Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2009
Novembre 2009 (volume 10, numéro 9)
Sébastien Baudoin

« Le soleil titre la littérature »

Hugues Laroche, Le crépuscule des lieux (Aubes et couchants dans la poésie française du XIXe siècle), Aix-en-Provence : Presses de l’université de Provence, coll. "Textuel Poésie", 2007, EAN 9782853996853.

1Composante essentielle du paysage, le soleil est un pôle fertile de cristallisation pour l’imaginaire des poètes dans la dynamique créée, au sein de leurs œuvres, par l’aube et le couchant. C’est cette logique bipolaire qu’envisage Hugues Laroche dans son ouvrage intitulé Le Crépuscule des lieux.

2Après avoir abordé les « préliminaires méthodologiques » et « lexicographiques » d’usage en manière d’introduction, Hugues Laroche envisage l’axe fédérateur de son analyse qui se trouve à l’articulation entre les « soleils individuels » que sont les poètes du XIXe siècle et « l’histoire littéraire » dans une « interaction du thématique et du collectif » permettant de terminer un « éthos » poétique. Le soleil fait office de fil conducteur qui guide le lecteur dans ce parcours où les mouvements littéraires se croisent avec des perspectives plus centrées sur l’individualité poétique. Le premier chapitre de l’ouvrage considère ainsi ce qui a précédé l’éclat solaire du XIXe siècle : cette « archéologie solaire » permet de saisir les conditions d’émergence de la poésie solaire dans le « processus d’autonomisation de la description », des origines épiques, de Boileau et des « baroques » jusqu’au XVIIIe siècle et aux « grands textes romantiques ». C’est la naissance du paysage qui permet au romantisme, qui lui est consubstantiel, de donner sa véritable place au soleil — chez Lamartine ou Hugo par exemple. La description, objet de méfiance, devient le point focal où triomphe une esthétique nouvelle : son lien avec la peinture dans le domaine des paysages révèle alors combien la lumière — et donc le soleil — y tient une place essentielle et « indiscutable ». Le parcours diachronique du XIXe siècle peut commencer.

3Un combat, celui de « l’aube et de la nuit », objet du deuxième chapitre, anime tout d’abord les romantiques et préromantiques : les caractéristiques du soleil évoquent le feu ou permettent la création de formes, tissant une relation entre aube et couchant. « Point de départ d’une réflexion par analogie », le paysage est solaire chez Lamartine, qui y voit une des manifestations de Dieu. Source de méditation pour les romantiques, il peut prendre une connotation politique, comme chez Hugo, où signifier la décadence d’une époque : le soleil est ainsi à la fois objet d’un dialogue avec Dieu et élément d’une réflexion sur l’histoire. Il s’extrait du « vertige du stéréotype » pour prendre des significations nouvelles. Chez les Parnassiens, il s’intègre à une « rhétorique solaire » analysée au fil du troisième chapitre et constitue un « héliotropisme » qui rejette la nuit comme « repoussoir », chez Banville ou Leconte de Lisle, au profit d’une obsession solaire, celle d’un retour aux origines, à la fois « régressif et idéalisé ». Emblème de l’absurdité de la vie, l’astre du jour en vient à intégrer le poète lui-même, opposant le « levant euphorique » de la naissance au « couchant mélancolique » de la mort. Mais l’obsession solaire est aussi « perfection du verbe » et matière formelle au point que le poète finisse par s’y perdre dans le néant qu’il figure. Les Trophées d’Hérédia mettent ainsi en œuvre une « mystique de l’absence » où le constat est amer : si « l’idéal n’est fécond que lorsqu’on y fait tout rentrer », « le poète devant sa forme vide est [...] saisi par le morne ». Figure ambivalente, le soleil rejoint le régime du cliché : or, sur ces terres poétiques, « le cliché tue ».

