Acta fabula
ISSN 2115-8037

2009
Novembre 2009 (volume 10, numéro 9)
Thibaut Chaix-Bryan

Blanchot et la philosophie

DOI: 10.58282/acta.5279
Olivier Harlingue, Sans condition, Blanchot, la littérature, la philosophie, L’Harmattan, coll. «  Nous, la sans-philosophie », 2009

1Ce dernier ouvrage de la collection « Nous, les sans-philosophie » dirigée par Gilles Grelet et François Laruelle, est la version remaniée de la thèse de philosophie d’Olivier Harlingue qui portait le titre : Maurice Blanchot et la philosophie, soutenue à Paris X-Nanterre en décembre 2005 et dirigée par Catherine Malabou.

2Dès son avertissement, l’auteur justifie le titre choisi pour la publication de sa thèse : « […] il [le titre] n’exprimait pas encore ce qui m’apparaît désormais comme l’enjeu réel de tout mon travail ; affirmer et penser l’écriture comme rupture inconditionnelle ou radicale » (9). L’auteur précise également que son travail se veut loin de toutes perspectives historiographiques ou comparatistes et qu’il s’agit de se concentrer sur les textes de Blanchot et uniquement sur Blanchot : « se rendre à Blanchot, cela consiste, pour l’essentiel, à le lire en lui-même et pour lui-même, à s’y enfermer littéralement » (10). Cette approche monographique de Blanchot « comme un absolu », pour reprendre l’expression de l’auteur, à pour but de montrer à quel point le romancier et essayiste défait et démonte l’exercice même de tout penser. En affirmant ce premier parti pris, l’auteur insiste ainsi sur sa volonté de ne pas comparer Blanchot avec une autre œuvre, il critique d’ailleurs assez sévèrement cette tendance de la recherche actuelle de ne plus étudier une œuvre pour elle-même. L’hégémonie de la philosophie est le deuxième parti pris de l’auteur : « on ne peut lire et comprendre mon approche de la pensée et de l’écriture de Blanchot sans admettre d’emblée non seulement cette hégémonie, mais aussi la toute puissance et la suffisance qui en sont indissociables » (11). La dernière remarque préalable à l’introduction de l’ouvrage concerne la non-philosophie, fondée par François Laruelle1, qui pour l’auteur est fondamentale dans son approche des textes de Blanchot : « La non-philosophie de F. Laruelle […] m’a donc permis non seulement de prendre conscience de la présence d’une exigence « non-philosophique » chez Blanchot, mais, aussi, et surtout, de poser la question de sa radicalité par rapport à toutes les figures déconstructrices de la philosophie » (12). Toutefois, Olivier Harlingue ajoute que son travail n’est pas un essai de non-philosophie laruellienne dans la mesure où l’auteur envisage avec Blanchot la possibilité d’une théorie « non-philosophique » de la philosophie non pas selon l’Un, mais exclusivement en fonction de la différence du neutre ; et cette précision permet à l’auteur d’annoncer sa problématique centrale à laquelle son travail cherche à répondre : «  une « non-philosophie » selon le neutre est-elle possible ? »  

