, les recherches de l’ENSSIB, participent à démontrer que ces études ont une importance cruciale dans la bonne appréhension de la diffusion de la littérature, de la constitution de son lectorat, etc. et connaissent un regain d’intérêt dont on ne peut que souhaiter qu’il aille en s’amplifiant).

5L’hommage est réussi avec cette publication rare et limitée à 500 exemplaires. Mais l’intérêt des éditions d’Isidore Liseux ne réside pas simplement dans la qualité des publications, due le plus souvent à ses imprimeurs, il est dû au choix éditorial qu’il aura proposé durant les quelques décennies de son activité. Choix qui n’est toujours pas démodé puisqu’en jetant un œil rapidement sur quelques publications d’aujourd’hui, on remarque que les goûts de Liseux sont encore partagés, pour n’en citer que deux : deux éditeurs à forte personnalité, Plein Chant et À Rebours, ont pu reprendre des titres de son catalogue.

6Un des premiers mérites de l’ouvrage est de commencer par définir l’entité « Isidore Liseux » et de démontrer qu’il est nécessaire de ne pas assimiler complètement le nom de l’entreprise à l’éditeur, en précisant le rôle qu’ont pu avoir les intervenants réguliers ou ponctuels. Paule Adamy commence alors par des biographies de ces collaborateurs, en échappant systématiquement, comme dans le reste de l’ouvrage, à tout schéma ou toute méthode. De la même façon, les petites biographies des intervenants des éditions Isidore Liseux ne sont pas des compilations d’éléments biographiques, mais l’établissement du portrait littéraire de chacun.

7La biographie consacrée à Isidore Liseux commence par l’établissement des adresses successives de l’éditeur, recherche qui a le mérite de mieux comprendre la diffusion des éditions et les rapports entretenus avec les lecteurs et par conséquent avec les lecteurs. Données géographiques qui jouent un rôle important et sous-estimé dans l’histoire littéraire, plus généralement. Dans ses dernières années, Liseux est à la recherche d’un nouveau public et s’intéresse aux bibliophiles d’outre-Rhin, participant directement à la traduction de textes anglais (et souvent de traductions de textes hindous traduits en anglais).

8Les démêlés de Liseux avec la justice font l’objet de davantage d’attention. On regrettera cependant l’absence d’une évocation plus précise de l’évolution des lois à cette époque de succession rapide de gouvernements. Après avoir eu deux procès (p. 44), Isidore Liseux ne décide cependant pas de s’auto-censurer dans ses choix éditoriaux, mais d’être plus précautionneux ; ses éditions d’adaptent aux lois : la loi sur la presse de 1881 l’entraîne à rendre plus privées ses publications. En effet, comme exposer ses livres lui ferait courir le risque d’être poursuivi, il décide d’en réaliser une diffusion plus privée, mais en le faisant savoir publiquement, comme dans cet « Avis aux libraires » de 1886 : « Un certain nombre des volumes annoncés dans mes Catalogues ou Prospectus ne doivent pas être "mis en vente ou exposés dans les lieux publics" (Loi du 29 Juillet 1881) ». La censure eut comme autre mérite de donner l’idée à Liseux de lancer une revue, La curiosité littéraire et bibliographique, qui connut quatre livraisons.

9Alcide Bonneau a été le principal collaborateur de Liseux, si bien que pendant longtemps certains ont cru ou bien que Liseux n’existait pas ou que les éditions appartenaient à Bonneau. Bonneau est aussi connu comme collaborateur du Grand dictionnaire universel de Pierre Larousse (littératures italienne et espagnole). C’est à ses connaissances des langues mortes et vivantes qu’est due essentiellement son implication dans les éditions Isidore Liseux, et le travail de Paule Adamy ne consiste pas à dresser l’inventaire de ses publications mais à inscrire sa démarche de traducteur dans une histoire de la traduction : Bonneau intervient après une tradition de traductions libres, qui n’hésitaient pas à gommer des passages entiers, voire à supprimer certains contes lorsqu’il s’agissait de traduire des recueils ; il apporte alors une rigueur dont témoignent les éditions des successeurs, qui, se basant sur les siennes, les ont très peu rectifiées (p. 206). Paule Adamy présente également une autre problématique de ces traductions : leur rapport à la censure, et les précautions prises par Bonneau face à elle, notamment en imprimant, dans Les Noces de Luther, les mots vulgaires avec des caractères grecs, ce qui avait le double mérite de signifier typographiquement le passage explicite, et en même temps de se prémunir contre la censure.

