Acta fabula
ISSN 2115-8037

2004
Été 2004 (volume 5, numéro 2)
titre article
Boris Lyon-Caen

Le dissensus, esthétique & politique

DOI: 10.58282/acta.513

1Dans le paysage philosophique français, la pensée de Jacques Rancière a un statut particulier. Malgré une ambition et une allure certaines, elle reste aujourd’hui aussi peu connue que reconnue – et n’a du reste entraîné dans son sillon que de rares discussions, et encore moins de disciples revendiqués. La faute, peut-être, à un refus de l’éloquence et de la compromission, ainsi qu’à l’importante « couverture institutionnelle » des trois grands contemporains du philosophe — Foucault, Deleuze et Derrida — et de ses deux alter ego en matière politique et esthétique — Badiou et Nancy. Héritière d’une sorte d’aristocratisme althussérien, cette pensée semble, de fait, foncièrement « dissensuelle ».

2Le dossier que la revue Labyrinthe consacre à J. Rancière, dans son dernier numéro, vient heureusement rompre cette solitude. Ce dossier très « Paris-VIII » est fidèle à son objet — une philosophie en mouvement —, et l’est à plus d’un titre. Comme lui, d’abord, il « défend et pratique le croisement des savoirs » (p. 6), en ouvrant et en confrontant les points de vue de façon incessante, sans prétendre à une mise à plat exhaustive. Les articles réunis ici par Renaud Pasquier sont, qui plus est, formellement très hétérogènes : les séries de remarques y alternent avec les études de fond — pour tisser au final un ouvrage collectif assez inhabituel. Enfin, cette collectivité de jeunes chercheurs se montre, à l’égard du Maître, diablement critique ; loin de toute célébration, l’analyse y traque inlassablement les tensions, les silences et les apories. Le philosophe est ainsi taxé d’abstraction (quelles perspectives et quelles propositions tangibles pour la démocratie à venir ?), de réductionnisme linguistique (le politique n’est-il rien d’autre que prises de paroles et « structures discursives » ?), et, pire, se voit qualifié d’« homme du xixe siècle » (p. 96)... Face à de telles accusations, une mise au point de la part de J. Rancière lui même, en fin de numéro, eût sans doute été de bon aloi.

3Les pistes défrichées par ce dossier se laissent ramener trois. Un premier faisceau d’articles touche aux positions théoriques fondant la philosophie de J. Rancière. Ces positions sont d’abord celles d’un historien, ne serait-ce qu’en raison de leur caractère d’événements de pensée : l’histoire selon J. Rancière, rappelle Marc Aymes (« Historicités »), n’est pas seulement, comme artefact, un savoir sur le passé ; c’est surtout, comme effectivité, l’action de l’homme sur son temps : l’histoire se fait, selon une conception toute discontinuiste, lorsque les hommes rompent avec leur temps. De là découle, du reste, une conception du temps attentive aux surgissements les plus « impensables », pour reprendre les termes de Déborah Cohen (« Du possible au virtuel : la scène politique »), exigeant de remettre en question le partage entre le réel et l’utopie : l’impensable est toujours possible, et hante chaque présent de virtualités prêtes à prendre. Il s’articule à cela une définition de l’identité sociale comme entre-deux, dépassant les catégories de P. Bourdieu et de B. Lahire : selon elle, la subjectivation de l’individu advient au moment où une forme de « désidentification » le met entre-deux, et fait communauté (D. Cohen, « Rancière sociologue, autrement »).

4Le titre du dossier de Labyrinthe en témoigne, pourtant : les positions théoriques en question sont d’ordre essentiellement politique. Dans une étude très fouillée (« L’avenir de l’égalité »), David Schreiber montre que la démocratie est définie par J. Rancière comme inachèvement, comme ce qui reste à faire en matière politique : l’inégalité fonde nos sociétés humaines (inégalité dans la répartition des pouvoirs, inégalité dans la répartition des richesses), chose refoulée par la philosophie classique ; mais la recherche d’égalité, cette interruption périodique qui a pour nom politique, se dégrade constamment en ordre policier — dans un mouvement de balancier apparemment sans fin. Comme Laurent Dubreuil (« L’insurrection »), Renaud Pasquier (« Police, politique, monde ») revient sur le nouage difficile du consensus policier et du dissensus politique — dissensus soudain ouvrant la possibilité de l’égalité —, pour se demander ce que pourraient bien être une « bonne police » et une « politique mondiale ». Ces interrogations le montrent : d’inspiration hégelienne, contrairement à la politique deleuzienne, la pensée de la communauté élaborée par J. Rancière suppose une philosophie de l’histoire, pour réinscrire le « partage du sensible » dans l’ordre du temps.

5Un deuxième ensemble de problèmes est abordé, qui concerne le statut de la littérature dans l’œuvre de J. Rancière. L’article de R. Pasquier (« Politiques de la lecture »), sans doute le plus important de ce dossier substantiel, analyse d’abord la théorie ranciérienne de la lecture, comprise comme acte d’émancipation et institution démocratique. Il décrit ensuite les pratiques de lecture de J. Rancière, tendant toujours à « raviver les braises cachées sous la cendre des commentaires » (p. 44), et, dans un geste nécessairement anachronique, à « restituer l’agir propre des phrases » (p. 46). Il revient enfin, dans le détail, sur l’histoire littéraire qu’expose le philosophe dans La Parole muette. Essais sur les contradictions de la littérature (Hachette-littérature, 1998) et dans Le Partage du sensible (La Fabrique, 2000), et tout particulièrement sur sa définition de la révolution romantique, ou esthétique. Tel est le projet proprement esthétique de J. Rancière : « Défendre l’insularité livresque, et les communautés inconsistantes qui en procèdent ; défigurer des dispositifs de pensée, et les re-figurer en un vaste réseau de références ; fissurer l’édifice consensuel et cartographier les possibles communautaires » (p. 62). Marie de Gandt va plus loin, dans l’étude des usages faits par J. Rancière de la question de la langue, en tentant de montrer que sa conception du sujet politique a pour « modèle implicite » les théorisations linguistiques du sujet de l’énonciation (« Subjectivation politique et énonciation littéraire ») ; hypothèse audacieuse, conduisant à poser que, selon le philosophe, « la politique, c’est du roman » (p. 96)...

6Un troisième et dernier ensemble d’articles, plus court, s’attèle à comparer cette pensée du dissensus avec celle d’un grand contemporain, avec qui le dialogue (s’)est sans doute trop rarement noué : Jacques Derrida. M. Aymes (« L’archive dans ses œuvres »), R. Pasquier (« Hantés ? ») et L. Dubreuil (« Pensées fantômes ») nouent ce dialogue à partir d’une réflexion sur la notion de spectre (« existence inexistante »), pour mettre en évidence des points de contact et des écarts aussi éclairants les uns que les autres.


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7Parfois labyrinthique, souvent « complice » (p. 73), toujours intelligent, ce dossier est enfin pourvu d’une bibliographie particulièrement utile. Souhaitons que le travail entrepris ici puisse accompagner, voire susciter, une lecture aussi sérieuse que critique de la pensée de J. Rancière. La théorie esthétique qui s’y invente est en effet d’une importance incontestable – articulée qu’elle est, entre autres, à la question politique. On retrouvera cette articulation, sous sa forme réfléchie, dans la pratique critique du « dernier Rancière », malheureusement oubliée dans le présent numéro : sa pratique de critique de cinéma. L’imaginaire cinématographique, consubstantiel à notre modernité, n’est-il pas tout entier affaire de représentation ?