Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2010
Avril 2010 (volume 11, numéro 4)
Antoinette Gimaret

De l’usage de la mémoire en temps de troubles : les guerres de religion vues par les XVIIème et XVIIIème siècles, entre tensions politiques, clivages dogmatiques et Histoire nationale

La Mémoire des Guerres de religion, II. Enjeux historiques, enjeux politiques, 1760-1830, Sous la direction de Jacques Berchtold et Marie-Madeleine Fragonard, Genève : Droz, coll. « Bibliothèque des Lumières », 2009, 392 p., EAN 9782600013079.

1Cet ouvrage réunit les actes d’un colloque qui s’est tenu en janvier 2007 à Paris 3 et fait suite à un premier volume (Droz, 2007) qui portait sur la mémoire des guerres de religion aux XVIème et XVIIème siècles. Il s’agit donc, pour J. Berchtold et M.-M. Fragonard, de compléter un travail préalable fait sur l’immédiate après-guerre, en s’inscrivant plus largement dans un programme ANR qui rassemble, depuis quelques années, Nanterre et La Sorbonne Nouvelle autour du thème « Conflits, Guerres, Violences », dans une perspective interdisciplinaire (explorant littérature, histoire, histoire de l’art). La question générique était déjà au cœur du premier volume (portant comme sous-titre « La concurrence des genres historiques »), elle est évoquée à nouveau ici, l’introduction de J. Berchtold soulignant la diversité des genres en rivalité qui vont évoquer les guerres, dans un contexte où s’affrontent lecteurs privés et institutions publiques (p. 9 : « La carte des genres se remodèle selon des critères hiérarchiques différents : tantôt en vertu des préoccupations sérieuses d’institutions en mutation profonde, tantôt en vertu des critères de goût et du plaisir des lecteurs »). La perspective est donc moins monographique que générique et exploratoire : soucieux de « lancer un chantier d’investigation » (p. 9) et d’offrir des matériaux nouveaux pour la réflexion critique, hors découpage séculaire, l’ouvrage se donne la mission de recueillir ce que J. Berchtold appelle « les informations disponibles » (accès aux textes, établissement de corpus) et les « informations modulées » (insertion des références aux guerres civiles dans des « séries » historiques, par exemple) et d’approfondir la réflexion sur les genres et leur transformation entre le XVIème siècle et le XIXème siècle. Il s’inscrit surtout dans la perspective d’une histoire des représentations et cherche à interroger les processus de construction, de transfert ou de réactualisation des images des guerres de religion, en rapport avec l’évolution d’un contexte politique et historique et les combats de plume de différents groupes : « protestants, jansénistes, jésuites, philosophes déistes ou matérialistes, révolutionnaires, premiers seiziémistes » (p. 9). Le volume se propose donc d’étudier une période au prisme des guerres et relativement à la question de la mémoire, en se demandant en quoi la réflexion sur le passé peut entrer en résonance avec une actualité politique (p. 8 : « une place reste-t-elle réservée aux leçons léguées par les expériences de siècles désormais lointains ? »), en quoi l’action dans le présent et les clivages dogmatiques peuvent conditionner l’écriture de l’Histoire. Plus encore que le volume I, consacré aux images d’un passé récent, ce volume II met en avant la question du devenir d’une mémoire historique et étudie ce qui demeure dans la durée, ce qui, des guerres du XVIème siècle, est « exploitable » pour les mentalités des XVIIIème et XIXème siècles. L’ouvrage cherche à souligner ainsi la diversité des usages qui sont faits de cette mémoire, alimentant tour à tour la défense de la tolérance, l’anticléricalisme ou le libéralisme politique.

