Acta Fabula
ISSN 2115-8037

Dossier critique
2010
Avril 2010 (volume 11, numéro 4)
titre article
Matthieu Vernet

Lire nuit gravement à la santé

Adam Watt, Reading in Proust’s À la Recherche. ‘Le délire de la lecture’, Oxford : Oxford University Press, coll. « Oxford Modern Languages and Literature Monographs », 2009, 193 p., EAN 9780199566174 & Teresa Whitington, The Syllabes of Time. Proust and the History of Reading, Oxford : Legenda, coll. « Research Monographs in French Literature Studies », 2009, 118 p., EAN 9781906540241.

« Th[e] proximity [between life and fiction] is more often than not taken for granted, as is the simple trajectory the novel pursues — the unfolding of a life in all the ups and downs of a sort we ourselves know all too well. Empathy is acquired in the very process of reading and continuing to read », Richard Bales1.
« Et, sans doute, c’est cela la lecture : réécrire le texte de l’œuvre à même le texte de notre vie », Roland Barthes2.

1Deux ouvrages parus l’été dernier à quelques semaines d’intervalle outre-Manche s’intéressent à la lecture chez Proust et dans À la recherche du temps perdu ; deux livres différents par leur ambition, leur objet et leur méthode. Adam Watt propose, dans son Reading in Proust’s A la recherche, d’esquisser une phénoménologie de la lecture, à partir de scènes décrivant des moments de lectures. Aussi livre-t-il la plupart du temps un questionnement en abyme, qui décortique les « actes de lectures » (acts of reading), ces moments où le lecteur de la Recherche lit sur l’épaule d’un personnage. Teresa Whitington essaie, quant à elle, dans The Syllabes of Time, de dresser une « histoire sociologique » de la lecture, en analysant à la fois l’environnement social de la lecture et le processus subjectif et personnel qu’elle implique. En d’autres termes, l’un s’intéresse à la lecture, l’autre à l’écrit, l’un au lecteur comme acteur et l’autre au lecteur comme récepteur. Cette différence d’approche est d’autant plus frappante que, contrairement à un pressentiment naïf, les passages étudiés ne se recoupent nullement ; ce sont donc bien deux études complémentaires, qui couvrent chacune un champ singulier et autonome, éclairant la Recherche d’un jour différent. Il n’en demeure pas moins que se dégage dans ces deux ouvrages, une certaine idée de la lecture et une réflexion sur les liens complexes entre réalité et fiction. D’une certaine manière, choisir la Recherche comme support de ce questionnement et de théorisation, n’est-ce pas déjà commencer à y répondre. Faire de la Recherche un document et le lire comme un document consiste forcément à brouiller cette frontière.

2L’entreprise de T. Whitington s’inscrit dans la dynamique mouvance des cultural studies, dont elle partage les ambitions sociologiques. Si elle parvient à esquisser un aperçu souvent judicieux et bien senti de la réalité historique et culturelle de la Recherche, ses démonstrations souffrent de développements rapides, parfois hâtifs, et pâtissent quelquefois d’un manque d’approfondissement. L’analyse, quoique partielle, n’en est pas moins juste. Il n’est que de penser à l’étude sociologique qu’elle propose à partir de l’emblématique première scène de lecture dans le roman, où l’on surprend le héros dans l’intimité de sa chambre. Son étude de la description en creux d’une chambre bourgeoise (« As regards the social context, a background of bourgeois privacy and comfort is evoked through the depiction of the Narrator in a bed of his own in a bedroom of his own3 ») n’interroge pas la spécificité de cet intérieur (nullement mis en perspective d’ailleurs avec d’autres exemples) et revient à manquer la description qui est faite du héros et de la condition dans laquelle il se trouve ; s’en tenant souvent à des éléments connus du lecteur de Proust, l’analyse sans être erronée, n’en est pas pour autant nouvelle. Parler, comme elle le fait en introduction, de contribution proustienne à l’histoire de la lecture sous la IIIème République peut aussi apparaître quelque peu cavalier.

