Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2009
Octobre 2009 (volume 10, numéro 8)
Rachel Darmon

Une étude détaillée de la réception de Macrobe a la Renaissance

Stéphanie Lecompte, La chaîne d’or des poètes. Présence de Macrobe dans l’Europe humaniste, Genève : Droz, coll. "Travaux d'humanisme et de Renaissance", 2009, 485 p., EAN 9782600011877.

1Macrobe, érudit de l’Antiquité tardive, est surtout connu pour son Commentaire sur le Songe de Scipion qui contient une théorie de la fonction allégorique des mythes. Écrivant un latin non classique, il a souvent été considéré comme un compilateur secondaire dont l’œuvre ne méritait pas d’être étudiée. L’ouvrage de Stéphanie Lecompte se donne justement pour but de « faire disparaître le terme péjoratif de compilateur au profit de celui d’auteur, voire de penseur, - en cela inégal, certes, mais visionnaire »1. Le livre, très érudit, analyse à la fois les théories de Macrobe et la manière dont elles ont été utilisées à la Renaissance. L’objectif de l’étude est parfaitement atteint, car elle montre comment Macrobe fut pour les humanistes à la fois une source d’inspiration essentielle et l’objet de violentes critiques.

2Le titre de l’ouvrage, « la chaîne d’or des poètes », correspond tout d’abord à la chaîne du savoir que Marsile Ficin faisait remonter à Zoroastre pour aboutir à Platon, et qui, selon l’analyse de S. Lecompte, se prolonge par Macrobe à travers le Moyen Age et jusqu’à la Renaissance. Érasme recommande ainsi la lecture de Macrobe à tous ceux qui veulent enseigner. La « chaîne d’or » évoque également celle qui, dans l’Iliade, relie le ciel à la terre, et qui, selon Macrobe, établit un lien entre  l’homme et le dieu suprême, entre le microcosme et le macrocosme. Elle fait enfin référence à la chaîne d’anneaux aimantés qui relie d’après Platon la Muse aux poètes en proie à la fureur. Cette triple connotation de la chaîne d’or correspond aux trois aspects selon lesquels S. Lecompte construit son approche de la présence de Macrobe dans l’Europe humaniste : présentant tout d’abord un aperçu de l’histoire de la transmission des textes macrobiens au cours du Moyen Age et jusqu’au XVIe siècle, elle retrace ensuite les grandes étapes de l’histoire de la philosophie du mythe et de l’allégorie pour y définir le rôle joué par Macrobe, avant de montrer l’influence de son œuvre sur les théories de l’inspiration à la Renaissance.

3Le premier tiers de l’ouvrage de S. Lecompte est consacré à l’histoire de l’édition et de la réception des textes de Macrobe. La transmission de son œuvre n’a jamais été interrompue, mais elle est perçue très différemment selon les époques. Au Moyen-âge, on constate la large prédominance du Commentaire sur le songe de Scipion, qui porte sur la fin du livre VI de la République de Cicéron, par rapport aux Saturnales, œuvre encyclopédique présentée sous la forme d’un dialogue entre érudits au cours d’un banquet. Des extraits du Commentaire sur le songe de Scipion circulent de façon autonome dans des florilèges ou des traités consacrés à l’astronomie, la musique, la fable. Les copies de ce texte atteignent leur apogée au XIIe siècle, moment de l’engouement de l’école de Chartres pour l’allégorisme néo-platonicien. Les Saturnales, quant à elles, recommencent à être lues massivement à la Renaissance : elles répondent à un regain d’intérêt pour l’interprétation virgilienne, la mythographie ou la culture romaine.

4 C’est également à partir du XVe siècle que le Commentaire sur le songe de Scipion et les Saturnales sont regroupés dans un même volume, considérés dans leur rapport l’un à l’autre comme un tout signifiant. Le traité grammatical Des différences et analogies entre les verbes grecs et latins survit néanmoins indépendamment des deux autres œuvres de Macrobe : la quasi absence de manuscrits rend en effet la transmission de ce texte très difficile. Henri Estienne doit y renoncer, et il faut attendre 1588 pour que le texte soit édité pour la première fois.