2Le choix de la période 1760-1830 est explicité dans l’introduction : il s’agit d’une part de reprendre l’enquête là où elle s’était arrêtée (le volume I étudiant déjà le premier XVIIIème siècle, à travers la Henriade, l’Histoire de France du père Daniel ou encore les nouvelles historiques de d’Ussieux), d’autre part d’explorer une période féconde en bouleversements historiques et propice au renouvellement de l’historiographie comme science et comme pratique discursive. Le réveil périodique de l’intolérance religieuse (persécution des jansénistes, stigmatisation des jésuites chassés du royaume en 1764, affaire Calas), le retour des massacres (Terreur révolutionnaire) puis la restauration des Bourbons sur le trône, sont autant d’événements qui suscitent des réflexions en miroir, dans lesquelles la mémoire des guerres de religion, par une superposition du présent sur le passé, sert l’argumentaire politique. Par ailleurs, le trajet 1760-1830 permet de comprendre comment, des Lumières à Guizot, les guerres de religion sont repensées comme guerres politiques et replacées dans une perspective plus large interrogeant le fait religieux et son rapport à l’histoire intellectuelle et politique de la France. Le choix de 1830 comme date butoir est ainsi justifié : Guizot publie alors son Histoire de la civilisation en France et, prenant de la distance avec sa foi protestante, s’efforce de parler des guerres de religion « en théoricien et politique » (p. 21). Enfin, un certain accent est porté, souligne J. Berchtold, sur le lien entre mémoire des guerres et Restauration (p. 21-22 : « Notre trajet privilégie de fait l’impact de la Restauration et des questions historiques qu’elle brasse en continuité ou en rupture avec la pensée des Lumières »), le motif de la mémoire suggérant aussi celui d’un impossible retour au même que la période post-révolutionnaire semble incarner. La Révolution elle-même n’est pas traitée directement mais « contournée », ce que l’introduction justifie par la richesse des travaux déjà effectués sur cette question.

3Le volume propose, outre une introduction solide et argumentée et un long prologue, 16 articles d’égale longueur répartis en trois sections distinctes, suivis d’un index nominum fort utile. Un prologue, consacré à la Henriade, permet tout d’abord de faire le lien avec le volume précédent et de suggérer l’importance de l’œuvre voltairienne dans la réception des guerres de religion au XVIIIème siècle. J. Berchtold y étudie les liens entre l’épopée et sa version parodique, à travers la question du bestiaire, cette étude mettant en valeur le fond de violence présent dans les deux textes. La séquence I (« Tolérance ? ») permet de rentrer plus directement encore dans la question de la mémoire : elle montre comment l’évocation des guerres de religion, dans la seconde moitié du XVIIIème siècle, alimente, à travers l’enjeu de tolérance religieuse, des luttes plus contemporaines, ainsi la querelle entre jansénistes et jésuites (C. Maire), le combat de Voltaire contre le « fanatisme » (J.-P. Sermain) ou la défense de l’intolérance chez les catholiques zélés (J. Boch) : le jeu de superposition entre passé et présent y permet tour à tour de dénigrer l’adversaire, de valoriser les victimes, de mettre au jour les facteurs d’intolérance ou d’insister au contraire sur l’importance d’une tolérance, cette fois politique, dans la réhabilitation des grands hommes du passé (ainsi Michel de l’Hospital, évoqué par M.-D. Legrand). Cette première séquence ouvre déjà à une réflexion sur les genres et sur le va-et-vient entre Histoire et fiction, ainsi J.-P. Sermain qui étudie la transposition du motif de la tolérance dans le romanesque (chez Marivaux, Montesquieu, Prévost, Cleveland) et souligne comment Voltaire lui même recourt, dans son Traité sur la tolérance, à des dispositifs fictionnels.

4La séquence II (« Représentations, fictions du passé, enjeux d’actualité ») s’intéresse plus strictement à la question des représentations et aux dynamiques d’influences réciproques entre histoire des idées et pratique littéraire ou artistique. Les articles interrogent certains genres spécifiques (théâtre historique ou tragédies religieuses, nouvelles et roman historiques, peinture d’histoire) et leur traitement de la matière historique, toujours révélateur d’enjeux dogmatiques ou d’impératifs d’oubli. L’accent est mis en particulier sur l’impact de la « chose vue », c’est-à-dire sur les guerres comme objet de représentation scénique ou picturale, la présence d’un public justifiant selon les cas l’exaltation du pathos (dans la tragédie voltairienne, le théâtre de L.-S. Mercier) ou la valorisation de l’héroïsme sur l’horreur sanglante (dans l’analyse très convaincante que F. Ferran fait du tableau de Suvée, « L’amiral Coligny en impose à ses assassins »).