Amorce d’une sociologie de la lecture

3S’inscrivant dans le prolongement des réflexions de Sven Birkerts, T. Whitington illustre le passage d’un type de lecture intensif (on lit peu de livres que l’on reprend régulièrement) au modèle extensif (on lit beaucoup de livres sans y revenir). Ce moment essentiel dans l’histoire du livre et de la lecture définit un nouveau mode de rapport à l’écrit, objet que l’on consomme plus qu’on ne le cultive. La Recherche apparaît, une fois encore, comme un témoin privilégié de son temps, comme la saisie d’une époque dans ce qu’elle a de plus mouvant4 : Racine et Bergotte apparaissent comme des lectures vestiges du premier modèle et l’article de journal comme symptôme du second. La coprésence de ces deux modèles atteste aussi de comportements sociaux et culturels différents : on voit clairement apparaître une pratique de la lecture démocratisée et populaire et une culture d’élite. Si le constat porté par l’auteur est juste, on regrette qu’il n’ait pas donné lieu à une investigation plus serrée de ces pratiques de lecture : la Recherche fourmille en effet de livres oubliés (romans et pièces de théâtre populaires)5, à partir desquels on pourrait dresser un portrait sociologique de la lecture. Comme le dit justement Annick Bouillaguet, « Si la Recherche est “mémoire de la littérature”, elle n’est pas uniquement celle de la grande littérature. Certains épisodes, certaines phrases proviennent peut-être d’œuvres aujourd’hui oubliées6. »

4Qui lit quoi ? Si T. Whitington y répond pour partie, comme nous venons de le voir lorsqu’elle étudie la place des journaux de presse dans le quotidien des personnages, on peut cependant s’étonner de l’absence d’un certain nombre d’études récentes sur ce sujet, qu’il s’agisse des travaux de Guillaume Pinson (directement centrés sur la question de la Belle Époque, et appliqués à Proust7) ou plus globalement ceux sur la sociologie de la presse. C’est à ce sujet que l’on opposerait sans doute la plus vive objection à cette étude : la bibliographie francophone est dans l’ensemble largement sous-utilisée, ce qui implique un certain nombre de redites, mais prive surtout l’étude de perspectives évidentes. Pour ne prendre qu’un seul exemple, lorsque T. Whitington aborde la question de l’oralité et de son rapport à l’écrit, elle analyse les apostrophes directes de l’auteur au lecteur, notamment à partir de La Prisonnière (p. 70 sqq). Si l’approche est séduisante, elle est biaisée par la méconnaissance du processus génétique et le fait que ce texte n’est pas définitif8. Françoise Leriche a ainsi très bien montré que Proust comptait reprendre les interventions de l’auteur, pour éviter une confusion possible entre l’auteur et le narrateur, ce qui rend la lecture de T. Whitington pertinente mais partielle9.

5The Syllabes of Time donne souvent cette impression de pressentir justement, mais d’en rester à un développement embryonnaire ou incomplet. Si le cheminement global de cette étude convainc et parvient à emporter l’adhésion du lecteur, la démonstration nous laisse trop souvent sur notre fin et appellerait des développements plus serrés.

Lire peut nuire gravement à votre santé

6Nous apparaît comme plus novatrice et percutante son interrogation sur le « comment et pourquoi lit-on ? », à une époque où, la démocratisation de l’école et de l’imprimé aidant, la lecture et les livres deviennent une réalité quotidienne pour l’ensemble de la population. T. Whitington revient, à ce titre, avec justesse sur l’omniprésence de l’écrit, et de ce fait sur celle des lecteurs. « There are readers behind readers behind readers10. » Le début de siècle voit apparaître les premiers lecteurs sortis de l’école de Jules Ferry et constitue à ce titre un nouveau lectorat, aux attentes et à la culture fondamentalement différentes. On pense bien entendu à la réplique de Céleste, surprenant le héros lisant Saint John Perse dans sa chambre d’hôtel à Balbec : « C’étaient des poèmes admirables mais obscurs de Saint-Léger Léger. Céleste lut quelques pages et me dit : “Mais êtes-vous bien sûr que ce sont des vers, est-ce que ce ne serait pas plutôt des devinettes ?”11 » L’extension et le développement massif de la presse et des journaux permettent de dresser ce que T. Whitington appelle un « kaléidoscope social12 » et de souligner les différents niveaux de lecture d’un même texte et ses implications plurielles. La lecture, devenue une activité commune et inconsciente, rend possible une consommation passive face à l’écrit, une activité subliminale qui désengage l’esprit. Comme le met d’ailleurs très justement en évidence A. Watt, une fois que l’on a appris à lire, on reste dans le cercle infini de la lecture. Cette passivité de la lecture n’est pas sans rappeler celle de nos contemporains face à un écran de télévision, devant lequel on n’exerce plus – ou presque plus – de regard critique : « Françoise elle-même n’aurait pu douter, quand elle l’avait lu dans un journal13 », écrit Proust, comme on lirait aujourd’hui : « quand elle l’avait vu à la télé. »

