Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2010
Janvier 2010 (volume 11, numéro 1)
Claire Ducournau

Stratégies identitaires des écrivains afro-antillais

1Le livre a pour objet les conditions sociales de l’émergence littéraire, à Paris, entre 1920 et 1960, des auteurs originaires d’Afrique subsaharienne ou des Antilles, alors sous domination française. Une perspective interdisciplinaire imprégnait déjà les analyses littéraires pionnières portant sur ces écrivains1, presque un demi-siècle auparavant, dont certaines orientations semblent cependant désormais datées. Le travail de Buata Bundu Malela propose un point de vue renouvelé, en croisant les apports de l’histoire littéraire la plus récente avec une philosophie néo-kantienne développée par Lambros Couloubaritsis, et la théorie du champ forgée par Pierre Bourdieu. Cette dernière est considérée comme « la plus utile » pour dépasser l’antinomie entre « les lectures tant internes (linguistique, stylistique, poétique, etc.) qu’externes (historique, politique, biographique, etc.) » (p.  8), et ainsi changer le « regard porté sur les littératures africaines » (p.  9).

2Le travail de recherche part d’un postulat initial : la façon dont les auteurs afro-antillais se construisent une identité spécifique passe par la nature et la forme de « leur rapport à l’Afrique, tant d’un point de vue sociopolitique que d’un point de vue littéraire » (p.  7, p.  12). Eloignés de ce continent dans l’espace et/ou le temps, ils s’en rapprochent cependant par la recréation artistique qu’ils en font (p.  18). L’analyse de cette proximité ambivalente est donc menée sur le terrain des écrits, en y cherchant quatre types d’« expériences familières régulées et unifiées par des modèles empiriques, c’est-à-dire des schèmes (parenté, violence, amour et chemin) » (p.  7).

3Le plan chronologique de l’ouvrage donne à lire trois phases s’attachant à cinq auteurs principaux. Le premier temps, de 1920 à 1935 (chapitres 1 et 2), est dominé par la figure de René Maran, qui préconise l’assimilation et un traitement authentique de l’Afrique : il voit la genèse du microcosme littéraire afro-antillais autour de la création de revues et de mouvements nègres francophiles. Le régime d’authenticité par rapport à un référent africain, dont les conditions d’émergence sont précisément retracées (p.  50, pp.  96-99), sera un trait partagé par tous les auteurs étudiés, jusqu’au changement instauré par Édouard Glissant. La seconde période, de 1935 à 1950 (chapitres 3 à 7), voit la consolidation du sous-champ littéraire afro-antillais à travers le mouvement de la négritude, puis la création de Présence africaine en 1947 par Alioune Diop.  L. S. Senghor et A. Césaire, « dominé[s] parmi les dominants, dominant[s] parmi les dominés » (p.  175), sont plus dotés en capitaux culturel et symbolique que leurs prédécesseurs, et légitimés par les parrainages respectifs de Sartre et d’Aragon, préfaciers de leurs ouvrages. Qualifiés, à l’image de Baudelaire dans Les Règles de l’art, de « nomothètes », ils redéfinissent à leur mesure les règles du jeu littéraire dans le sous-champ.  La troisième phase, de 1950 à 1960 (chapitres 8 et 9), regroupe les cas d’Édouard Glissant et Mongo Beti, qui proposent respectivement une pensée de l’antillanité et de la relation, puis une dénonciation systématique de la colonisation.

4Les cadres de la sociabilité intellectuelle de ces écrivains apparaissent dès la première période, représentés par le salon des sœurs Nardal. Trois revues se succèdent, gagnant en radicalité, sans échapper cependant à l’idée de répartition raciale des groupes humains : La Revue du Monde Noir (1931) est suivie d’un unique numéro de Légitime Défense (1932), influencé par le communisme et le surréalisme, puis de L’Etudiant Noir (1935), qui propose plusieurs voies pour l’avenir de la « littérature nègre ». Ces revues ouvrent leurs portes aux Antillais et aux Afro-Américains, le Sénégalais Senghor y faisant figure d’exception, sans doute en conséquence de la faiblesse du système d’enseignement en vigueur en AOF, alors quasi inexistant en AEF (p.  114). C’est en revanche principalement parmi les « Aofiens » que se recrutent les contributeurs à Présence africaine quelques années plus tard, alors que la revue Tropiques créée en 1941 en Martinique, a été le laboratoire des vues littéraires césairiennes jusqu’à la Libération. La dotation en capitaux de L. G. Damas et A. Césaire, opposés à toute assimilation, s’accroît, comme celle de Senghor. La proximité intellectuelle que ce dernier entretient avec Sartre et Les Temps Modernes est analysée comme une stratégie gagnante au moment où l’engagement sartrien domine le champ littéraire parisien (p.  226, p.  247). Senghor estime que la colonisation permet des contacts entre cultures, quand Césaire ne l’envisage que comme un phénomène de destruction et d’appauvrissement culturels, tout en remplaçant dans ses œuvres le schème senghorien de la parenté par celui de la violence.