5Enfin la séquence III (« Les fruits de l’expérience et les diverses voies de la mémoire historique ») examine les autres modèles de diffusion de cette mémoire (stratégies éditoriales, programmes scolaires ou institutionnels, événements urbains…) répondant aux enjeux d’une époque spécifique, la Restauration, qui se veut un retour à l’ancien mais tente en même temps de digérer l’héritage révolutionnaire (« La restauration, loin d’être la continuité de l’ancien régime qu’elle prétend être, est un complet bouleversement. […] : tout amène la mise en scène de l’Histoire à être un moyen de construction d’un présent instable et dynamique », souligne J. Berchtold p. 18). Ce dernier chapitre permet donc de passer très pertinemment de l’étude des genres littéraires à une analyse plus vaste des « pratiques discursives », en convoquant l’histoire de la pédagogie (F. Douey), les dynamiques éditoriales (M.-M. Fragonard) ou l’histoire des institutions (ainsi É. Lacore Martin évoquant Guizot et la Société d’Histoire de France).

6Malgré la diversité des genres et des œuvres abordés et la qualité parfois inégale des études, on parvient à repérer aisément ici des points de convergence, qui donnent au volume unité et cohérence et favorisent la mise au jour d’un certain nombre de conclusions. Ce qui ressort d’abord de l’enquête est la formidable efficacité de la mémoire comme grille d’interprétation, le fantasme venant, par superposition du passé sur le présent, s’opposer à l’érudition critique ou remplacer le discours théorique afin de réactiver des polémiques anciennes. Il y aurait un lien ténu du fantasme au réel, de la mémoire à l’action politique, du spectre du passé à la survenue de l’événement qui le rejoue. C. Maire (« La querelle janséniste au prisme des guerres de religion ») rappelle ainsi comment la querelle entre jansénistes et jésuites se construit essentiellement sur une « polémique historiographique » (p. 79) dans laquelle les jansénistes sont identifiés aux rebelles protestants et les jésuites aux régicides ligueurs. Notant le déplacement significatif du corps de chair au corps de parole (« La longue querelle du jansénisme continue les guerres de religion mais […] sur un mode symbolique, mémoriel »), elle montre en même temps l’efficacité de cette mémoire qui vient se substituer à la réflexion théorique, en particulier pour dénoncer la collusion jésuitique entre état et Église (p. 90 : « le recours à la mémoire […] vient suppléer au défaut d’une théorie gallicane […], à l’impossibilité d’exposer trop clairement les principes d’une subordination de l’Église à l’État »). Ce recours au fantasme mémoriel explique la difficulté que les jésuites auront à se défendre, victimes d’une « superposition fantasmatique » de l’histoire des guerres sur l’histoire présente, plus efficace que la théorisation dogmatique qu’ils proposent : si les historiens jésuites du second XVIIème siècle tentent de prouver, sur le plan du dogme, le rapprochement entre jansénisme et calvinisme, les historiens jansénistes, un siècle plus tard, utilisent « l’écran fantasmatique » (p. 86) de la menace ligueuse, que la tentative de régicide de Damiens, en 1757, réactualise. L’article d’A. Cantillon (« Restauration et mémoire : le retour d’Henri IV, de Ravaillac et de l’anti-jésuitisme catholique entre 1814 et 1826 ») illustre lui aussi cette efficacité du fantasme mémoriel : faisant un parallèle entre la fin des guerres de religion et la Restauration, il étudie le retour symbolique des Bourbons à travers la réhabilitation de la mémoire d’Henri IV et le rétablissement de sa statue équestre sur le Pont Neuf en 1814 et montre que cette tentative s’accompagne, dans le même temps, du surgissement de la mémoire de Ravaillac, « réincarné » en 1820 en Louvel, assassin du duc de Berry. A. Cantillon s’interroge sur ce « retour mémoriel du régicide » (p. 320), dans un régime qui se proclame précisément comme restauration de la dynastie royale fondée par Henri IV. L’image d’Henri IV, parce qu’elle ancre le nouveau régime non dans le présent mais dans le mémoriel, possède un « effet mortifère » : Louvel, « Ravaillac moderne », réveille la cohorte de tous les régicides et surtout la méfiance envers les jésuites comme menace pour l’État. À nouveau ici, l’ombre des guerres apparaît comme une « mémoire efficace dans le champ des conflits de la contemporanéité » (p. 331), mémoire qui devient un mobile d’action politique difficilement contestable.