4L’examen de l’œuvre de Gautier sous l’angle du « soleil » et des « ruses du désir », dans le quatrième chapitre de cet ouvrage, conduit alors le lecteur au cœur de la problématique développée par Hugues Laroche : « prototype du poète solaire », Gautier transpose la lumière dans le verbe, mêlant « passion pour la couleur » et « souffrance ». En mettant l’accent sur le nocturne pour en faire l’envers du diurne, il mène un « travail d’aveuglement » qui définit ce qu’il nomme la « blanche poésie ». Le pessimisme d’une « époque sans dieu » fait paradoxalement du noir le médian de la vision : s’y révèle un « feu sombre », image de « l’horreur du désir ». Le « seul remède à la mélancolie noire » demeure, dans l’univers romanesque de l’auteur, la « poétique de l’aveuglement par l’aurore ». Du nocturne au lunaire, il n’y a qu’un pas que franchit Verlaine, dont l’esthétique, étudiée au cinquième chapitre, combine « imaginaire et transgression ». Associant « soleil couchant » et « décadence », le poète fait du couchant un « symbole » : s’y lit en filigranes « un rapport à la loi tout à fait pervers dans ses visées transgressives ». Le couchant y demeure fondamentalement lié à la question de la « limite » : or, « écrire, c’est passer outre » et l’« aurore paillarde » forme un pendant nécessaire à la « gloire matinale » des premiers poèmes à Mathilde. La « lueur flottante » y figure « la source fantasmée de l’oeuvre », où l’origine rejoint la « pulsion de mort ».

5Verlaine préfigure ainsi l’utilisation du soleil par les poètes comme Laforgue, développant une « poétique de l’héliophobie », objet du sixième chapitre. La « pulsion de répétition » qui fonde la poésie de l’auteur aboutit au « procès du soleil », image d’un « Holocauste vivipare » où « le désir n’engendre que des mortels ». Laforgue lui préfère la lune et son écriture « apollonicide » passe par les « couchants parodiques », manière de prendre ses distances avec l’esthétique parnassienne. Le régime de l’apothéose permet au poète de « prendre sa place au soleil », jeu de substitution qui fait naître « une poétique du blanc comme seule transcendance ». La décadence est alors le ferment d’un renouveau par le « renversement des valeurs ». Plus largement, c’est toute la poésie décadente qui relève de la trajectoire solaire qui mène « de l’aura au halo ». L’ultime chapitre explore ce parcours en demi-teinte où les frontières sont parfois mouvantes entre Parnasse et Décadence. Soleil et poésie y plongent vers un destin commun, celui du néant : l’aurore devient couchant, comme chez Dierx, inversion qui entre en écho avec les aurores funèbres de Mallarmé. L’obsession de la mort du soleil trouve une modalité d’expression privilégiée dans l’œuvre de Cazalis par une « esthétique du vide » qui rejoint l’« obsession du néant » de la poésie hugolienne. La « prédilection pour le couchant » et l’utilisation des couleurs « les plus violentes et les plus surprenantes » caractérisent l’univers solaire décadentiste, rouge, rose ou jaune voire blafard, « littéralement saigné à blanc ». L’agonie s’y révèle par la teinte dans l’« esthétisation de la mort », la valorisation de la passivité et de la maladie. Cette « agonie solaire » n’est pas exempte d’une volonté de résurgence du mythe et la « mystique de l’absence » parnassienne cède la place à la trajectoire qui conduit de l’aura au halo, mimant le « retour du refoulé ». La mention par Hugues Laroche de quelques oubliés de la décadence dans son parcours nécessairement limité n’entame pas l’impression générale de son étude du décadentisme nourri par des « contradictions internes », celles d’une école « parvenue à son couchant et qui doit désormais lutter pour sa survie ».

6La conclusion de l’ouvrage prolonge cette réflexion sous la forme d’un épilogue (« le soleil titre... la littérature ! »). Fort du constat que « le soleil passe dans le titre », le critique parcourt leur valeur métaphorique dans les œuvres de poètes comme Ricard ou Sylvestre : comme « marqueur poétique », le soleil est omniprésent. Les écrits de Rimbaud en attestent, dont « l’héliotropisme » cherche à prendre à rebours l’esthétique solaire dominante en privilégiant l’aube stéréotypée au couchant novateur. Elle devient le point de départ d’une « quête » et d’un retour aux origines, dans une poésie où la boisson renvoie à la « soif de mort » et où les couchants prennent des allures fantomatiques. Mais l’apothéose lumineuse dans la poésie de Saint-Pol Roux laisse entendre que le mysticisme solaire n’est pas mort, renaissant dans le « lyrisme auroral » qui renvoie à l’œuvre « mise en abyme » dans les conditions de sa réalisation.

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8Au terme de ce parcours éclairant, sans mauvais jeu de mots, le regard du lecteur s’est agrandi de manière panoramique pour embrasser les nombreuses variations lumineuses des soleils poétiques prenant place dans l’histoire de la poésie du XIXe siècle. Il ne peut, à ce titre, que s’en réjouir.