3L’introduction générale qui suit pose plusieurs jalons essentiels à la compréhension des différents développements. L’auteur rappelle tout d’abord le lien indéfectible entre la littérature et la philosophie dans l’œuvre de Blanchot en insistant sur le fait que la philosophie recueille et rassemble toutes les ressources du langage et de la signification. Pour l’auteur, Blanchot suscite du « non philosophique » au contact même de la philosophie à partir de sa recherche littéraire. Le philosophe définit ensuite la relation de Blanchot à la philosophie comme  une non-relation ou plutôt comme l’abandon même de l’idée de relation : « Penser et écrire hors de tout rapport ou en faisant en sorte que la pensée et l’écriture ne soient plus uniquement le mouvement plastique de la mise en forme de quelque rapport ou relation que ce soit à un objet ou à un sujet – voilà bien « l’ambition » ou l’obsession qui détermine intimement le « dialogue »  de Blanchot avec la philosophie » (21). Cette observation d’un épuisement dans l’œuvre blanchotienne de l’idée même de relation ou de rapport est donc déterminante pour l’étude entreprise par l’auteur. C’est pourquoi l’auteur se permet de revenir sur l’étude de M. Zarader2 sur Blanchot et la philosophie pour en montrer les limites. Ceci amène l’auteur à insister sur la co-présence de la philosophie et de la littérature chez Blanchot : « […] il est question de la littérature avec la philosophie, de la philosophie avec la littérature » (24). L’auteur souligne ensuite le fait qu’il n’y a aucun concept central dans l’œuvre blanchotienne, ce qui rend d’autant plus difficile voire impossible la problématisation / thématisation de son œuvre et de son rapport à la philosophie. C’est cette impossibilité qu’il s’agit pourtant de problématiser. Olivier Harlingue explique dans quelle mesure Blanchot s’entretient avec la philosophie non pas en élaborant une question particulière, mais en mettant la pensée, en son fait même, en question : « la pensée est la question, elle est cela même qu’il s’agit de soumettre à la question par-delà le ou en deçà du jeu traditionnel de la question et de la réponse » (33). Les dernières pages de l’introduction précisent le parcours que va suivre l’auteur dans son étude du dialogue des textes de Blanchot avec la philosophie. L’auteur rappelle également qu’aucun ouvrage particulier de Blanchot ne contient une théorie de la philosophie mais que celle-ci est plutôt « déconcentrée », « toujours différée » d’où la difficulté de cette analyse : « La théorie blanchotienne de la philosophie est donc en constante réélaboration et nous devrons la ressaisir dans la pluralité de son « dynamisme » »(39). Le plan suivi par l’auteur est conçu en trois temps, selon les « trois devenirs de la pensée de Blanchot » comme les qualifie l’auteur. Il s’agit tout d’abord du moment, de Faux pas au Livre à venir, qui est principalement consacré à la phénoménalité propre de la littérature ou encore de la littérature en elle-même, Blanchot se fait dans cette période principalement critique et théoricien de la littérature ; le second temps qui s’étend de L’Entretien infini au Pas au-delà et à L’Ecriture du désastre est double, comme l’indique l’auteur, car il est à la fois le moment de la reprise médiatisée du phénomène littéraire par le biais d’une problématisation générale de la philosophie mais aussi celui de l’exposition du fragmentaire comme forme même de l’écriture désormais dégagée de la philosophie et de la littérature. Olivier Harlingue montre que, bien que la pensée de Blanchot soit composée de deux moments, elle s’articule selon un rythme presque hégélien : la troisième phase étant, après avoir pensé la question de la littérature par le biais de la philosophie et d’une mise à l’épreuve de celle-ci, de ne plus penser que l’écriture et ce en dehors non seulement de la littérature et de la philosophie, l’écriture fragmentaire étant l’aboutissement, la synthèse de ce parcours. Les analyses de l’essai, que nous allons résumer brièvement, s’articulent selon la succession de ces trois devenirs.

4La première partie de l’essai se consacre donc à la question du littéraire et plus précisément de la réflexion menée par Blanchot de la phénoménologie à l’ontologie du littéraire. L’auteur utilise le terme de phénoménologie du littéraire dans la mesure où celui-ci donne la primauté à l’expérience des textes et des œuvres littéraires, expérience du littéraire qui ne va pas sans déplacement, transformation ou bouleversement. Olivier Harlingue  analyse ainsi ce bouleversement lié à l’expérience littéraire en prenant les deux auteurs à la source de cette expérience : Kafka et Mallarmé. En ce qui concerne Kafka, il s’agit pour l’essayiste de montrer que l’auteur pragois est pour Blanchot la figure littéraire du transport de la fin et plus précisément que l’impossibilité de fixer une seule et unique lecture cohérente des textes de Kafka permet à Blanchot d’introduire le concept, l’idée de l’incessant dans sa pensée. En effet, comme le souligne l’auteur de l’essai et comme d’autres spécialistes de Kafka l’ont montré, le lecteur est confronté à la lecture des textes kafkaïens à un mouvement sans progrès et qui suspend d’une certaine manière toute lecture. Il s’agit de ce manque, de cet inachèvement des textes de Kafka qui paradoxalement structure tous les écrits de Kafka. Ce manque est lié à ce que Blanchot décrit dans son texte sur «  La littérature et le droit à la mort » comme l’impossibilité de tout achèvement, de toute fin, de toute disparition. La nouvelle du Chasseur Gracchus illustre parfaitement cet aspect de l’œuvre de Kafka, ce manque de la mort. L’auteur analyse ensuite le texte intitulé « Kafka et la littérature » dans lequel Blanchot interroge l’existence même de la littérature et définit le langage ainsi : « la cruauté du langage vient de ce que sans cesse il évoque la mort sans pouvoir mourir jamais », ce qui revient à cette impossibilité de la mort, leitmotiv des textes de Kafka, la vie n’est plus dès lors que survie. Blanchot fait donc l’expérience, à partir de Kafka, d’un manque non seulement absolu mais constitutif de la présence, d’une neutralisation radicale de toute téléologie, cette mobilité de l’incessant présuppose une négation elle-même incessante, inconditionnée et indéterminée dont Blanchot fait cette fois l’expérience à partir de Mallarmé. Olivier Harlingue montre que Mallarmé complète Kafka dans la mesure où il nous permet de faire apparaître la littérature en tant que sujet et objet d’une négation indéfinie. Cette question de la négation est particulièrement développée dans le premier texte de Faux pas : « L’angoisse et le langage ». La lecture de Mallarmé permet à Blanchot de souligner que l’écriture vient « à partir du tout, à partir de l’absence de tout, c’est-à-dire de rien ». Les lectures de Kafka et de Mallarmé confrontent donc le lecteur à l’expérience, l’épreuve du langage en tant qu’il nous met en rapport avec de la présence sans présent ou de l’absence jamais absente. Olivier Harlingue examine ensuite ce qu’il appelle l’ontologie littéraire ou en d’autres termes ce que la littérature nous donne à penser de l’être. Cette étude mène l’auteur à conclure, que «  l’être littéraire requiert implicitement l’abandon pur et simple du signifié transcendantal  « être » : l’être littéraire appelle non pas une autre idée ou pensée de l’être, mais la pensée de l’autre que l’être »(176).