7Cet héritage mémoriel expliquerait l’alternance constante, jusqu’au début du XIXème siècle, de l’attaque symbolique par les textes et de la réactualisation sanglante, ainsi les persécutions du XVIème siècle faisant retour dans la chair des jansénistes, des cévenoles, de Calas et des victimes de la Terreur révolutionnaire. Ce que le volume met donc au jour, c’est à quel point les guerres se rejouent aussi dans le retour des violences incarnées. D’où la nécessité de conjurer ce retour en fondant une « extériorité », c’est à dire un point de vue distancié qui permette de comprendre les guerres et de les dépasser. C’est d’abord la littérature qui, pour les contemporains, offrirait ce « lieu commun » à la fois rhétorique et affectif à partir duquel penser les guerres, en premier lieu le roman et sa « politique fiction », comme le soulignent les belles pages de J.-P. Sermain : il rappelle comment, contestant la Révocation de l’Édit de Nantes au nom de la tolérance, les philosophes ne voient comme possibilité, pour sortir des guerres, que d’en « parler en dehors d’elle », en délimitant « un espace d’extériorité qui puisse être partagé par les croyants et/ ou le pouvoir politique » (p. 61-62). La littérature permettrait précisément de faire « apparaître l’espace de cette position ». En effet, l’insertion, dans le romanesque, d’épisodes des guerres, favoriserait la mise en place de « points de vue discursifs et intellectuels capables de faire des évocations historiques un moyen de les dépasser et de s’engager au delà, comme en dehors d’elles pour les saisir et y échapper » (p. 62-63). Ainsi le héros du roman de Cleveland, spectateur des événements d’Angleterre, n’est-il pas un partisan mais illustre la possibilité, selon J.-P. Sermain, de posséder une « conscience non déterminée » (p. 65). De même, dans les Lettres persanes, le dispositif fictionnel autorise ce point de vue (que J.-P. Sermain appelle, p. 66, une « sortie du champ des partisans »), le personnage du persan favorisant une expérience décalée, un discours critique tenu depuis un « non lieu » qui est le récit. Ainsi le romanesque permettrait-il de penser les guerres de religion « sans y participer » (p. 70), en échappant, en particulier, aux contraintes de l’appartenance religieuse. De même le théâtre, travaillant sur les réceptions collectives, favoriserait un « vivre ensemble », comme le montrent les analyses d’A. Sembo-Backonly sur la pièce de Mercier, Jean Hennuyer (1772) : insistant, dans sa préface, sur la nécessité de mettre en scène les massacres passés à des fins de conjuration (« À quoi bon représenter les horreurs de la saint Barthélemy ? Nous ne sommes plus dans un siècle où l’on égorge. Ce siècle barbare est écoulé est ne reviendra plus. J’aime à le croire. […] L’expérience des siècles passés serait perdue pour les siècles qui les suivent si la main d’un peintre éloquent ne donnait un corps à ces couleurs qui doivent nous épouvanter »), le dramaturge choisit pourtant, afin de défendre l’idée de tolérance, de ne pas raconter la saint Barthélemy. Sa pièce met en scène un autre épisode historique se présentant comme « une saint Barthélemy inversée » (l’évêque de Lisieux empêchant le massacre des protestants dans sa ville), racontant donc, par cette écriture de la « non histoire » (p. 170), ce qui aurait du être fait pour éviter la violence. De même, J.-M. Roulin (« Guerres de religion et Révolution : Charles IX de Marie Joseph Chénier ») montre comment la pièce de Chénier met « en contact étroit la réflexion sur l’Histoire […] et l’actualité politique » (p. 182). La scène théâtrale, parce qu’elle se déploie dans « l’espace public », se constitue ainsi en tribune et favorise la transmission d’une « mémoire républicaine », défendant la sagesse contre le fanatisme. J.-M. Roulin souligne que Chénier, conscient de la force du théâtre comme « lieu de mémoire », lui donne un triple rôle « cathartique, civique et didactique » (p. 194), le pensant comme un espace « où se transmet la mémoire du passé national ». Le théâtre « ne se contente pas d’atteindre plus de gens, il contribue également à les faire rester les uns avec les autres », rappelle aussi V. Elm, à propos des tragédies voltairiennes (p. 151-152). C’est enfin l’Histoire comme discipline qui permettrait de replacer les guerres dans un panorama plus vaste : celui des progrès de la Raison dans l’histoire, du lien entre Réforme et Révolution, de l’Histoire nationale et européenne, comme l’article d’E. Lacore Martin l’explicite de façon convaincante, en évoquant la démarche de Guizot, initiateur d’une historiographie moderne désireuse d’intégrer les guerres de religion dans une continuité historique, le regard distancié sur le passé permettant seul de comprendre l’héritage révolutionnaire, dans le parallèle fait entre Réforme et Révolution. D’où la nécessité de proposer des guerres un « tableau presque désincarné vidé du sang et de la violence » (p. 372), puisque écrire l’Histoire se fait désormais « dans une perspective de reconstruction politique » (p. 361). M.