Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2010
Janvier 2010 (volume 11, numéro 1)
Karen Ferreira-Meyers

Les mots migrateurs

Marie Treps, Les mots migrateurs. Les tribulations du français en Europe, Paris : Éditions du Seuil, 2009, 373 p., EAN 9782020862585.

1Dans cet ouvrage de vulgarisation, Marie Treps entreprend une "promenade française en Europe" dans laquelle elle retrace l'évolution et les pérégrinations du français, "langue véhiculaire" dans un continent polyglotte. L'aperçu général du premier chapitre commence au Moyen Âge où les conquêtes territoriales, accompagnées de migrations, souvent basées sur des motivations religieuses, entament l'expansion de la langue française. Les circonstances politiques (l'Édit de Nantes, par exemple), économiques (la naissance de l'imprimerie, entre autres) et culturelles (des contacts entre les élites intellectuelles francophiles et l'aristocratie s'améliorent surtout à l'Ère des Lumières) ont des retombées linguistiques jusqu'aujourd'hui: les "mots français saupoudrent les langues d'Europe, traces émouvantes de l'universalité de la langue française" (p. 25).

2Divisé en neuf étapes, cet ouvrage analyse la migration du lexique français au sein de l'Europe. La première étape se concentre sur les langues germaniques et passe donc de l'Allemagne, par les Pays-Bas au Royaume-Uni. Malheureusement, et malgré le fait que Treps avait annoncé son amour pour la Belgique dans son introduction (p. 7-8), l'auteur n'inclut aucune trace française dans le flamand, une des langues parlées, avec le wallon, en Belgique. La deuxième étape amène le lecteur au pays des Celtes, en Irlande, alors que la troisième étape fait le tour des langues scandinaves, allant des langues parlées au Danemark et en Suède à celles utilisées en Norvège. Pour son quatrième parcours, l'auteur a fait des recherches en Lettonie et en Lituanie pour analyser l'influence du français sur les langues baltes. Les langues finno-ougriennes parlées en Estonie, en Finlande et en Hongrie, ont trouvé leur place dans la cinquième étape. L'accueil du français dans les langues slaves est décrit dans la sixième partie où le lecteur voyage de la Tchéquie, la Slovaquie, la Slovénie, en passant par la Servie, la Croatie, la Bosnie et le Monténégro à la Bulgarie, la Pologne et la Russie. Les trois dernières étapes résument la progression du français dans la seule langue ouralo-altaïque parlée sur le continent Européen aujourd'hui, le turc (septième étape), dans une langue indo-européenne isolée, le grec et dans les autres langues romanes, notamment l'espagnol, le portugais, l'italien et le roumain. Ici encore, un absent important, le romanche, parlé en Suisse.  Les raisons pour l'absence du romanche, du wallon et du flamand ne sont, par ailleurs, pas rendues explicites. Le lecteur pourrait deviner que ces langues ne sont pas les langues nationales d'un pays européen.  

3Tous les chapitres, au sein des "étapes", se concentrent sur une langue nationale et sont organisés de façon identique: le chapitre commence par une brève description des particularités de la langue, ensuite Treps mentionne le destin des mots français au contact avec cette langue. L'auteur continue son analyse en expliquant l'utilisation du français dans ce pays en particulier à la date actuelle. Elle donne des exemples précis pour montrer comment les verbes français sont accommodés au système verbal local et elle choisit quelques mots français, de façon anecdotique, pour en retracer l'acceptation étrangère. Chaque chapitre inclut quelques "curiosités" linguistiques ainsi qu'une partie consacrée aux "faux amis". Dans la partie intitulée "décalage", plusieurs expressions étrangères sont comparées à des proverbes français. Les chapitres se terminent tous sur "l'exemple français" dans lequel la chercheuse fait le tour des caractéristiques typiquement françaises, positives ainsi que péjoratives (d'après les autres nationalités européennes), telles que la courtoisie, l'élégance, la séduction, le raffinement, le charme, le romantisme, la diplomatie, mais aussi la prétention, le côté "joueur", le manque de respect, l'obstination, l'orgueil; le chauvinisme, l'arrogance et l'agressivité, et quelques "mots choisis". Ici, l'auteur a interviewé des amis, des étrangers vivant en France ou des Français vivant dans un autre pays européen, afin de trouver des mots ou expressions typiques difficilement traduisibles en français, comme par exemple "saudade" et "francesinha" en portugais, "volere bene" en italien, "Zweisamkeit" et "Schadenfreude" en allemand, "gezellig" en néerlandais et "back seat driver" en anglais.

4Le dernier chapitre du livre, intitulé L'imaginaire résume l'ouvrage sous trois divisions: De l'usage du français en Europe, Ce français qui voyage en Europe et Un français délicieux, obsolète, un français de pacotille?

5En conclusion, cette publication de vulgarisation scientifique offre une vision globale de la "migration" des mots, des expressions, des idées, des concepts et des stéréotypes linguistiques du français dans les autres langues européennes et mérite une lecture pour ses informations riches et approfondies. La francomanie ou la gallomanie a certainement, tel le "baiser français", fait le tour de l'Europe.

6Le nombre relativement élevé de coquilles (par exemple "intelligantie" pour "intelligentie", p. 64, "fatal" pour "fataal", p. 66, "to kik the bucket" pour "to kick the bucket", p. 82, "gradé" pour "gardé", p. 221, "messagem" pour "mensagem", p. 323, "boa commo milho" pour "boa como o milho", p. 328), de fautes grammaticales (l'adjectif de nationalité s'écrit avec majuscule en néerlandais (p. 67) et en anglais (p. 83)), d'erreurs ("une chips"? p. 98) et de références bibliographiques manquantes (numéro de page manquante pour la citation de la p. 9) font que cette publication, autrement très soignée, n'est pas une réussite éditoriale complète. Il est aussi regrettable que certaines expressions n'ont pas été traduites, comme celles de la page 310 et 339.

7La bibliographie sélective, divisée en deux sections, la première incluant ouvrages et revues, la seconde articles, est un peu trop succincte pour aider le linguiste expert. Le néophyte ou le lecteur généraliste intéressé par l'évolution des langues y trouvera l'essentiel.