7La lecture ne doit pas ainsi se faire au prix de n’importe quel sacrifice ; elle se doit d’entretenir notre esprit critique plus qu’elle ne l’inhibe. Si pour Proust « la lecture ne doit pas jouer dans la vie le rôle prépondérant que lui assigne Ruskin14 », c’est sans doute en raison des risques qu’elle induit. Aux premiers rangs desquels on trouve son pouvoir de séduction. En témoignent ces livres que l’on offre comme un message que l’on transmet, comme un signe que l’on donne à interpréter15. Le livre devient, pour reprendre les termes de Deleuze, une « boîte », dont la signification outrepasse largement l’objet (ou le nom ou la personne) qui le véhicule : « les choses, les personnes, et les noms sont des boîtes, d’où l’on tire quelque chose d’une tout autre forme, d’une tout autre nature, contenu démesuré16. » S’opère alors un processus d’emboîtement du sens : celui-ci passe tour à tour des mains de l’auteur, à celles du donneur, puis celles du récepteur tout en passant devant les yeux du témoin. L’écrit se dilue toujours dans un contexte, et la lecture en reste toujours tributaire.

8A. Watt revient sur cette omniprésence du texte et de la lecture dans tous les méandres du quotidien. Lorsque la lecture n’est pas purement littéraire, elle opère alors selon un mode différent à des fins sociales ou mondaines ; quoique l’on fasse, on n’échappe pas au texte et à son contexte. La lecture dans Sodome et Gomorrhe de l’invitation de Mme de Cambremer illustre cette imbrication des sens et l’enchevêtrement des interprétations : le héros est parvenu désormais à un niveau de lecture où il ne s’en tient plus au seul arbitraire linguistique ; il se place sur un plan linguistico-sémiotique, qui contextualise le texte et lui permet de le décrypter. La lecture se montre alors dangereuse : une fois que l’on a appris à lire, on ne peut que lire (« we can but read17 »). T. Whitington décrit cet envahissement concret lorsqu’elle souligne la prolifération considérable de l’écrit, support et prétexte à autant d’exercices de lectures et d’interprétations (qu’il s’agisse des affiches, des journaux, des lettres ou des télégrammes) ; cette omniprésence de l’écrit l’amène d’ailleurs à parler de « culture de la lecture18 », en ce que celle-ci règle chacune de nos actions. Son étude liminaire, reprenant le terme de Colette, du « radeau-lit » de tante Léonie, évoque justement cette permanence de la lecture, car si les livres saturent bien l’espace de la chambre, la rue et l’extérieur se présentent également comme un livre inépuisable :

D’un côté de son lit […], on trouvait des livres de messe et des ordonnances de médicaments, tout ce qu’il fallait pour suivre de son lit les offices et son régime […]. De l’autre côté, […] elle avait la rue sous les yeux et y lisait du matin au soir, pour se désennuyer, à la façon des princes persans, la chronique quotidienne mais immémoriale de Combray […]19.

9Le risque devient alors de faire de la lecture une habitude, de passer au crible de son jugement le moindre détail de la vie quotidienne, la moindre mimique, le lapsus malencontreux. Aussi faut-il parvenir à se déprendre de la lecture ; A. Watt comme T. Whitington ne se sont pas montrés vraiment sensibles à cette dimension de la pensée de Proust. La lecture peut se révéler nuisible, quand elle est sa propre fin. « La sagesse [du lecteur] commen[çant] où celle de l’auteur finit20 », la lecture ne doit être qu’un moyen, une ouverture à soi et une sortie du livre : « la lecture est au seuil de la vie spirituelle ; elle peut nous y introduire : elle ne la constitue pas21. » Proust critique vertement Ruskin à ce sujet et expose les limites de sa pensée. Quand la lecture devient habitude, quand elle se fait sans discernement et qu’il devient impossible de sortir de la sphère du texte, on voit alors poindre une zone périlleuse ou, comme le dit Beckett, « des moments précaires et douloureux, des périodes dangereuses, mystérieuses et fécondes où pendant un instant l’ennui de vivre est remplacé par la souffrance d’être22. » C’est à ce titre que Proust condamne la figure du lettré, qui « lit pour lire, pour retenir ce qu’il a lu23. »