5Si différence de l’écriture et de la littérature il y a, celle-ci ne passe donc plus du tout par l’être ou par quelque motif ontologique que ce soit. Autrement dit, la différence du neutre n’a plus rien à voir avec la distinction de l’être.  

6La deuxième partie de l’ouvrage est consacrée à cette question du neutre et de sa différence. Après avoir rappelé les occurrences du neutre dans l’œuvre de Blanchot, sous la forme adjectivale  et substantivée, et l’évolution sémantique de ce terme, l’auteur montre dans quelle mesure le neutre constitue la condition même non plus de la littérature mais de l’écriture « elle-même » : « […] c’est-à-dire comme la condition d’une pensée de l’écriture radicalement intransitive et dégagée non seulement (de l’idée) de la philosophie, mais aussi et surtout (de l’idée) de la littérature » (188). Les différents développements qui suivent s’appuient sur L’Entretien infini qui, comme le note l’auteur, est essentiellement consacré à la différence du neutre. Olivier Harlingue interroge ensuite le neutre en essayant de définir les questions qu’il pose à la philosophie qui est justement question de la question, en d’autres termes il s’agit alors d’envisager le neutre en tant que question de l’impossibilité de tout questionner. Cette analyse conduit à poser, dans un second temps, la question de savoir si la pensée de la différence (du) neutre peut avoir une autre teneur que sa propre impossibilité. L’auteur avance donc plusieurs éléments qu’il caractérise par le terme de « versions pathétiques de l’affection neutre » comme la fatigue et la souffrance ou le malheur. Ces affections neutres sont confrontées à la philosophie de Levinas et l’auteur tente de montrer en quoi la différence du neutre se distingue radicalement de l’altérité de l’autre, concept lévinassien. En poursuivant son analyse de L’Entretien infini, l’auteur tente dans une ultime partie de décrire en quoi pourrait consister un penser et un parler au neutre. L’auteur examine tout d’abord comment s’exprime dans L’Entretien infini la nécessité de dégager l’écriture de l’idée ou de la forme même de la littérature. Dans un second temps, l’auteur montre comment la lecture blanchotienne de Nietzsche a fortement influencé cette pensée d’une forme non-unitaire, discontinue, fragmentaire de l’écriture.

7Cet essai, très bien construit, muni d’une très bonne bibliographie, a le mérite, comme l’auteur le note d’emblée dès son introduction, de se concentrer principalement sur la pensée de Blanchot et de recourir à d’autres philosophes et à l’histoire de la philosophie uniquement pour éclairer la pensée de Blanchot. En ouvrant effectivement la question des rapports de Blanchot avec la philosophie, cet ouvrage complète donc significativement, notamment par la finesse de ses analyses, les différents ouvrages consacrés à Blanchot comme par exemple les actes du colloque organisé par Eric Hoppenot sur Blanchot et la philosophie qui paraîtront prochainement3.