-M. Fragonard rappelle également l’importance de ces enjeux historiographiques et d’un travail sur l’histoire nationale qui « devient l’affaire des historiens, des politiques, des professeurs » (p. 281). L’ouvrage offre ainsi à réfléchir plus largement sur la gestion mémorielle et le rapport aux traumatismes passés et présents, en montrant, au fil des articles comment, du XVIIème siècle au XIXème siècle, alternent sans cesse oubli et mémoire, exaltation de l’horreur et goût du consensus, parallèlement à l’édification progressive d’une mémoire nationale qui s’élabore en acceptant de taire le plus sanglant et de privilégier l’admiration sur le pathos, ainsi les massacres éclipsés par l’éloge des grands hommes et la fixation d’un Panthéon national. M.-D. Legrand montre dans son article (« Les éloges académiques de M de l’Hôpital (1505-1573) en 1777 ») comment la progression, au XVIIIème siècle, de l’idée de tolérance politique s’illustre dans la réhabilitation de Michel de l’Hospital comme Père de la nation, apôtre de la tolérance et précurseur des Lumières. Étudiant le corpus des éloges académiques de 1777 célébrant ce personnage, elle souligne comment cette prise en charge institutionnelle de la mémoire des guerres tend en fait à faire silence sur l’échec de l’Hospital au colloque de Poissy et ses conséquences sanglantes : le genre de l’éloge imposerait un « non lieu de l’histoire » (p. 131), servant une historiographie officielle et collective. Le processus semble être similaire dans la peinture d’histoire : F. Ferran (« L’Amiral de Coligny en impose à ses assassins exposé par Joseph Benoît Suvée au Salon de 1787, entre tableau d’histoire nationale, peinture religieuse et scène de chasse ») montre ainsi comment le peintre Suvée choisit de ne retenir de l’épisode bien connu de la mort de Coligny que le moment héroïque, celui où l’amiral pardonne à ses assassins, alors même que sa mise à mort était tout à fait traitée dans les gravures de l’époque. Le fait d’exposer publiquement ce tableau au Salon semble entraîner une censure du pathos, l’idée étant plutôt ici « d’extraire d’une histoire nationale troublée des modèles d’autorité et de courage » (p. 200). F. Ferran rappelle à cette occasion que les guerres de religion semblent avoir été « volontairement refoulées de la peinture d’histoire officielle jusqu’en 1787 » (p. 206), ce qu’elle met en rapport avec l’impératif d’oubli contenu dans l’Édit de Nantes : il n’y aurait aucune vertu à attendre du contre exemple ou de la commémoration de l’horreur, consigne étant plutôt donnée aux peintres d’histoire de célébrer des figures incarnant « la permanence des valeurs nationales », de même que l’éloge de l’Hospital se voulait « hors-Histoire » (p. 226 : « Il s’agit de régler et non de raviver la question protestante et d’imposer avec fermeté l’image d’une paix civile sous contrôle »). Cependant, F. Ferran parvient, de manière très convaincante, à montrer que le rapprochement de ce tableau avec une scène de chasse permet d’en révéler la violence latente, c’est-à-dire « ce que s’empêche de penser la peinture d’histoire » (p. 226). A une vision héroïque de mise à mort se superpose une vision sauvage qui en réactualise implicitement l’horreur originelle. La richesse de l’ouvrage vient donc aussi du fait de révéler des logiques violentes sous jacentes, que des impératifs de bienséances ou de censure ont dissimulées. L’article de J. Berchtold (« Bestiaire de La Henriade travestie. Le travestissement burlesque, un éclairage sur les violences des guerres de religion ») propose ainsi un éclairage de l’épopée voltairienne, à travers une étude parallèle de sa parodie, la Henriade travestie (Fougeret de Montbron, 1746), confrontation qui permet la mise au jour, par le biais de l’étude du bestiaire, du « passage de la représentation épique de la violence à sa représentation burlesque » (p. 29). L’étude comparative des registres, en rapport avec des critères de bienséance, permet d’aborder la question de la mémoire des guerres de façon détournée. L’auteur met surtout en valeur le « registre cynégénétique » (p. 37) qui permet le transfert progressif du tableau historique au tableau de chasse.

