Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2010
Janvier 2010 (volume 11, numéro 1)
Laure Depretto

Le péritexte ou l’esclave rusé

Arbi Dhifaoui, Le Roman épistolaire et son péritexte, préface de Jan Herman, « Faut-il lire les préfaces de romans ? », Tunis : Centre de publication universitaire, 2008, 420 p., EAN 9789973374813.

1Si le péritexte1 est au service du texte qu’il escorte, peut-être mérite-t-il au moins autant d’attention que son maître. Cet égard critique aux alentours d’un texte, en pleine expansion dans le champ critique, sous l’impulsion notamment des travaux de Gérard Genette, se manifeste dans le livre d’Arbi Dhifaoui, qui teste un certain nombre de catégories mises en place par les poéticiens des titres et des préfaces sur un genre péritextuel particulier, celui des romans épistolaires. Où commence la fiction ? Une préface en fait-elle partie ? Quelles sont les ruses préfacielles typiques, les invariants d’une pratique répandue au XVIIIe siècle, celle de « la fiction du non-fictif » (Jean Rousset) ? Telles sont les questions auxquelles le livre d’Arbi Dhifaoui s’efforce de répondre. Placé sous une triple étoile, celle de Jean Rousset pour le domaine de l’épistolaire, celle de Gérard Genette pour le champ paratextuel, et surtout celle de Jan Herman, préfacier du livre et pionnier dans l’étude des péritextes des romans-mémoires et des romans épistolaires du XVIIIe siècle2, cette étude se situe à la croisée de plusieurs disciplines, notamment la poétique et la stylistique, après un petit détour par la titrologie (C. Duchet).

2Dans sa préface, Jan Herman évoque le rôle joué par les préfaces de romans-mémoires et de romans épistolaires au XVIIIe siècle. Celles-ci présentent souvent une dimension réflexive et une dimension narrative. Elles racontent l’histoire de l’accès au texte et donnent ses conditions de possibilité au texte. L’accent est mis sur le cas des préfaces dénégatives, c'est-à-dire celles qui s’efforcent de convaincre le lecteur, au seuil du roman, que justement il ne s’agit pas d’un roman. La préface dénégative a pour slogan : ceci n’est pas une fiction. « Feintise ludique » (J.-M. Schaeffer), la préface dénégative est aussi une parade pour légitimer et faire passer comme en contrebande un discours sur le moi à une époque où cela ne va pas encore de soi. Pour Jan Herman, le livre d’Arbi Dhifaoui est une exploration du « paradoxe fictionnel au XVIIIe siècle » (p. XVII).

3L’introduction définit l’étendue du corpus et le cadre chronologique de l’étude : les Lettres portugaises de Guilleragues (1669) en sont le point de départ et les Mémoires de deux jeunes mariées d’Honoré de Balzac (1842) l’aboutissement.

4La première partie : condamnations du genre romanesque et succès du roman épistolaire se place sous le signe du paradoxe : paradoxe entre l’avènement du roman et son illégitimité persistante. On peut se demander d’ailleurs s’il s’agit véritablement d’un paradoxe ou simplement d’une tension propre à la séparation entre culture légitime et culture illégitime, entre succès de librairie et succès d’estime, le roman étant pour l’époque ce que serait pour nous aujourd’hui le blockbuster au cinéma : un succès en termes d’entrées, un produit de consommation culturelle recevant rarement une consécration critique.

5Cette partie commence par une brève histoire du genre romanesque en fonction de sa réception : rappel des reproches faits au roman par les institutions religieuses et politiques ; évocation du succès éditorial et de l’essor du roman épistolaire (voir le tableau quantitatif, p. 49). Il aurait été d’ailleurs intéressant et sans doute plus éloquent de comparer cette production avec la production éditoriale d’un autre genre, ou avec le roman en général. L’avantage du roman épistolaire est d’être un genre délimité dans le temps, peu pratiqué aujourd’hui, à quelques exceptions notables (notamment John Berger, Lettres de A à X, L’Olivier, 2009). Ce genre peut ainsi être ressaisi dans son histoire, relativement brève dans l’histoire des genres. Le schéma repris par Arbi Dhifaoui ici est le modèle historique essor-apogée-déclin. Les points d’appui de ce parcours sont d’abord Les Lettres portugaises qui inaugurent l’ère à venir du roman par lettres. Puis l’apparition de la polyphonie : avec les Lettres persanes (1721), succès éditorial dont témoignent notamment le nombre de contrefaçons, le nombre de rééditions. Les Lettres péruviennes (1747, 1752) sont considérées comme le midi du genre. Puis sont évoqués Mme Riccoboni, et l’apogée : Julie ou la Nouvelle Héloïse, bestseller, réédité soixante-douze fois jusqu’à la fin du siècle.