5Le nombre des éditions de Macrobe à la fin du XVe s (5 incunables) et pendant tout le XVIe siècle (28 éditions) témoigne de l’intérêt majeur qu’il suscite. S. Lecompte passe en revue les éditions successives, de 1472 à 1597 : l’une d’entre elles est assortie d’une mappemonde, que Christophe Colomb annota de sa main ; Nicolas de Cues, Marsile Ficin possédèrent, eux, un manuscrit des Saturnales ; les éditions de Macrobe parues à Lyon chez Sébastien Gryphe puis Thibaud Payen entre 1538 et 1560 sont attribuables à Rabelais, dont les indications ajoutées dans les marges correspondent à des éléments philosophiques, cosmogoniques, mythologiques de ses œuvres de fiction2 ; Henri Estienne étudie enfin le grec des Saturnales et souhaite faire imprimer son Thesaurus graecae linguae en même temps que le traité Des différences et analogies entre les verbes grecs et latins de Macrobe, soulignant la ressemblance de la démarche philologique de l’auteur antique avec celle des humanistes.

6S. Lecompte analyse ensuite les préfaces des différentes éditions, en particulier celle de Pontanus qui paraît à Leyde en 1597. Elles dessinent la figure d’un auteur considéré comme essentiel, voire incontournable, en raison de sa polymathie (savoir s’ouvrant à tous les domaines de la connaissance), mais dont l’appartenance au panthéon des auteurs antiques est toujours discutée, en raison de son style dépourvu de « la pureté naturelle par laquelle s’exprime un vrai romain »3.

7La deuxième partie de La chaîne d’or des poètes tente de définir le rôle de l’œuvre de Macrobe dans l’élaboration d’une herméneutique allégorique. Dans les trois premiers chapitres du Commentaire sur le songe de Scipion, Macrobe expose les raisons qui ont conduit deux philosophes, Platon (dans le mythe d’Er de la République) et Cicéron (à la fin de sa République qui reprend celle de Platon), à choisir la fable pour traiter d’un problème tel que la nature de l’âme et l’eschatologie. Cette introduction interrogeant la nature et la fonction de la fable a connu un retentissement considérable au Moyen Age puis à la Renaissance. Les Saturnales  proposent quant à elles une mise en application de cette théorie, à travers une lecture allégorique des mythes et une interprétation de l’œuvre de Virgile. Les deux grands textes macrobiens constituent ainsi les deux volets d’une même problématique, qu’ils développent respectivement de façon théorique et pratique. C’est ce qui rend l’étude de la réception de Macrobe indispensable, aux yeux de S. Lecompte, à la compréhension de l’allégorisme renaissant : les Saturnales et le Commentaire sur le songe de Scipion constituent en effet d’après elle la seule philosophie du mythe suffisamment unifiée et complète pour servir de base chez les humanistes à une défense de la fable et de la dimension allégorique de la poésie.

8S. Lecompte retrace tout d’abord les grandes étapes de l’histoire de l’interprétation des mythes, afin d’y préciser le rôle joué par Macrobe. Chez les Grecs, la réflexion sur le mythe naît des attaques menées contre les poèmes homériques : condamnés pour leur immoralité, leurs défenseurs affirment au contraire qu’ils cachent sous l’apparence du vice des enseignements de haute vertu. La vérité des mythes n’apparaitrait qu’aux individus capables de percer les voiles de l’allégorie.

9Platon au contraire souligne le danger des mythes pour l’éducation des enfants et rejette catégoriquement leur interprétation allégorique. Mais il opère une distinction entre les mythes immoraux, inventés par les poètes et dénués de fondement, et les mythes moraux, nés de l’ingéniosité du philosophe et porteurs d’un enseignement. Macrobe propose alors une défense du mythe qui se sert de Porphyre pour défendre paradoxalement les poètes en platonicien. Porphyre puis Macrobe comparent l’obscurité de la fable, qui se présente comme une énigme pour le lecteur, à celle des mystères exigeant une initiation. Défendant à la fois les mythes d’Homère et ceux de Platon, ils démontrent que la poésie renferme une sagesse digne de la philosophie.