10Quelle place faut-il alors accorder à la lecture dans notre quotidien ? Faut-il comme le lettré se consacrer entièrement au monde des livres ? Faut-il, comme le propose Ruskin, entrer en communication avec eux ? Ou bien faut-il mettre le livre au service de ce qu’Anne Henry appelait une « métaphysique de l’art » ? T. Whitington affronte cette question centrale dans la pensée de Proust en conclusion de son ouvrage et la dépasse en revenant sur la valeur et l’importance de la lecture dans notre accomplissement personnel. Proust finit par proposer, à ses yeux, au fil de la Recherche le modèle d’une lecture utile et agréable (« Marcel can be said to prefigure this analysis [celle de J. Elkin, Br. Train et D. Denham24] of both the pleasure and the usefulness of reading25 ») ; c’est au terme de ce que Ricœur appelait le « travail de la lecture26 » (comme on parle du travail du rêve), que le lecteur de la Recherche, comme le héros, découvre la bonne lecture. En esquissant cet entre-deux entre la manie et l’obsession de la lecture, T. Whitington a le mérite de transcender le paradoxe habituel que l’on distingue entre Proust romancier et Proust théoricien, et propose un modèle de la lecture intermédiaire.

11La lecture est ainsi le fruit d’un apprentissage, la marque d’un mûrissement. On ne naît pas lecteur, on le devient. Le héros de la Recherche en est une parfaite illustration.

Apprendre à (bien) lire

12C’est en prenant la Recherche non pas comme un document, témoin de son temps, mais comme un manuel pour apprendre à bien lire qu’Adam Watt propose une approche différente et complémentaire de celle de T. Whitington. Les scènes de lecture de la Recherche fonctionnent comme une maïeutique et une heuristique, dans la mesure où elles témoignent de notre capacité tant à l’erreur qu’à sa compréhension et à son dépassement. Si la perspective générale de l’ouvrage s’inscrit clairement dans le sillage de Deleuze, il s’en distingue par la focalisation qu’il opère sur l’acte de lecture en lui-même. Pratiquant régulièrement et avec une finesse d’analyse remarquable des close-readings, A. Watt propose un parcours logique et démonstratif, tout au long de la Recherche. Prenant à la lettre les propos du héros affirmant que son ouvrage serait « l’histoire d’une vocation », il lit la Recherche comme une propédeutique. L’efficacité de son analyse séduit, notamment par l’effet de boucle auquel il parvient en fin d’ouvrage. Partant de Du côté de chez Swann et de la scène inaugurale et concluant avec Le Temps retrouvé et la scène dans la bibliothèque du prince de Guermantes, A. Watt décrit le passage et la transformation qui s’opèrent entre l’« obscurité » qui règne autour du héros dans sa chambre de Combray, et l’image de cette obscurité intérieure qui remplit les profondeurs de l’esprit pendant la lecture. Dans ce vaste mouvement décrivant le début du roman comme une mise en abyme du projet général, A. Watt retrace l’histoire d’un apprentissage — celui de la lecture pour le lecteur du roman. S’il est vrai que la Recherche se prête naturellement à des lectures réflexives, force est de constater l’efficacité de cette démonstration et sa justesse.