8Enfin, on ne peut qu’être frappé de l’importance du déplacement qui s’opère, entre le XVIIème et le XVIIIème siècle, sans doute sous l’influence du radicalisme des Lumières, et que confirment plusieurs de ces contributions : la mémoire des guerres se met à opérer essentiellement dans le champ du politique. Julie Boch évoque ainsi les textes d’auteurs catholiques parus autour de 1750-1760, dans un contexte de reviviscence de la question protestante en France : ces auteurs puisent dans mémoire des guerres de religion des arguments en faveur de l’intolérance religieuse, leur évocation du passé visant à exposer les torts des protestants et surtout à dédouaner l’Église : il y a eu persécutions car les protestants menaçaient l’autorité du roi (l’esprit d’examen propre à la théologie réformée n’est que le masque d’un « refus de l’obéissance politique », p. 105-106). Sous couvert de la défense d’une « religion d’État » soumise au pouvoir civil, leur argumentation tend donc à faire sortir la réflexion sur les guerres de la question religieuse et à poser, comme les Philosophes, la question du lien entre croyance et citoyenneté (p. 116). Daniel Maira (« La Proscription de la Saint Barthélemy de Pierre Louis Roederer (1830), entre mémoire de l’histoire, souvenirs politiques et poétique idéologique ») choisit de mettre en valeur le lien s’affirmant, autour de 1830, entre mémoire des guerres et libéralisme politique. Il s’intéresse en particulier au regard que Roederer jette sur l’épisode de la saint Barthélemy et souligne que le dramaturge choisit de parler de « guerres de cour ou guerres des grands » et non de guerres religieuses ou civiles (p. 336). C’est la noblesse de cour qu’il condamne, l’appartenance de foi n’étant que le moyen d’une ambition personnelle menaçant les libertés confessionnelles et politiques. Roederer prend donc « ses distances avec l’interprétation la plus répandue qui fait de la saint Barthélemy un crime du fanatisme religieux » (p. 341). De ce fait, il « politise le cours des événements », affirme D. Maira, réinterprétant les événements du passé national « à la lumière de son vécu politique » (p. 344), c’est-à-dire de son passé révolutionnaire. La mise en scène du massacre sert ici d’argument à ce que D. Maira appelle (p. 352) une « écriture de l’Histoire essentiellement libérale qui se démarque des genres les plus traditionnels et les plus favorables au régime ». Ce que l’ouvrage permet enfin de rappeler, c’est comment le souvenir des luttes entre catholicisme et Réforme entraîne une critique plus globale du fait religieux lui-même et du lien entre religion et violence, ainsi dans l’article de V. Elm (« Les guerres de religion en France, dans l’histoire du monde. Représentations épiques, historiques et dramatiques de la violence religieuse dans l’œuvre de Voltaire ») qui fait un parallèle entre l’œuvre historique et l’œuvre tragique de Voltaire. Rappelant qu’aucune des tragédies voltairiennes ne parle explicitement des guerres de religion, il démontre qu’elles participent toutes, par transposition, de la critique des violences perpétrées au nom de la foi et donnent « une image des déviations dans l’histoire des religions qui sont à l’origine de la tendance chrétienne à la violence » (p. 139), ce qui lui permet de passer à une critique de la religion en général et d’exprimer sa méfiance à l’égard de « toute politique fondée sur la foi » (p. 147). D’autres auteurs utilisent aussi la mémoire des guerres pour dénoncer la collusion du religieux et du politique, comme le montrent les analyses éclairantes de M. Delon sur Les Crimes de l’amour de Sade, en particulier la première nouvelle basée sur la conjuration d’Amboise, où le « désir de pouvoir » est dévoilé comme le moteur secret des faits historiques, la différence de religion n’étant qu’un prétexte au « déchaînement des passions » (p. 248). C. Zonza fait une lecture similaire d’une nouvelle historique d’Ussieux qui « se sert de la guerre civile pour construire un idéal politique […], gommant l’aspect religieux » (p. 239).