5Elève d’Aimé Césaire au lycée Victor Schoelcher, Édouard Glissant noue ensuite à Paris de solides amitiés dans le microcosme afro-antillais (Frantz Fanon), comme au pôle le plus autonome du champ littéraire parisien, auprès d’Yves Bonnefoy ou de Maurice Nadeau, qui l’intègre au comité directeur des Lettres Nouvelles. Participant au débat sur la poésie nationale au Congrès des écrivains et artistes noirs à Paris en 1956, récompensé en 1958 par le Prix Goncourt pour La Lézarde, il est assigné à résidence entre 1961 et 1965 pour ses opinions politiques, alors qu’il défend une plus large autonomie des Antilles que la départementalisation prônée par Aimé Césaire. Reprenant le schème césairien de la violence, il lui adjoint celui du chemin pour critiquer la négritude et le lien fort qu’elle postulait avec l’Afrique au bénéfice d’une poétique de la relation centrée sur la spécificité des Antilles. Comme dans le cas de Mongo Beti, qui recourt au schème du chemin et à la critique sociale, sa contestation de la domination des poètes Césaire et Senghor est voilée par le recours au genre romanesque. L’attaque, par Beti, de L’Enfant noir de Camara Laye, auteur à succès soutenu par Senghor, place ainsi en apparence la polémique au niveau de la technique et des choix romanesques. Mais c’est bien une opposition politique au futur président sénégalais2, plus complaisant à l’égard de la colonisation, qu’il faudrait y voir, par un « dysfonctionnement générique », déjà repéré par Paul Aron concernant les symbolistes belges (p.  373). Dans ces deux cas, il s’agit d’adopter, en termes de genre littéraire, de choix éditorial, et d’écriture, une stratégie conjointe d’assimilation, niant l’appartenance particulariste pour viser le centre du champ littéraire parisien, et de dissimilation, visant le sous-champ littéraire afro-antillais (p.  415-6), sans lequel ces auteurs, y risquant la marginalisation en 1920, n’auraient pas de légitimité littéraire spécifique en 1960.

6De l’ambitieux programme que se fixe l’ouvrage (p.  12), les principales questions reçoivent donc une réponse claire. Si l’importance du débat interne, « anthropologico-littéraire », autour du rapport à l’Afrique, semble davantage postulée que véritablement prouvée, on peut souligner les gains d’intelligibilité qu’apporte la mise en perspective relationnelle systématique, synthétisée au fur et à mesure dans des tableaux, jusqu’à une récapitulation générale (p.  422). L’ensemble des textes étudiés y est envisagé de manière convaincante comme un corpus qui se répond, en homologie avec les positions occupées par leurs auteurs.

7L’« écrivain afro-antillais » aurait cependant gagné à être nettement défini3, et la procédure de sélection des auteurs étudiés à être clarifiée. Considérés comme « les forces principales les plus actives dans le microcosme » (p.  23), ces derniers sont en effet érigés en représentants d’une population relativement unifiée par son usage des mêmes schèmes4, ce qui autorise des montées en généralité contestables en l’absence d’une telle étape5. Si l’on reconnaît les écrivains consacrés par l’histoire ou les anthologies, seule une étude sérielle systématique, à l’aide d’indicateurs de reconnaissance, aurait pu replacer ces cas dans un ensemble - d’autant que les études de trajectoires exposées dans le livre, finalement nombreuses, auraient permis une telle démarche à peu de frais. La définition et l’usage de la notion de « posture identitaire », présentée en introduction (p.  7) mais peu utilisée en tant que telle, restent aussi assez flous. Au-delà des propriétés sociales objectives, toujours bien distinguées, faire la part de l’identité assignée et de l’image de soi assumée - pas seulement dans les textes littéraires -, aurait peut-être davantage dynamisé les raisonnements. De même, la jonction disciplinaire entre littérature, sociologie et philosophie, semble parfois délicate lorsqu’elle est concrètement appliquée. S’il est par endroits pratiqué (p. 295), l’exercice de la lecture littéraire, attentive à la forme, est ainsi récusé (p. 21), quand les textes poétiques ou romanesques sont parfois mis sur le même plan que les textes d’idées, d’une manière un peu réductrice par rapport à la volonté d’articuler analyses interne et externe des œuvres.

8Ces quelques réserves incitent à poursuivre la recherche sur d’autres modes plutôt qu’à la mettre en cause, tant elle se révèle une remarquable contribution interdisciplinaire à l’histoire littéraire et intellectuelle.