10Macrobe établit pour ce faire des distinctions progressives qui permettent de réhabiliter un certain type de mythe. Il propose le terme générique de fabula pour désigner toute fiction. Selon le Commentaire sur le songe de Scipion, la philosophie doit rejeter la fabula à fonction divertissante et ne retenir que la fonction didactique de la fabula, qui se divise à nouveau entre fictio et narratio fabulosa. La narratio fabulosa se divise enfin entre une catégorie qui met en scène des événements immoraux, et une autre qui révèle la connaissance du sacré sous le voile d’éléments imaginaires, mais pieux et honnêtes. Ce dernier type de fable, le seul digne de la philosophie, peut se trouver dans les textes hermétiques, les récits d’Hésiode ou les poèmes d’Homère. La frontière entre philosophie, mythe et poésie, est ainsi totalement effacée, et le rejet des poètes par Platon hors de la cité idéale n’a dorénavant plus lieu d’être.

11Le terme de narratio fabulosa, désignant une fable qui cache sous le voile de l’invention l’enseignement de la vérité, a été abondamment repris : on le retrouve par exemple chez les auteurs de l’école de Chartres ou chez Ronsard avec l’expression du « fabuleux manteau »4 (ou encore chez Rabelais avec les « fabuleuses narrations »). A l’âge classique, la distinction opérée par Macrobe entre fabula et fabulosa narratio est encore expliquée dans le Dictionnaire historique et critique de Bayle, et Fénelon désigne les Aventures de Télémaque comme une « narration fabuleuse en forme de poème héroïque comme ceux d’Homère ou de Virgile ». Si la formule de Macrobe trouve un tel écho par la suite, c’est parce qu’elle identifie la poésie et l’allégorie, comme support privilégié d’une vérité difficile à transmettre.

12Dans les Saturnales, Macrobe appelle justement de ses vœux une nouvelle manière d’interpréter les textes qui se démarque de l’approche philologique traditionnelle. Les convives du banquet affirment leur volonté d’aller « au delà de l’interprétation littérale » 5 et d’accéder ainsi aux « mystères du poème sacré » (c’est à dire de l’Eneide). Macrobe ne précise pourtant pas quel est le sens caché du poème virgilien : seuls quelques passages donnent lieu à une interprétation allégorique physique ou morale. Mais il propose une méthode d’analyse qui ouvre la voie à d’autres types de commentaire.

13À la Renaissance, nombreux sont les auteurs qui s’intéressent à la dimension allégorique de l’œuvre de Virgile. De nombreuses éditions du poète mantouan sont accompagnées de commentaires se proposant de percer le sens caché et sacré de l’Enéide, d’en livrer le « secretiorem scopum » (le but très secret). Les voyages du héros troyen sont ainsi censés représenter le parcours de l’âme tombée dans le corps et franchissant les degrés des vertus, selon une perspective néo-platonicienne empruntant beaucoup à Macrobe.

14La lecture allégorique dont Macrobe se fait le défenseur suscite également le plus vif intérêt chez les humanistes voulant explorer les arcanes des mythes païens. Les traités mythographiques dressent l’inventaire des dieux, de leurs « images », des différents mythes qui les concernent et de leur interprétation. Ils s’appuient sur la théorie de la fable élaborée dans le Commentaire, tandis que les Saturnales constituent une source d’information privilégiée. A dix siècles d’intervalle, Macrobe comme les mythographes chrétiens doivent défendre les mythes contre la même accusation d’indécence et de mensonge, qu’elle soit portée par les épicuriens à l’époque de Macrobe, ou par les rigoristes de la Renaissance fustigeant cette révérence pour le paganisme.

15Les Saturnales superposent en effet toutes les figures divines, qu’elles soient d’origine grecque, latine, égyptienne ou assyrienne, car elles sont toutes considérées comme les diverses expressions du seul dieu soleil. Cette théologie solaire permet de substituer au polythéisme une sorte de monothéisme  païen. Les mythographes Georg Pictor6, Lilio Gregorio Giraldi7 ou Natale Conti8 présentent les dieux antiques dans cette même perspective totalisante : il n’existe au fond qu’une seule foi, qui peut prendre différentes apparences. Si Macrobe soulignait la faculté du mythe à transmettre des vérités à caractère sacré, il considérait que le dieu lui-même n’était pas accessible de cette manière. Conti et Ronsard9 radicalisent la pensée de leur prédécesseur et attribuent à la multiplicité des dieux païens la possibilité de faire sentir la toute puissance divine. Les fables sont alors considérées comme l’un des vestiges de l’antique sagesse du temps de Moïse, qui se transmet tout en se protégeant.