9In fine, on apprécie la richesse de ce « panorama mémoriel » auquel l’ouvrage nous convie et la pertinence des éclairages scientifiques qu’il autorise. Sa composition a le grand mérite de ne pas céder à la tentation thématique ou simplement chronologique : si une certaine progression temporelle se fait sentir, afin de saisir au mieux les mutations de la mémoire, elle est toujours problématisée, nourrissant une démarche à la fois littéraire et historiographique dans laquelle l’analyse reste indissociable d’une réflexion sur le contexte, comme le souligne bien J. Berchtold dans son introduction (p. 10 : « Nous considérons toujours que le prisme des genres en crise et en métamorphose est une des formes où se modulent les choix d’éléments historiques »). L’étude du retour, dans les textes, de certains motifs propres aux guerres de religion est toujours accompagnée d’un éclairage sur les causes et les effets de ces reprises au niveau politique ou historique, permettant de souligner une certaine perméabilité entre fiction et Histoire, entre Histoire et institutions. Aux tensions proprement dogmatiques (ainsi le conflit entre catholiques et protestants, rejoué en conflit entre libéraux et monarchistes, catholiques et jansénistes etc.) s’ajoutent les heurts entre écrits privés (témoignages, mémoires) et travail institutionnel (programmes éducatifs, construction d’une mémoire nationale). L’ensemble du volume permet, de ce fait, à la fois l’enrichissement d’une approche monographique (par l’analyse ponctuelle du positionnement politique de certaines figures : Mercier, Roederer, Balzac) et la multiplication de regards transversaux. Il s’agit en effet ici de faire comprendre comment un objet de représentation (les guerres de religion) se construit, par des transferts ou des usages successifs, en objet de savoir ou en matériau partisan. Les articles, mettant le plus souvent en lumière l’importance des conditions concrètes de production, de diffusion et de réception des œuvres, soulignent à quel point une entreprise éditoriale peut être une entreprise idéologique. Les analyses en paraissent d’autant plus pertinentes et convaincantes, grâce à cette abondante contextualisation et à la description précise des sources étudiées. On soulignera en particulier l’utilité, pour des recherches futures, de certains relevés d’occurrences et le défrichage de corpus peu connus et encore peu étudiés. On peut, sur ce point, saluer le travail toujours rigoureux de M.-M. Fragonard et le tableau (p. 275-277) dans lequel elle fait une liste comparative des personnages historiques cités dans quatre collections historiques, travail laborieux mais significatif, qui permet de prouver « la répétitivité des collections » et donc, de mettre en valeur à la fois une invariance des contenus et un changement dans les usages. M.-D. Legrand et F. Douay apportent un éclairage très instructif également sur des textes peu travaillés, ainsi le genre des éloges académiques ou les manuels scolaires de la Restauration. À cette richesse proprement documentaire s’ajoute la diversité de la réflexion générique, qui ne se limite pas ici à des formes proprement littéraires mais enquête du côté de la peinture, de l’histoire de la lecture et des statistiques éditoriales. La lecture de ce volume peut donc être enrichissante à la fois pour les spécialistes de la période des guerres (prenant connaissance de la longévité de certains motifs, de leurs possibles retournements idéologiques, des variations génériques) et pour les spécialistes de la période envisagée. On ne peut que remarquer la fécondité de cette réflexion en miroir. Si le premier volume se demandait que faire avec la mémoire immédiate, à un moment de rétablissement de la paix civile et de naissance d’une nouvelle historiographie, le second met en avant l’importance de la dynamique Révolution / Restauration, jouant pour certains comme un retour à l’harmonie après le réveil de la terreur. C’est finalement une double érudition qui est demandée au lecteur, ce qui rend d’ailleurs regrettable l’absence de certains outils : un index des notions et surtout une bibliographie qui aurait permis de repérer plus aisément en fin d’ouvrage les références critiques utilisées par les auteurs et d’avoir une vision plus synthétique des corpus étudiés. Certes, il faut le souligner, ce manque est assez largement compensé par la grande précision des notes de bas de page. La présence de quelques coquilles orthographiques (pour exemple : p. 139 : « sa théories », « la violences » ; p. 162 : « la monté » ; p. 261 : « les rennes du pouvoir » ; p. 269 : « le géni » etc.), qu’une dernière relecture aurait suffi à corriger, ne gâche pas outre mesure la qualité du contenu. L’ouvrage en son ensemble semble relever le défi formulé par J. Berchtold à la fin de son introduction : montrer en quoi la mémoire des guerres de religion a sa place dans « la construction et l’explicitation d’une histoire de la monarchie et de la nation française », réflexion qui permet d’ouvrir plus largement à d’autres débats : qu’est ce que l’Histoire ? Comment écrire une histoire des religions ? Comment définir la place du fait religieux dans la société civile ? Questions qui doivent encore nous préoccuper aujourd’hui.