10Une autre des idées de Paule Adamy est de ne pas isoler la traduction de Bonneau, mais de la faire dialoguer avec les éventuelles traductions de ces prédécesseurs (l’étonnante traduction-extrapolation de Guillaume Tardif, p. 177, traduisant une seule phrase par dix) ou de ses successeurs illustres, parmi lesquels on compte Guillaume Apollinaire (p. 204-205).

11Parmi les intervenants moins réguliers des éditions Isidore Liseux, on compte François Noël, Paul Ristelhuber ou encore Paul Lacroix. Paul Ristelhuber est intervenu dans les premières recherches bibliographiques concernant Voltaire. Mais il semble qu’un conflit soit rapidement intervenu avec Alcide Bonneau. Cette querelle est perceptible à travers la concurrence dans laquelle ces deux personnes se sont lancés, en attestent les éditions en parallèle et compétitives (ou plutôt rancunières) qui ont été faites. On comprend mieux, surtout, comment certains titres a priori peu attendus peuvent entrer dans le catalogue d’un éditeur…

12François Noël était le responsable de l’édition du Dictionnaire érotique Latin-Français par Nicolas Blondeau. Cet ancien prêtre est surtout connu pour la faible pudeur dont témoignaient ses éditions, traductions et lectures. Le terme d’« entourage » est ici exagéré compte tenu du fait que Noël n’a participé à l’édition que d’un seul texte (étant décédé en 1841), la réédition du Bon berger, ouvrage qui était introuvable alors. Paule Adamy a cependant souhaité marquer que sa présence, si elle n’était pas physique, était morale, et surtout forte.

13Mais, si les collaborations peuvent officiellement avoir l’air brèves, des liens plus étroits peuvent apparaître en filigrane. Ainsi, de celui qui se faisait appeler « Le Bibliophile Jacob », Paul Lacroix, conservateur à l’Arsenal. Lacroix n’avait participé également qu’à une publication, d’une façon officielle. Mais Paule Adamy établit un ensemble de recoupements qui permettent d’établir un lien bien plus étroit dans la décision prise par Liseux de nombreux titres : Paule Adamy retrouve sa trace à travers les publications de Liseux et non pas uniquement à partir d’une investigation biographique (quoique présente dans son ouvrage) qui ne porte pas ses fruits (de la même façon que la « génétique virtuelle » cherche la genèse dans le cas où le manuscrit serait absent, Paule Adamy rétablit, en l’absence d’indications biographiques, les relations entre intervenants éditoriaux à travers les œuvres littéraires).

14L’auteur réserve deux autres sections à part aux imprimeurs de Liseux ainsi qu’à un personnage d’importance : Pierre Jannet. Dans la section consacrée aux imprimeurs, l’auteur établit la part d’implication de l’éditeur (ou d’un autre intervenant) dans l’édition critique. Elle dresse alors un réseau d’éditeurs-imprimeurs-libraires dans lequel les mêmes œuvres circulaient régulièrement, qui avaient comme particularité commune de, tous, s’intéresser aux « fous littéraires » ou aux curiosa (titre d’un des recueils de Bonneau, publié en 1887. Par « curiosa », Bonneau ne donne pas à son titre le sens actuel d’« ouvrage érotique », mais plutôt de traduction de l’adjectif latin signifiant « curieux » dans la formule traditionnelle des bibliophiles (livres rares et curieux). La partie « originalité de Liseux et Bonneau » est, malgré son titre, plus axée sur un autre pan de l’histoire de l’édition : sur une comparaison de Liseux et Jannet (son modèle), où plutôt sur la manière qu’a eu Liseux de développer sa propre ligne en se démarquant de l’inventeur de la Bibliothèque elzévirienne, collection qui a pu exercer une influence considérable sur de nombreux éditeurs y compris étrangers, et qui inspira à Liseux sa « Petite collection Elzévirienne ».