Quand lire c’est voir : du voyeur à l’ausculteur

13A. Watt engage sa réflexion à partir de la scène du baiser et en souligne le caractère tout aussi essentiel que fondateur. Reprenant la terminologie freudienne, il décrit ce passage comme une scène primitive (« primal scene »), au cours de laquelle le jeune héros voit sa mère en train de lire, comme s’il la surprenait en plein coït. Ce rapprochement aurait pu conduire A. Watt à décrire cet épisode comme une scène de voyeurisme — tant elle représente des moments nodaux de la Recherche — et à considérer que si la lecture relève bien de la vision, elle est d’abord intrusion et observation. Peut-être faudrait-il ainsi ajouter un niveau à la mise en abyme : le héros figure ici l’attitude de tout lecteur, scrutateur et témoin, comme le sera le héros quelque temps plus tard devant la fenêtre de la fille de Vinteuil à Tansonville. Le lecteur est toujours à l’affût, caché derrière son livre et observant en silence. Moment essentiel pour la découverte de soi et l’indépendance intellectuelle, cette scène explique aussi le paradoxe du lecteur27, oscillant entre le dedans et le dehors, l’introspection et l’observation :

Nous sommes des êtres qui n’allons vers le dehors qu’en partant du dedans de nous-mêmes et qui quand nous allons vers le dehors restons tout de même en nous. De là viennent nos désirs et nos déceptions28.

14Le plaisir de la lecture a justement lieu dans cette jointure, pour reprendre les termes de Perec, entre l’ergologique (physiologie, travail musculaire) et le socioécologique (environnement spatio-temporel), entre la sphère de la lecture et le monde : « the reader is as much a part of the phenomenal world as is the book held in her hands29. » Le propre du lecteur, comme le précise également T. Whitington, est d’être en phase avec le monde ; il n’est pas seulement tourné vers son livre et l’intériorité, c’est un individu qui vit également en interaction avec le monde extérieur30. Comme nous l’avons vu précédemment, le moment de lecture ne correspond jamais à un moment d’immersion total, qui amènerait à dissocier nettement le monde de la fiction du monde réel.

15A. Watt le montre de manière remarquable en étudiant une seconde « scène primitive ». Il s’agit de la description de la scène de lecture dans le jardin, consécutive au précédent passage. Cette étude qui témoigne d’une connaissance intime de la langue française et de sa musique fait entendre le bruit de l’écriture et sa lumière, en en étudiant la sonorité et l’aspect visuel. Attentif au rythme de la phrase et à sa musicalité, A. Watt nous rappelle combien l’écriture de Proust est sensible à la matérialité du livre et du papier (T. Whitington rapproche d’ailleurs Proust de Mallarmé par le souci commun de cette matérialité31). Si Proust n’a guère d’affinité avec les bibliophiles, A. Watt nous convainc qu’il a leur souci de l’apparence et d’une écriture visuelle. Aussi découvre-t-on à plusieurs reprises dans Reading in Proust’s A la recherche, des lectures qui mettent en évidence le caractère visuel et sonore d’une prose imitative32. Ces close readings, outre leur exceptionnelle acuité, ont le mérite de s’engager sur une voie encore vierge de la bibliographie proustienne et s’attache clairement à une prose poétique qui assimile et travaille le vers. Sans être pour autant un calligramme (quoique l’idée en soit s’en approche), cette écriture nous confronte habilement à une évidence : la lecture est avant tout une affaire de sonorité et de vision. Elle entretient à cet effet une relation complexe et intime avec les sens.

L’intérêt de la lecture, magique comme un profond sommeil, avait donné le change à mes oreilles hallucinées et effacé la cloche d’or sur la surface azurée du silence33.

16Lire, c’est donc encore voir, mais non plus de l’œil du voyeur, mais de celui du sensible et du poète. A. Watt démontre par là qu’il est bien question de « vision » avec la lecture, et qu’il existe ainsi une parenté manifeste dans l’esprit de Proust entre la lecture et l’écriture.

17Le travail d’A. Watt s’intéresse donc non seulement au pouvoir de la lecture, mais également à sa transcription, à son écriture. Ces deux scènes primitives permettent au lecteur (« dans » la Recherche et « de » la Recherche) de faire l’expérience d’un être au monde de la lecture (the act of Reading fed into an intensely rich phenomenological experience34), expérience qui signifie la dimension physique première et essentielle de cet acte. Comprendre la lecture et rendre compte de sa profondeur reviennent proprement à décrire l’acte de lecture comme un phénomène complexe aux dimensions multiples. Loin d’être une simple question d’intelligence, la lecture est une affaire de sensations et d’observations. Bien lire, c’est donc au premier chef bien voir.