16Le Commentaire sur le songe de Scipion établit une analogie entre songe et allégorie qui intéresse particulièrement les lettrés du Moyen Age et de la Renaissance. Selon S. Lecompte, le songe qui clôt la République  de Cicéron annonce en effet l’avènement du songe littéraire comme unité textuelle autonome, aux codes immédiatement identifiables. L’auteur montre que la transmission de ce texte est indissociable de celle du commentaire macrobien qui l’accompagne. Toute réflexion sur le songe de Scipion ne peut donc s’inscrire d’après elle que dans la continuité de Macrobe. Ce dernier ouvre ainsi la voie à toute une littérature didactique, voire philosophique, dont le cadre privilégié sera désormais le songe. Le Commentaire sur le songe de Scipion consiste pourtant davantage en des précisions arithmétiques ou cosmologiques qu’en une réelle interprétation de la fable. Les auteurs des songes de la Renaissance appliquent donc les principes énoncés par Macrobe dans sa définition de la narration fabuleuse, qu’il n’a pas développés dans son œuvre propre, mais qui ont germé dans les œuvres à venir.

17La troisième partie de l’ouvrage tente d’évaluer l’influence de l’œuvre macrobienne sur la conception de la création poétique à la Renaissance. L’étude aborde successivement quatre aspects de la création poétique telle qu’elle était appréhendée par les humanistes : l’inspiration, l’imitation, le style et la mimesis. La notion d’inspiration est amenée par un développement sur l’histoire de la théorie de la musique des sphères, dans laquelle S. Lecompte entend démontrer que Macrobe a joué un rôle important. Dans le Commentaire sur le songe de Scipion, Macrobe consacre en effet plusieurs chapitres à cette musique censée naître d’un déplacement d’air lié aux mouvements des astres. L’âme peut retrouver l’harmonie perdue de la musique des sphères grâce à la musique humaine, qui lui permet de se rapprocher le plus possible de son origine divine.

18 L’idée d’une musique des sphères apparaît très tôt dans la pensée grecque et devient  un topos littéraire tout au long du MA et de la Renaissance, que ce soit dans les textes poétiques, philosophiques ou mythographiques. Il arrive bien souvent que la source macrobienne se combine avec d’autres (Martianus Capella ou Boèce par exemple) et il devient difficile d’identifier l’influence de Macrobe.

19On trouverait néanmoins chez Macrobe les prémices d’une évolution importante, par son insistance sur le fait que la perception de la musique des sphères est réservée à certains élus, en particulier les poètes à qui  il attribue une science et une sagesse les rendant supérieurs aux autres hommes. Pour Macrobe, la musique prend possession de l’âme comme la fureur s’empare du poète. Macrobe pourrait donc, d’après S. Lecompte, avoir directement influencé les conceptions néo-platoniciennes de la fureur. Ficin développe par exemple l’analogie, qui serait en germe chez Macrobe, entre réminiscence amoureuse et délire poétique au cours duquel l’âme reprend conscience de son origine divine grâce à la musique  des sphères. Comme Macrobe également, il associe les sphères célestes aux Muses.

20Les poètes de la Renaissance ont adopté ce statut d’élu que leur conférait Ficin, en particulier les poètes de la Pléiade, et notamment Ronsard, qui accorde une place centrale à la fureur. Pour Ronsard, l’homme doit trouver sa place dans la perfection du macrocosme, en particulier à travers la musique qui lui fournit le moyen de se mêler à cette harmonie universelle. Pour cette raison, Ronsard préconise la mise en musique de toute poésie dans son Abrégé de l’Art poétique français.

21Pour Ficin et d’autres auteurs, la poésie se distingue de toute autre forme de littérature car elle est la seule qui, par la structure de son vers, respecte les exigences de rythme et de proportion nécessaires à l’imitation de la musique des sphères. Salutati reprend par exemple le Commentaire sur le songe de Scipion pour proposer des équivalences numériques très précises entre la métrique des vers et l’harmonie de la musique des sphères.