6Sont exposées ensuite les raisons possibles de ce succès d’époque. Le roman épistolaire possède, par rapport au roman en général, des caractéristiques attractives : imitation d’une pratique d’écriture réelle, il peut s’avancer masqué et se faire passer pour vrai. C’est le cas notamment des romans épistolaires qui intègrent les parlers régionaux, de classe, les langues étrangères. Ce « réalisme linguistique » (p. 97) participe au souci de vraisemblance d’un genre en quête de légitimité et de reconnaissance. D’autre part, le discours de la lettre d’amour, ou « littérature du cardiogramme » (Jean Rousset, cité p. 105) participe aussi à la fabrication d’un discours vrai. Enfin, ultime raison donnée à ce succès particulier d’un sous-genre romanesque : sa place à « l’intersection de deux systèmes », le « système littéraire » du roman, le système « non-littéraire » des manuels épistolaires et des correspondances réelles. Une partition entre système fictionnel et système non fictionnel ou factuel aurait à ce propos été sans doute plus prudente et plus en phase avec le propos général de l’argumentation : d’une part, cette distinction n’était pas la même à l’époque et l’on connaît aussi la fortune littéraire de certains textes de non écrivains ; d’autre part c’est bien en se faisant passer pour non fictionnels que ces romans comptent sur le succès, en pariant sur leur intégration dans un système qui n’est pas le leur. Sans doute difficile à évaluer, on pourrait imaginer une étude qui tenterait de saisir la part de crédit apporté par les lecteurs à tous ces dispositifs de ruse3. S’agissait-il vraiment d’un leurre qui marchait ou d’un exercice de connivence ? Pour Dhifaoui, en imitant manuels et lettres réelles, le roman-mémoires et le roman épistolaire réagissent contre le roman romanesque et fondent leur succès auprès du lectorat sur la perception d’une demande du public : plus de vraisemblance, plus de ressemblance à la « vraie vie ». On pourrait ici se demander quelle étude faire justement qui donnerait des éléments matériels d’analyse sur cette question de la demande. Si l’offre est bien là, quelle était la demande du lectorat d’époque ?

7Cette première partie moins convaincante que les suivantes parce qu’encore en partie extérieure au sujet, est en fait davantage une grande introduction sur la place du roman épistolaire dans le genre romanesque.

8Avec la deuxième partie : le péritexte : discours dénégatif de la fiction romanesque, on entre dans le cœur de l’étude. L’étude du péritexte ici se limite à l’analyse des appareils titulaires et préfaciels. L’étude des titres des romans épistolaires est précédée d’une mise au point théorique sur la titrologie (Yannick Séité, Claude Duchet, Gérard Genette, Léo Hoek…), mais sans que soit menée une étude d’histoire du livre (stratégies éditoriales des libraires, présentation matérielle…). Arbi Dhifaoui récapitule les noms donnés aux différents segments (titre/titre secondaire ou sous-titre/indications génériques).

9À l’issue de ce préambule, il isole deux types de titres : les titres simples (exemple : Lettres persanes) et les titres composés (exemple : Julie ou la Nouvelle Héloïse. Lettres de deux Amans, habitans d’une petite ville au pied des Alpes). Dans les titres simples, la mention du genre (titre rhématique) appartient au titre qui s’organise autour du mot « lettre », qu’elles soient portugaises, persanes, péruviennes ou neuchâteloises. Dans les titres composés, la mention du genre peut apparaître dans l’un des trois segments. C’est en effet la deuxième distinction que fait le critique : parmi les titres composés, on trouve les titres à deux segments (exemple : Les Liaisons dangereuses ou lettres recueillies dans une société) et les titres à trois segments ou « à triple détente » (Claude Duchet)  (exemples : Le Paysan perverti ou les dangers de la ville, histoire récente mise à jour d’après les véritables lettres des personnages…, La Paysanne pervertie ou les dangers de la ville, Histoire d’Ursule R***, sœur d’Edmond, le paysan, mise à jour d’après les véritables lettres des personnages…). Dans les titres composés à deux segments, on trouve plusieurs sous-genres : le titre type « X ou lettres de… », le titre type « X ou Lettres de…sur…. ».

10Les chapitres suivants sont consacrés à la préface. Sont examinés d’abord la préface comme récit, puis la préface comme discours.

11Pour ce type de préface, Dhifaoui fait un relevé des contenus et informations qu’on retrouve dans ces types de préface : origine sociale des correspondants, leurs qualités et leurs défauts, le contexte de l’échange épistolaire, la relation de la trouvaille du manuscrit, les principales étapes de l’itinéraire de la correspondance. Puis il propose une typologie :

12A. l’éditeur a écrit l’histoire à partir d’une matière brute. L’éditeur est aussi le rédacteur, s’il n’est pas l’inventeur. Exemples : Sophie Cottin Claire d’Albe (1799) et Mme de Krüdener, Valérie ou Lettres de Gustave de Linar à Ernest de G. (1803)

13B. l’éditeur n’est bien que l’éditeur. Dès lors, plusieurs possibilités :

14B1. L’éditeur a recueilli une correspondance authentique. Exemple : Lettres de la religieuse portugaise, la Nouvelle Héloïse ;

15B2. Le manuscrit a été remis par son auteur à l’éditeur. Exemple : Lettres de Babet, Lettres persanes ;

16B3. Le manuscrit a été trouvé, dans un jardin public par exemple, ou encore dans un tiroir4. Exemple : Lettres de la grenouillère ; de Vadé ;

17B4. Le manuscrit a été remis à l’éditeur par une tierce personne. Exemple : Les Lettres péruviennes, Les Liaisons dangereuses. Un chapitre séparé est consacré à ce dernier cas de figure : les itinéraires d’un manuscrit ou comment une correspondance privée est parvenue au public par l’intermédiaire de « navettes ». Dhifaoui relève différents degrés de complexité : navette à deux relais, navette à plusieurs relais… À ce titre, il serait intéressant de comparer avec les fictions de manuscrits trouvés dans d’autres romans, non épistolaires.