In Reading, as in love, we see what we want to see35

18A. Watt s’intéresse alors à la question de l’apprentissage de cette lecture par le héros, et particulièrement aux scènes au cours desquelles on le surprend en pleine lecture. Ces différents passages jalonnent le roman et décrivent autant d’étapes vers une pratique plus affinée et mieux maîtrisée de la lecture. Depuis François le Champi et son introduction au mystère de la littérature, en passant par les lectures d’après-midi qui ont ouvert les yeux du héros sur les sollicitations concurrentes faites par la vie sur l’esprit et sur le corps jusqu’à la lecture de son propre article dans Le Figaro dans Albertine disparue, A. Watt montre les progrès du héros et ses maladresses d’interprétation. À ce titre, la mise en parallèle de deux épisodes, l’un extrait des Jeunes filles et l’autre de La Prisonnière, relatant la réception par le héros de deux billets d’Albertine est tout à fait éclairante : on y découvre tout l’écart entre un lecteur néophyte et naïf et un lecteur plus aguerri36.

19Comprendre cette évolution, saisir le geste de lecture reviennent ainsi à interroger le statut du lecteur au moment de sa lecture : lisons-nous naïvement ? sommes-nous « prévenus » de ce que nous allons lire ? faisons-nous justice, en lisant, aux intentions de l’auteur ?

20A. Watt livre une lumineuse interprétation, à ce propos, à partir de l’article du Figaro, soulignant que les expériences auxquelles se livre le héros pour atteindre le sens de son texte lui ont permis de comprendre la pluralité des sens de son propre écrit et, de fait, la pluralité des moi qui nous composent.Comme lecteur, on est toujours soi et toujours un autre. Et de citer avec à-propos, cette réflexion de Barthes : « Interpréter un texte, ce n’est pas lui donner un sens… c’est au contraire apprécier de quel pluriel il est fait37. » Dès lors sa réflexion prend une dimension tout autre, en ce qu’elle s’aventure sur un terrain clairement théorique (notamment dans le chapitre IV) pour proposer, reprenant le terme derridien de « délire », une traduction du terme anglais misread. A. Watt refuse le manichéisme de l’opposition habituellement convoquée entre la bonne et la mauvaise lecture, pour lui préférer la solution tierce du délire, joignant le sens médical du délirium (« perdre ses repères ») à un sens littéraire et étymologique (« errer dans le texte »). Prenant appui sur plusieurs épisodes de la Recherche, il postule, en amendant la célèbre formule mallarméenne, que « toute lecture est un coup de délire38 », au sens où toute lecture délire, tout lecteur lit entre les lignes, et finit par lire ce qu’il veut lire. Toute lecture est alors intrinsèquement erronée ; et c’est de ces erreurs que le lecteur tire le meilleur profit personnel. Le héros de la Recherche n’a pu devenir ce qu’il était qu’en perdant son temps et qu’en se trompant. La lecture se fait ainsi « de travers » ; le délire est une pathologie de la vie quotidienne : notre conception du monde n’est jamais directe (« our ‘conception’ of the world are never straightforward, or linear39 »). Cette phénoménologie de la lecture rappelle l’idée de la littérature que se fait Antoine Compagnon, et la nécessité pour un lecteur de se perdre dans un roman, de suivre des chemins qui ne mènent nulle part. Il faut accepter le caractère profus et approximatif de la littérature. Pour A. Compagnon, cette désorientation liminaire dans le roman est un appel à lire autrement40. La lecture littéraire commence par la perte et l’égarement. Il rappelle, que selon Iris Murdoch, la vie est pleine de loose-ends, de fils qui pendent, non noués ; la littérature, à l’image de la vie, développe des voies qui se perdent, et qui entrainent avec elle le lecteur. Le délire n’est pas une mauvaise lecture, c’est tout au contraire une lecture qui se fait confiance, qui se donne le temps d’en perdre. Comme le conclut habilement A. Watt, il est donc normal de s’égarer dans un texte, car on finit toujours par retrouver son chemin (« at times it is necessary to lose one’s way before one can properly recognize the path one should take41 »).

On devine en lisant, on crée ; tout part d’une erreur initiale ; celles qui suivent (et ce n’est pas seulement dans la lecture des lettres et des télégrammes, pas seulement dans toute lecture), si extraordinaires qu’elles puissent paraître à celui qui n’a pas le même point de départ, sont toutes naturelles42.