22Après avoir tenté de cerner l’influence de Macrobe dans la conception de l’inspiration littéraire, S. Lecompte aborde le débat que suscite cet auteur sur la question de l’imitation, par l’étude d’une épître préfacielle de l’humaniste François Dubois au Commentaire de Macrobe. La véhémence de l’épître surprend le lecteur : Dubois y explique que Macrobe aurait été accusé de vol et de mendicité pour avoir copié certains passages d’Aulu Gelle sans le citer. Or François Dubois puise l’essentiel de sa défense de Macrobe chez Macrobe lui-même, qui  développe toute une réflexion au sujet de la poétique de l’imitation, soulignant la capacité d’emprunt  de Virgile à Homère et sa capacité à dépasser son prédécesseur. Il s’agit, pour l’auteur des Saturnales, de trouver au fil de ses lectures ce qu’il y a de meilleur à imiter  et de se l’approprier pour être ensuite utile à la postérité. S. Lecompte montre ensuite comment la pratique et les arguments de Macrobe ont inspiré les humanistes lors de la querelle sur la variété des sources d’inspiration.

23Macrobe accorde en même temps une place prépondérante à Virgile, car l’œuvre et le style du poète mantouan sont à ses yeux l’expression même de la variété. Il élabore à ce sujet un système reposant sur quatre genres d’éloquence : abondant, concis, sec, riche et fleuri. Cette tétrade permet de souligner la manière dont le poète a su varier son expression au sein d’une même œuvre, et non simplement en passant d’une œuvre à l’autre, comme le suggère la tripartition hiérarchisée de la roue de Virgile.

24Pétrarque, Landino ou Peletier du Mans exposent tous une théorie comprenant quatre genera dicendi dont la parenté avec celle de Macrobe est manifeste. L’une de ces paires antinomiques (bref/copieux) permet à Macrobe comme à Érasme de montrer que la copia virgilienne met en présence simultanément la concision et l’abondance, correspondant à l’idéal de la varietas, tandis que la copia de Cicéron serait quantitative et redondante. Macrobe fait naître l’idée, encore très vivace à la Renaissance,  d’une supériorité du poète sur l’orateur, liée à une plus grande maîtrise du verbe qui peut être en même temps rhétorique et poétique.

25La tétrade est enfin liée à une symbolique des chiffres, exprimant le lien privilégié du poète au macrocosme, comme le montrait déjà la musique des sphères, mais aussi au microcosme du corps humain. Macrobe est le premier à considérer le poète comme un créateur et son œuvre comme une création. Faisant de la nature le modèle de la variété, il propose l’image du poème-paysage, très fréquemment reprise. Le poète ne se contente pas d’imiter la nature, mais la recrée, la recompose. La poésie n’est donc plus mimesis, mais véritable création harmonieuse structurée par l’alliance des contraires. Cette transition de l’imitation de la nature à la création d’une nature parallèle s’avère essentielle à la Renaissance. Selon S. Lecompte, Macrobe fournirait le modèle d’une nouvelle conception de l’artiste démiurge, telle qu’on la trouve par exemple chez J.C. Scaliger qui fut pourtant l’un de ses détracteurs les plus virulents. Fonctionnant à la fois comme quête herméneutique et principe d’écriture, la pensée de Macrobe correspond donc pleinement aux réflexions humanistes sur l’usage de l’allégorie, le statut du poète et de la poésie et la nature de l’imitation.

26Les annexes de l’ouvrage proposent la transcription et la traduction de préfaces humanistes10 sur lesquelles s’est appuyée la démonstration. Les extraits présentés rendent immédiatement accessibles à la lecture des textes aussi denses qu’essentiels à la compréhension des problématiques soulevées par cette réflexion. Des index clairs viennent enfin compléter une bibliographie particulièrement bien organisée.

27Les analyses présentées dans La chaîne d’or des poètes permettent d’éclairer avec précision un bon nombre d’aspects épineux de la théorie de la fable ou du statut du poète à la Renaissance. Chacun des aspects essentiels des théories de Macrobe est étudié de manière exhaustive et progressive, chez des auteurs très divers. On pourrait regretter à ce sujet l’éclatement de l’analyse qui veut passer en revue la manière dont chacun des humanistes a repris une expression ou une idée de Macrobe, même de façon détournée ou diffuse. Par souci de clarté, l’étude revient à plusieurs reprises sur un même point en le développant dans différents chapitres, ce qui entrave la dynamique de la démonstration. L’ouvrage de Stéphanie Lecompte peut néanmoins être considéré comme une lecture indispensable à ceux qui s’intéressent aux notions de mythe, d’allégorie et d’imitation, car l’importance des théories macrobiennes pour la compréhension de ces sujets à la Renaissance y est parfaitement démontrée.