18La séparation entre les deux types de préface s’explique par une nécessité théorique, elle permet l’analyse mais Dhifaoui rappelle le caractère hybride et mixte de toute préface. Une fois encore, plusieurs cas sont possibles : le roman a une seule pièce liminaire, deux, trois ou quatre (voir les tableaux des p. 223-226). Après la typologie, les fonctions remplies par ces pièces liminaires sont énumérées. Les arguments principaux de ces discours sont le plus souvent l’utilité documentaire, l’exemplarité de l’histoire et la singularité de son auteur, l’utilité morale. Parmi les formes que peuvent prendre ces discours, les cas de dialogisme, de mises en scène de débats sont particulièrement intéressants. C’est le cas par exemple de la seconde préface à la Nouvelle Héloïse qui prend la forme d’un dialogue entre R. et N.  Ce dispositif permet à l’auteur de prévoir, devancer et intégrer les objections prévisibles des futurs lecteurs, notamment le reproche de représenter des gens de basse condition.  

19La troisième partie « Le Clair-obscur » porte sur le jeu constant qu’opère le roman épistolaire entre vérité et mensonge, entre reconnaissance et déni et s’efforce de montrer « comment le discours péritextuel est irréductible à la dimension narrative et authentifiante » (p. 379) analysée dans la deuxième partie. Elle s’intéresse notamment à la figure du romancier-éditeur et aux effets de la concurrence entre deux discours péritextuels. La préface-dialogue de Jean-Jacques Rousseau y est étudiée dans le détail.

20Sur 736 romans épistolaires entre 1669 et 1842, 266 ont paru sous l’anonymat. Certains le sont toujours, d’autres sont d’attribution douteuse, d’autres encore n’ont été anonymes qu’à la première édition : Lettres persanes, Lettres d’une péruvienne, Lettres de mistriss Fanni Butlerd… Après cette mise au point, Dhifaoui expose les raisons d’un recours courant à l’« auteur trois étoiles » (Jan Herman) : politiques, sociales mais peut-être d’abord et surtout rhétoriques et poétiques. Dans la suite, il revient sur le « topos du manuscrit trouvé », puis questionne le degré de crédit à accorder aux déclarations préfacielles, montrant que le roman épistolaire est aussi ce genre qui joue et met en scène le plaisir alterné d’une lecture « à la lettre » et d’une lecture soupçonneuse. Toujours dans cette perspective, il analyse des cas de péritextes contradictoires entre eux (introduction générale contre préface tardive comme pour les Lettres persanes, « avertissement de l’éditeur » et « préface du rédacteur » pour Les Liaisons dangereuses, « petite préface » et « entretien sur les romans » pour la Nouvelle Héloïse). Ce dernier exemple est étudié plus en détail : faut-il considérer cette « seconde préface » comme un texte autonome ou dépendant ? « Lieu interlope de manœuvres et de passes5 », cette préface se distingue en effet des autres par l’absence d’informations sur la provenance et l’origine de la correspondance. N., l’homme de lettres n’y arrache jamais à R., l’éditeur l’aveu de fictionnalité - ou de réalité - et ne récolte que des réponses équivoques : « Ai-je fait le tout, et la correspondance entière est-elle une fiction. Gens du monde, que vous importe ? » (cité p. 345)

21À l’issue du livre, on mesure le chemin parcouru : on est passé de la description d’un péritexte dépendant (appareil titulaire et instance préfacielle) à l’interprétation du péritexte comme entité autonome et (plus) émancipée (qu’on ne croit), d’une lecture littérale et obéissante prenant d’abord le slogan martelé par les différents dispositifs préfaciels « ceci n’est pas une fiction » pour argent comptant, à une analyse des zones d’indétermination et de perturbation présentes dans les préfaces fictionnelles des romans épistolaires. Même si l’on peut critiquer un certain nombre de partis pris, dans la présentation de l’histoire du genre notamment, ce livre a l’avantage de rendre au péritexte ce qui lui appartient, et de participer à l’entreprise critique de mise en lumière des parties jusque-là négligées dans l’étude du roman et du romanesque. Par la mise en pratique et la confrontation des catégories critiques à un corpus particulier, Dhifaoui nous convainc qu’en régime fictionnel, une préface a son mot à dire sur la fiction que le lecteur s’apprête à commencer et que le maître n’est pas toujours celui qu’on croit.