15La partie des livres édités par Liseux occupe bien évidemment une large place dans l’ouvrage. Nous préférons ne pas en établir la liste pour inciter les lecteurs à y aller voir mais également parce que la manière qu’a Paule Adamy de parler de chacune de ces publications ne suit aucun critère prédéfini (on aurait, dans d’autres « bibliographies » d’éditeurs, une notice sur l’auteur, sur le traducteur, un résumé, etc.). Chaque notice a ainsi sa présentation propre, due fatalement à sa particularité, un ensemble moliéresque, des livres de contemporains, mais surtout une flopée de curiosa : des insolites, des facéties, de l’érotisme « médico-judiciaire », de l’érotisme « franc et massif » (beaucoup d’érotisme !) et une section « haine de la religion et anticléricalisme ».

16Dans cette section concernant les ouvrages, Adamy détaille, pour la plupart des publications, les différentes éditions que le texte a connu jusqu’à Liseux, travail de recherche érudit qu’Adamy a appliqué à l’ensemble des notices (rectifiant éventuellement  et vérifiant les indications éditoriales, comme la date erronée dans l’ouvrage de Jean de Brie). Mais, de ces recherches, on sent bien qu’Adamy n’a sélectionné que l’essentiel, ce qui tend à rendre la lecture de l’ouvrage si agréable et séduisante d’ailleurs : Paule Adamy s’autorise la subjectivité (chose devenue assez rare dans les "études littéraires", allant même jusqu’à taire des informations qu’elle a pu accumuler, par ce type de queues de poisson : « Pour réduire les énumérations fastidieuses à la longue, on saute en janvier 1888 » (p. 372) ; « Et là s’arrêtent les catalogues consultés » (p. 374) ; « On arrête là cette énumération qui pourrait lasser... » (p. 436) ; « Mais Motteroz, depuis longtemps, était étranger à Liseux aussi l’abandonne-t-on au milieu du gué » p. 298 ; ou enfin « L’auteur de ce livre écrit en hommage à Liseux et Bonneau regrette d’avoir omis Jean Fort ; il regrette de n’avoir pas évoqué plus longuement Fernand Fleuret, il regrette... Il était au bord d’un deuxième tome : Claudite, et la suite. » (p. 442). A l’inverse, l’auteur s’autorise parfois des digressions sur de petits détails rarement traités, dont on perçoit l’importance (malgré son éloignement du sujet initial), comme la figure de l’olivier dans les marques d’éditeurs (p. 334-335).

17Dans l’ensemble de ces notices, Paule Adamy prouve sa parfaite connaissance des publications et surtout n’oublie pas le plaisir de la lecture : elle nous gratifie régulièrement d’extraits, qui loin d’être indispensables dans l’Histoire littéraire, ont le mérite de nous faire sourire, comme le passage de la Cazzaria expliquant pour quelle raison l’être humain est doté de poils pubiens : « j’ai beaucoup à remercier Dieu et la Nature de ce qu’ils m’ont mis de poils autour du cul, comme ils en ont mis autour du vit de mon précepteur, car il poussait parfois si désespérément en me foutant, que les fesses m’en ressortaient par le ventre et qu’il aurait écorché tout le paradis ; certainement, s’il n’y avait pas eu là de poils, il m’aurait anéanti le croupion. ».

18Une des trois dernières notices est consacrée à la… première publication de Liseux (preuve encore, s’il en était besoin, que Paule Adamy ne se préoccupe nullement de rigueur ou de schémas). De la démonialité est le manifeste éditorial de Liseux. L’ouvrage (dont le titre complet est De la démonialité et des animaux incubes et succubes, où l’on prouve qu’il existe sur terre des créatures raisonnables autres que l’homme ayant comme lui un corps et une âme, naissant et mourant comme lui, rachetées par N.S. Jésus-Christ et capables de salut et de damnation) est son premier essai qui détermine déjà la ligne éditoriale qu’il essayera de tenir : publier des textes rares et étranges. Ce texte est d’ailleurs si étrange que son authenticité a été mise en cause (certains ont pu croire en une facétie bibliographique) – il est amusant de voir, par ailleurs, que les rumeurs littéraires, sur internet, circulent très bien, et encore plus d’un siècle après : cette croyance en la supercherie a toujours des adeptes, comme, à l’inverse, ceux qui ne remettent pas en cause une seconde le canular de la lettre attribuée à George Sand. L’ouvrage De la démonialité aura une influence sur Huysmans dans l’élaboration de Là-bas.

19L’influence de Liseux, malgré la modeste diffusion dont jouissent ses ouvrages, connaîtra une influence durable sur l’édition française. Dans la section « L’héritage de Liseux en éditeur érotique », Paule Adamy établit une liste de quelques éditeurs ayant récupéré des textes ou des noms de collections publiés par Liseux. Parmi eux, intervient Éric Losfeld qu’elle juge de façon particulièrement sévère, mettant à jour ses grandes approximations et son peu d’exigence dans l’édition des textes.