21Ou pour le dire autrement :

Les beaux livres sont écrits dans une sorte de langue étrangère. Sous chaque mot chacun de nous met son sens ou du moins son image qui est souvent un contresens. Mais dans les beaux livres, tous les contresens qu’on fait sont beaux43.

22Cette définition de la lecture comme délire a le mérite de la mettre sur un plan similaire à l’écriture ; en réalité, la définition qu’A. Watt propose du lecteur fait un écho certain non seulement à l’expérience barthésienne, mais surtout à la définition de l’écrivain que propose Proust, pour qui il n’y pas de progrès en art comme en littérature. L’artiste recommence toujours le même geste de création ; il lui faut donc se perdre, faire l’expérience du « zut, zut, zut, zut » devant la Vivonne. Du bon lecteur au bon auteur, se trouve cette même habileté à l’orientation, cette dextérité qui fait que, même perdu, l’on retrouve toujours son chemin.

Lire pour écrire

23Le geste du lecteur n’est donc jamais éloigné de celui de l’écrivain. À tout le moins, l’écrivain chez Proust lit le monde comme un lecteur. La lecture donne accès à l’écriture, comme en témoigne Bergotte, à son corps défendant, lors de son ultime révélation en « lisant » la Vue de Delft. Elle n’est plus réception, mais création, comme lorsque l’écrivain déchiffre et traduit ses impressions qu’il perçoit comme des « hiéroglyphes » ; ce sont ces mêmes impressions qui mènent au « livre intérieur de signes inconnus » dont la « lecture consistait en un acte de création où nul ne peut nous suppléer ni même collaborer avec nous44. » Lire ce « livre intérieur » nous intime donc de l’écrire.

24On s’étonnera toutefois qu’une réflexion intertextuelle, seule capable de mettre au jour le lien intime qui réunit la lecture et l’écriture, n’ait pas été menée plus systématiquement. Sans être absente de ces deux ouvrages, la présence des livres dans la Recherche n’est pas étudiée comme l’un des liens névralgiques entre la lecture et l’écriture. Les réflexions inaugurales — quoiqu’anciennes — de Jean Rousset, sur les livres de chevet des personnages45 ainsi que la pléthore d’études intertextuelles — sur le modèle Proust et X — auraient sans doute permis d’interroger cette dynamique, rappelant que le roman de Proust est avant tout une mémoire de la littérature et des livres.

Lecture et mémoire

25A. Watt rattache certes dans les derniers temps de son développement la problématique de la lecture à la question du souvenir ; il suffit de penser à l’épisode de la bibliothèque du prince de Guermantes et aux éblouissements du héros pour apprécier la justesse de ce rapprochement. A. Watt va cependant plus loin, tout en mettant à la marge la question de la mémoire des livres : la lecture libère des « contingences du temps », en nous transportant en des temps et des lieux tous différents46. Lire pendant une heure, c’est s’installer dans un « vase », et saisir le « rapport entre ces sensations et ces souvenirs qui nous entourent simultanément47. » La lecture, comme la mémoire involontaire, est un processus de transformation puissant, qui rassemble deux entités, permettant de maintenir le matériel et le spirituel en tension48 : d’un côté le livre et le lecteur, de l’autre, l’esprit du lecteur et le contenu du livre. Elle nous permet de dépasser une habituelle perception du réel, de plonger dans le passé, d’atteindre un temps révolu et qui n’est plus accessible :

La Divine comédie, les pièces de Shakespeare, donnent aussi l’impression de contempler, inséré dans l’heure actuelle, un peu de passé49.

26Lire nous apprend à voir, à sentir, à entendre d’une autre manière, à expérimenter un nouveau rapport à la vie quotidienne ; la lecture fonctionne comme un médium, en ce qu’elle provoque les correspondances et transcende le temps et le réel. Si la lecture n’a pas joué le même rôle que la musique dans la vie du héros, c’est qu’elle agit imperceptiblement, en douceur, au quotidien ; quand la Sonate de Vinteuil se révèle au héros de manière brutalement épiphanique, la lecture prépare lentement son esprit aux questions d’interprétation, à l’inconsistance, à la perte et au bonheur. C’est par la lecture que la douleur arrive, c’est la lecture qui la dépasse et la nuance. Aussi la lecture a-t-elle joué un rôle décisif : le héros apprend à penser grâce à elle, et indirectement à écrire (« Reading has its part to play in teaching the narrator how to think, and therefore indirectly how to write50 »).

