Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2010
Février 2010 (volume 11, numéro 2)
Stéphanie Danaux

L’effort de guerre des éditeurs québécois

Jacques Michon, Les éditeurs québécois et l’effort de guerre, 1940-1948, Montréal / Sainte-Foy, Bibliothèque et Archives nationales du Québec / Presses de l’Université Laval, 2009, 180 p. ISBN : 978-2-7637-8961-3

1Jacques Michon, professeur à l’Université de Sherbrooke, est connu comme le principal spécialiste de l’histoire de l’édition littéraire au Québec. Avec cette exposition, dont il est le commissaire, et le catalogue qui l’accompagne, il rend hommage aux hommes qui ont joué dans l’ombre un rôle majeur en prenant matériellement et intellectuellement le relais de l’édition française au cours de la Seconde Guerre mondiale. L’objectif est de faire revivre, en six séquences suivant une évolution chronologique, les heures de gloire de ces héros méconnus qui ont contribué au développement des littératures française et québécoise à une période sombre de l’histoire.

2Avec l’Occupation allemande en 1940, les relations commerciales du Canada avec la France sont interrompues. La province de Québec, en particulier, est subitement privée des importations françaises qui alimentaient le marché francophone. Pour répondre aux besoins de la population, les éditeurs canadiens doivent prendre la relève de leurs collègues français. Compte tenu des circonstances exceptionnelles, un arrêté ministériel suspend provisoirement la loi internationale sur la propriété littéraire, les autorisant à réimprimer les titres publiés en territoire ennemi. Le phénomène débute par une forte activité de réédition et de distribution des livres français, très lucrative pour les imprimeurs et éditeurs québécois déjà présents. Inspirés par cet élan, plusieurs intellectuels québécois engagés dans des revues d’avant-garde se lancent dans l’aventure éditoriale. Trois nouvelles maisons d’édition – L’Arbre, Variétés et Fides – voient le jour en quelques mois. C’est le début au Québec d’une intense période de création, qui favorise la modernisation et la promotion de la littérature québécoise. Le mouvement est stimulé par la proximité avec la littérature française de l’entre-deux-guerres (Duhamel, Proust) et avec les écrivains français en exil aux Etats-Unis (Saint-Exupéry), édités ou réédités par les éditeurs québécois. Dans une société jusqu’alors maintenue sous l’autorité morale et la censure intellectuelle du clergé catholique, cette action fait véritablement figure de combat contre les forces réactionnaires. Avec les Editions Fides, le livre religieux n’en connait pas moins un essor remarquable, contribuant lui aussi à dynamiser l’édition et la littérature québécoises. La proximité géographique entre Montréal et New York favorise les contacts avec les écrivains français exilés, mais aussi avec leurs éditeurs newyorkais, ce qui permet aux éditeurs québécois de publier des traductions d’auteurs américains. Leurs relations privilégiées avec l’Amérique latine leur permettent également de distribuer plus de la moitié de la littérature francophone dans cette région. En quelques années, la ville de Montréal devient le nouveau centre de l’édition française. Avec la Libération en 1944, les éditeurs québécois espèrent maintenir leur réseau de distribution en Amérique et l’étendre aux territoires libérés. Portées par cet espoir, de nouvelles maisons d’édition littéraire québécoises sont fondées. Des réalisations ambitieuses voient le jour, comme la première édition par Valiquette et Cardinaux des Œuvres poétiques complètes d’Hugo en un seul volume, véritable réussite matérielle et typographique. C’est aussi une période d’effervescence dans le domaine de l’illustration. Plusieurs artistes de renom, tels Pellan, LaPalme et Dumouchel, contribuent au renouvellement des arts graphiques appliqués au livre, encourageant une nouvelle génération d’illustrateurs et de graveurs innovants. Dans l’immédiate après-guerre, les éditeurs français manquent de papier pour reprendre leurs activités, ce qui permet aux Québécois de continuer à publier les nouveautés françaises, incluant celles issues de la littérature de la Résistance (Camus, Sartre). Sartre, en particulier, vient plusieurs fois à Montréal, manifestant un réel intérêt pour les possibilités de publication au Québec. L’engouement pour l’édition de beaux livres se poursuit, avec la publication du Songe de Vercors, illustré par Masson chez Parizeau. Avec le retour à la normale, les éditeurs québécois vont toutefois cumuler les déconvenues. Les éditeurs français reprennent en effet l’intégralité de leur activité, provoquant la faillite de leurs collègues d’outre-Atlantique, qui doivent également faire face à une hausse subite des coûts de fabrication, à la baisse de la demande nationale pour le livre canadien et à la mauvaise réception de la littérature québécoise en France. Ce mouvement s’accompagne d’un renouveau de la censure morale, orchestré par le clergé catholique et les responsables politiques du Québec, qui accusent les éditeurs d’avoir publié des auteurs classés à l’Index et des écrivains soupçonnés de collaboration. C’est le début d’une phase de déclin soudain de l’édition littéraire québécoise. Les ouvrages réunis, exposés et reproduits dans ce catalogue sont le témoin de ce phénomène méconnu du public, qui a permis l’avènement d’une littérature québécoise indépendante de la littérature française, capable de revendiquer et d’assumer son américanité. La reproduction conjointe d’affiches, de journaux, de tapuscrits et de manuscrits permet de replacer pleinement cette production dans son contexte social, idéologique et politique. Le lecteur trouvera en fin d’ouvrage des annexes utiles, comme une chronologie détaillée de la vie littéraire et éditoriale québécoise entre 1938 et 1948.