20Paule Adamy, malgré l’admiration qu’elle transmet pour les curiosa publiés par Liseux, s’efforce de ne pas restreindre, comme on a pu le faire, la figure de l’éditeur à celle d’un éditeur érotique ou de textes rares. La publication de quelques noms du patrimoine classique est là pour le démontrer. Seulement, ces publications, et en particulier les noms de Voltaire et de Molière au sein de son catalogue, s’avèrent problématiques. Dans le cas de Voltaire, il ne s’agissait pas de rendre hommage au grand écrivain -le choix d’un papier sommaire le prouvant- mais de se servir de la réputation du nom (presque synonyme d’anti-religieux et de pamphlétaire) pour réagir contre la censure qui venait de s’abattre sur lui.

21Le cas de Molière est plus intéressant, étendu à quatre publications. Il ne s’agissait pas de donner une nouvelle audience à des pièces déjà célébrissimes ni même de proposer de nouvelles éditions éventuellement annotées de ces textes, mais de publier des textes autour des aspects moins mis en valeurs de sa biographie : même en face des célébrités, Liseux se complaît à chercher le rare.

22Molière est le principal point commun (il y en a d’autres comme nous nous attacherons à le montrer) qu’il est permis d’établir entre la publication de Paule Adamy et les actes du séminaire sur la « Génétique virtuelle, génétique matérielle », deux publications, deux mondes apparemment étrangers. Ainsi, alors que Molière, dans les publications de Liseux, pouvait être démythifié (à propos du cocuage par exemple), il n’est plus question, une fois dans le milieu universitaire, de repenser l’écrivain, considérant comme fait indiscutable sa place au Panthéon des Lettres françaises (place difficilement détrônable d’ailleurs, l’Éducation nationale imposant aux collégiens la lecture ou d’un texte de Molière ou d’un texte du xxe siècle, ce qui doit contribuer à faire de Molière le représentant de la littérature classique au sens le plus large). Trois études s’intéressent à Molière : « Inventaire du possible. Une genèse virtuelle de Francion, Adonis et Le Malade imaginaire » de Patrick Dandrey, « Genèse et résurrection de L’Imposteur, pièce fantôme de Molière » de Robert Mc Bride et « De l’esquisse à l’impression : les méandres de l’invention moliéresque » de Brice Parent.

23Brice Parent, après un intéressant rappel historique sur les étapes que connaissent les pièces (plaquettes pour comédiens, représentation) influant sur leur modification, propose de suivre le processus de création selon le schéma suivant : « l’idée originelle (inventio), l’élaboration d’un plan (dispositio), la rédaction (elocutio), et les différentes étapes de correction du brouillon ou du texte publié (retractatio) » (p. 278). Brice Parent tente alors de comprendre comment Molière a écrit certaines de ses pièces, comment l’idée lui venait à l’esprit (et une fois l’idée trouvée, « il ne lui restait qu’à meubler l’ensemble avec des scènes inventées ou empruntées » p. 284), et surtout s’appuie sur les éditions des pièces, qui demeurent des témoignages cruciaux. En effet, même si le rapport entre les imprimeurs et Molière a été difficile (et implique de déterminer à quelles éditions il a pris ou non part), il est par exemple des éditions qui déterminent typographiquement les passages éventuellement non joués par les comédiens. Robert Mc Bride, s’intéressant à Tartuffe, rappelle les trois versions de la pièce : outre celle du 5 août 1667 (qui a été interdite après sa première représentation) et la version que nous connaissons de 1669, on trouve des traces très minimes de L’Imposteur de 1664, dont on ne sait presque rien. Robert Mc Bride creuse une piste (une lettre) qui nous permettrait d’en savoir davantage sur cette pièce « fantôme », et ainsi, à partir de quelques indications, de déterminer entre autres quels éléments ont été retranchés pour aboutir à la version que nous connaissons. Patrick Dandrey se confronte à un problème du même ordre au sujet du Malade imaginaire, créé en 1673 et publié posthume en 1674 : cette pièce également n’offre « pas la moindre matière pour l’établissement d’un dossier génétique » (p. 217-218). Mais la méthode génétique diverge entièrement. Il s’agit de déterminer comment serait venue à Molière l’idée de ce sujet, en examinant la pathologie du malade à travers « les textes de la tradition mélancolique-hypocondriaque » (p. 323).