27Comme le rappelle avec à-propos A. Watt, la lecture de Proust accompagnait le quotidien de Barthes et sa lecture du monde. On sait d’ailleurs combien Proust se trouvait au bout de la plume de Barthes, et pas seulement celle du critique51 ; Anne Simon rappelle que Proust « devient [pour lui], au fil des ans, un modèle d’écriture autant qu’un modèle de vie52. » Le roman doit ainsi traduire le monde tout autant qu’il s’en souvient ; il le lit tout autant qu’il l’écrit. En fin de compte, on découvre que les conditions pour une bonne lecture sont celles d’une écriture réussie : « les vrais livres doivent être les enfants non du grand jour et de la causerie mais de l’obscurité et du silence53. » Le lecteur est bien un écrivain.

Hypocrite lecteur, mon semblable, mon frère

28En faisant de la lecture et des livres, le cœur de la Recherche, A. Watt et T. Whitington soulignent et établissent, en fin de compte, une communauté de lecteurs ; la récurrence des épisodes de lecture invite nécessairement le lecteur du roman à s’interroger sur sa propre condition et sur ses identifications possibles avec le héros. Par un effet de miroir récurrent, le lecteur est amené à se voir lire, à retrouver ses sensations de lectures d’enfance et à se poser inévitablement la question de l’écriture. T. Whitington en proposant un judicieux rapprochement entre un passage de Jeunes filles et le Contre Sainte-Beuve identifie cette communauté de lecteurs. Le narrateur, évoquant en effet le « cœur de celui qui, assassin dans la vie, reste tendre comme amateur de feuilletons, [et se tourne] vers le faible, le juste et le persécuté54 », semble se souvenir du credo que défend le narrateur du Contre Sainte-Beuve, selon lequel il convient de distinguer nettement le moi social du moi créateur. On comprend alors que la vie réelle du lecteur ne doive pas interférer avec le moi de la lecture et qu’à travers la lecture, nous dépassons tous notre condition dans un geste d’empathie avec un personnage pour quitter notre moi. Le lecteur n’est plus lui-même et ne saurait être réduit à un être singulier ; au final, il n’existe peut-être qu’un seul lecteur, dont nous sommes chacun une déclinaison, une variante subtile, tout comme

ce grand poète qui au fond est un, depuis le commencement du monde, dont la vie intermittente, mais aussi longue que celle de l’humanité, eut en ce siècle ses heures tourmentées et cruelles, que nous appelons : vie de Baudelaire, ses heures laborieuses et sereines, que nous appelons : vie de Hugo, ses heures vagabondes et innocentes que nous appelons : vie de Gérard et peut-être de Francis Jammes, ses égarement et abaissements sur des buts d’ambition étrangers à la vérité, que nous appelons : vie de Chateaubriand et Balzac, […] et dont les chants […] se relient, se comprendraient l’un l’autre si les parties se connaissaient entre elles et, dans nos cœurs qui les ont reçus et s’y reconnaissent, « se répondent » !55

29La boucle est alors bouclée : ce qui fait l’unité de « ce grand poète » se trouve ni plus ni moins que dans l’unité de « nos cœurs » de lecteur. À croire que l’histoire littéraire n’est qu’une interminable variation autour du même ; comme quoi, il n’y aurait vraiment pas de « progrès, pas de découvertes en art, […] chaque artiste recommençant pour son compte un effort individuel ne peut y être aidé ni entravé par les efforts de tout autre56. »


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30Par l’effort d’universalisation consécutif à la constitution de cette communauté de lecteurs, lire, c’est donc paradoxalement se lire soi-même tout en restant en éveil au cœur du monde qui nous entoure ; les livres nous ouvrent à nous, et nous permettent de nous ausculter. La Recherche crée alors un nouveau phénomène de mise en abyme vertigineux : en se connaissant plus justement, le héros donne la possibilité au lecteur de mieux se connaître, en même temps que l’obscurité des profondeurs du moi rappelle l’obscurité liminaire de Du côté de chez Swann.