3Cette lecture trouve un complément pertinent dans celle du catalogue de l’exposition Archives de la vie littéraire sous l’Occupation. A travers le désastre, dirigé par Robert O. Paxton, Olivier Corpet et Claire Paulhan (Paris, Tallandier/IMEC, 2009). L’exposition s’est tenue en 2008 et 2009 à l’Institut Mémoires de l’édition contemporaine (IMEC) de Caen, puis à la New York Public Library (NYPL). L’objectif des auteurs est de retracer les chemins souvent tortueux empruntés par les intellectuels français au cours de la Seconde Guerre mondiale. Ces itinéraires sont recomposés à travers une riche sélection d’imprimés (extraits de journaux, d’ouvrages, de correspondances, reproductions de tracts, photographies, affiches, etc) dont l’assemblage permet de restituer la vie littéraire française entre 1940 et 1945. L’une des principales qualités d’Archives de la vie littéraire sous l’Occupation réside en effet dans la finesse avec laquelle les auteurs, en particulier Robert O. Paxton, reconstituent l’état d’esprit – entre désorientation et inquiétudes face à l’avenir – des intellectuels français suite au choc de la défaite. En juin 1940, la certitude de la victoire allemande et de la puissance nazie bouleverse les convictions. Qui peut prédire combien de temps va durer l’Occupation ? Faut-il collaborer, résister ou patienter ? La résistance passe-t-elle par les armes ou l’écriture ? et que publier ? comment ? affronter la censure et les lois de l’Occupation ou au contraire ruser avec elles ? Les allégeances de la communauté littéraire fluctueront au cours des années, avec le passage progressif de la victoire du camp nazi vers celui des Alliés, la brutalité grandissante de l’occupant et le discrédit croissant du maréchal Pétain, mais aussi en fonction des loyautés personnelles. Pour les intellectuels, les prises de position semblent d’autant plus significatives que leur voix constitue, de gré ou de force, un enjeu politique majeur. L’Occupation fait par ailleurs voler en éclat la géographie de la vie intellectuelle française d’avant-guerre, dont le centre était Paris. Beaucoup d’écrivains et de journalistes s’exilent en zone libre, mais aussi en Suisse, aux Etats-Unis, en Argentine, au Brésil et au Canada, plus spécialement à Montréal, devenue capitale de l’édition française hors de France. Le chapitre Solidarités internationales, dont la section consacrée au Québec est signée par Jacques Michon, revient sur l’action des éditeurs québécois – Valiquette, Hurtubise, Charbonneau, Raymond, Parizeau – à partir de 1940. Ce catalogue reconstitue la complexité des mentalités et des enjeux animant la vie intellectuelle française, offrant au lecteur une vision plus complète des événements qui ont suscité en parallèle cette période d’épanouissement sans précédent de la vie littéraire et éditoriale québécoise que Jacques Michon reconstitue pour nous à BAnQ.