24Tel est entre autres un des objectifs de la génétique virtuelle, de tenter de reconstituer la genèse du texte dont on ne possède pas de manuscrit. Au sujet du manuscrit on notera les utiles remarques de Jean-Marc Chatelain dans son article sur le statut du manuscrit à cette époque, statut qui a régulièrement changé au fil des siècles et qui ne constituait pas l’objet de collection ou même de fétichisme (pour reprendre un terme employé par Laurent Thirouin) comme aujourd’hui. Jean-Marc Châtelain minimise l’importance conférée au manuscrit pour insister sur la notion d’originalité du document utilisé. Il énumère ensuite plusieurs de ces documents originaux ; on regrettera simplement que cet « essai de typologie » (p. 42) ne soit pas ici véritablement réalisé ici. Parmi ces documents originaux, Anne-Marie Garcia, dans « Les recueils de poésie du début du xviie siècle », après un retour précis sur la composition, historique, des recueils, compte le dictionnaire de rimes, mettant à jour l’importance qu’il faut leur accorder dans l’avant-texte d’un poème.

25La publication Génétique textuelle, génétique virtuelle n’est pas les actes d’un colloque mais une sélection de quelques communications choisies du Séminaire « Genèse et génétique de la création littéraire au xviie siècle » qui s’est tenu du 15 octobre 2002 au 27 mai 2003 à l’Université de Paris-Sorbonne. Choix car certaines communications n’ont malheureusement pas été imprimées (pour des raisons que l’on ignore : ces textes sont-ils eux aussi virtuels ?), comme "Figures de l'inspiration esthétique" de Colette Nativel, "L’analyse génétique sans brouillon : l’affabulation d’une fable de La Fontaine" de Marc Escola, "Le chantier du Dictionnaire de Furetière" de Marine Garibal, "Montaigne : genèse des Essais" de Jean Céard, "L’imaginaire de la fureur poétique (16e/17e s.)" de Frédéric Martin ou encore "Les déploiements de l’écriture chez Boileau" de Rodolphe Dalle, soit tout de même une sélection drastique qui s’est opérée ! Malgré ces absences, on remarquera à l’inverse des apparitions heureuses, comme celle d’Almuth Grésillon (qu’il est devenu inutile de présenter au généticiens) avec son article "Qu’est-ce que la génétique ?", qui comme son sous-titre l’indique se présente comme un aide-mémoire.  

26Un des travers de la recherche universitaire, et qui étonne d’autant plus si l’on vient d’une lecture d’un texte comme celui de Paule Adamy, est le langage dont les pires défauts consistent parfois à vouloir à tout prix donner une importance considérable (voire vitale) à sa méthode de recherche et aux travaux réalisés. Il arrive qu’on les retrouve ici : « L’ingéniosité y est plus que jamais de mise » (p. 8) ou « Voici venu le temps de l’édition et de la lecture en trois dimensions, de l’édition et de la lecture stéréoscopique » (p. 1). Même si les recherches menées ici sont passionnantes et les méthodes parfois proposées innovantes, on peut être surpris au premier abord de retrouver des études avec lesquelles on pourrait être familier mais présentée comme inédites : l’examen des variantes, la recherche de témoignages, bref, le chercheur se sentirait-il comme Monsieur Jourdain qui faisait de la prose (ou ici de la génétique virtuelle) sans le savoir (pour rester dans l’univers moliéresque) ? Une autre regrettable méthode pour se donner de l’importance consiste à dévaloriser les éventuels opposants, en créant une querelle de chapelle qui n’a pas lieu d’être : s’opposer aux « "modernistes", et à la tendance naturelle des études littéraires [visant] à privilégier en tout l’écrit, en vouant une sorte de culte au manuscrit » (p. 4). Attitude dispensable, et langage exagéré qui sans doute participent à la décrédibilisation de la recherche (alors que le but recherché est contraire), mais qui cependant ne doit pas masquer les intéressantes pistes soulevées par les articles de cette publication.

27Les textes au xviie siècle ont connu une histoire mouvementée, dont les versions se sont souvent multipliées. Anne Régent-Susini dans « Bossuet sermonaire. Une étude génétique », (une étude où est analysé avant tout le rythme dans la composition) montre que les sermons étaient eux-mêmes conçus à partir d’autres sermons. Le cas des Caractères de La Bruyère (article « Genèse du livre, naissance de l’auteur La Bruyère et ses Caractères ») est une autre occasion, par les neuf impressions qu’elles ont connues entre 1688 et 1696, d’étudier la profonde augmentation du texte. Bérangère Parmentier a surtout le mérite de rappeler quelques importantes interventions dues aux imprimeurs ainsi que le rôle (pas toujours bénéfique) qu’ils ont joué dans les cartons correctifs (La Bruyère, comme Érasme avant lui, allant directement à l’imprimerie pour retoucher son texte). Parmi les modifications dues à l’imprimeur, on compte des signes distinctifs, visibles dans certaines éditions, comme la main typographique dans la huitième édition, sans doute pour mettre en évidence les changements intervenus et faciliter la tâche au lecteur friand des Caractères ; additions que La Bruyère, pourtant l’auteur de l’ouvrage, n’approuve pas forcément, comme il l’écrit dans l’édition : « Marque qu’on a exigée de moi pendant le cours de cette édition » (p. 175). Les Caractères mériteraient une édition, rêvée et complexe (sans doute possible en numérique), permettant un suivi de l’élaboration du texte. C’est ce que souhaite Grégory Giquiaud, dans « Saint-Simon ou les variations de la mémoire », espérant voir, pour les Mémoires, une édition « sous forme chronologique, permettant des rapprochements et des convergences capables de restituer leur relief holographique à certains passages » (p. 108), ainsi qu’indirectement Patrick Dandrey lorsqu’il étudie les trois versions de l’Histoire de Francion de Charles Sorel, et qu’il appelle à la superposition des trois versions, qui, seule, permettrait de rendre compte de la richesse du processus créateur.

28La communication de Laurent Thirouin « Le texte des Pensées de Pascal. Entre fétichisme et délire » revient sur le problème qu’a posé l’édition de ces 27 liasses composant ce qu’on intitule les « Pensées » (car, comme le précise sa problématique, « existe-t-il un texte des Pensées ? » (p. 51), question que l’auteur a traitée le 4 mars 2010 à l’association Guillaume Budé dans sa communication « Les Pensées de Pascal existent-elles ? »). Deux tendances se seraient exprimées quant à l’édition du texte : une posture délirante, tendant à interpréter le texte ou à lui redonner un ordre (lui faire dire ce qu’il ne dit pas) et une autre fétichiste, considérant presque le manuscrit comme sacré et ne souhaitant donc pas le trahir, en fournissant une édition la plus proche possible des liasses. L’état des lieux dressé des éditions des Pensées est toutefois sélectif (pourquoi la grande entreprise du xixe siècle est-elle bâclée en une demi-page ?) et n’est pas mis en relation avec l’appréhension, dans les différentes époques, de l’édition des textes (déterminant justement au xixe siècle à cause du débat suscité). Laurent Thirouin précise les limites des différents types d’éditions (dont l’édition Brunschvicg qui a été trop facilement la cible des critiques) comme l’édition thématique qui s’est retrouvée dans la situation de vouloir supprimer une pensée lorsqu’elle semblait développée plus loin (erreur contre laquelle Laurent Thirouin met en garde, expliquant que Pascal « dissocie des réflexions traitant d’un même thème », p. 65). L’article se termine par l’évocation de deux pistes plus récentes, un aperçu du travail génétique de Yoichi Maeda et de l’investigation matérielle de Pol Ernst (qui part d’une tentative de datation des feuillets).

29La plupart des articles s’appuient néanmoins sur une méthode particulière, qui porte ses fruits : étudier comparativement les éditions successives d’un texte. Catherine Costentin avec « La Rochefoucauld : d’une œuvre "modulaire" », ou Roger Duchêne avec « Genèse d’une correspondance, Les Lettres de Mme de Sévigné à Mme de Grignan » (quoique l’article en question repose sur une grande partie sur un travail historique), cherchant à définir dans chaque édition le niveau de présence de l’auteur et de l’éditeur. Car un des problèmes majeurs est de pouvoir déterminer si le texte en question répond à la volonté de l’auteur. Cas problématique essentiellement dans « La réinvention du texte de Marie de l’Incarnation, par Dom Claude Martin, son fils » de Isabelle Landy. A la mort de Marie de l’Incarnation, c’est son fils, Claude Martin, qui se charge d’en rédiger la vie « tirée de ses lettres et de ses écrits » (en 1677). L’écriture du texte a donc été commencée du vivant de la mère de Claude Martin : Marie avoue, dans ses lettres, ne pas avoir prémédité ce qu’elle écrit (point sur lequel est d’accord Isabelle Landy), mais ignorait-elle complètement le sort que le fils allait réserver à ces pages ? L’important ne réside toutefois pas sur ce point, mais sur le travail de composition établi par le fils, lequel a considérablement corrigé le texte de sa mère (multipliant les coupures ou enlevant les apostrophes marquées comme « mon très cher fils » p. 226), participant ainsi à éloigner la voix véritable de Marie de l’Incarnation du texte publié, voix que la génétique cherchera à rétablir.

30Si nombre de communications prennent pour exemples des textes certes sans manuscrits mais proposant plusieurs versions (comme encore Philippe Caron avec « Le Quinte-Curce de Vaugelas, genèse d’un modèle », qui connut une version posthume puis une version préparée près de 70 ans après par l’Académie, versions qui apportent des corrections linguistiques et syntaxiques permettant de « mesurer l’écart entre la norme académique de 1650 et celle de 1720 »), toutes ne sont pas dans le même cas. Il arrive qu’il faille chercher d’autres sources d’information. Guillaume Peureux, avec « Un dossier documenté. Sur la genèse du Moyse sauvé de Saint-Amant », partant du constat qu’il n’existe pas de manuscrit pour la publication de 1653, cherche quels documents pourraient permettre de reconstituer l’intention de la recherche comme les témoignages et la correspondance. Ces documents donnent des indications utiles sur le projet initial : en comparant les proportions annoncées et les proportions réelles des parties de l’ouvrage, Guillaume Peureux fait l’hypothèse que les récits intercalés et les longues scènes descriptives auraient été rajoutées postérieurement et part alors à la recherche des sources. Il en détermine notamment une, grâce aux éléments biographiques, qui serait les rapports entre Saint-Amant et Nicolas Poussin, rapports dans lesquels le frère de Saint-Amant aurait pu servir d’intermédiaire. Voilà un exemple selon lequel, en l’absence de documents préparatoires, il est permis de « rétablir la chronologie détaillée du processus créateur » (p. 276).

31Le dernier article, de Patrick Dandrey, prend trois textes pour montrer les méthodes différentes de la génétique matérielle et virtuelle. Outre Le Malade imaginaire et l’Histoire de Francion, c’est Adonis (et ses deux versions, étalées sur 25 ans) de La Fontaine qui est étudié, par une recherche des sources (du zibaldone au Songe de Vaux) établie en fonction des différents passages du texte, et surtout au regard des lectures successives de La Fontaine : la recherche des sources en fonction de la biographie conduit Patrick Dandrey à conclure que « La reconstitution génétique ici proposée est aux frontières extrêmes, extérieures peut-être, de la critique génétique : il ne s’agit plus par cette voie de reconstituer les étapes virtuelles d’une genèse étalée dans la chronologie, mais d’imaginer la superposition synchronique des strates dans un processus d’invention au sein de l’"esprit créateur" » (p. 324).

32Si le langage passionné de l’ouvrage de bibliophilie s’oppose a priori au sérieux de la recherche universitaire, il est réjouissant de constater que ce n’est qu’en apparence, de nombreux points tendant à les rapprocher : ainsi, à travers la recherche monographique d’Isidore Liseux, c’est la passion pour certains textes qui se fait sentir, la façon dont ils dialoguent et apprennent justement sur les lois ou la vie éditoriale, alors qu’à travers la « génétique virtuelle, génétique matérielle », c’est parfois un retour vers l’apport de la critique biographique qui se dessine. Bref, il serait regrettable que les universitaires ignorent l’ouvrage sur Isidore Liseux pour les seules raisons qu’il n’a pas un langage orthodoxe et qu’il est bien imprimé, ils passeraient à côté d’un grand travail d’érudition qui ne cherche pas à apparaître comme tel. Et loin de ne s’attacher qu’à son objet initial de recherche (l’éditeur Isidore Liseux), l’ouvrage nous dresse un descriptif très  juste du paysage éditorial de l’époque et pourrait fortement être utile aux dix-huitiémistes (comme à tous les curieux). Alors, Lisez Liseux !