Acta fabula
ISSN 2115-8037

2009
Mars 2009 (volume 10, numéro 3)
Carole Wahnoun

Le texte en analyse

DOI: 10.58282/acta.4968
Philippe Willemart, De l’inconscient en littérature, Montréal : Éditions Liber, Coll. « Voix Psychanalytiques », 2008, 144 p., EAN 9782895781615

1Suite aux analyses développées par Philippe Willemart dans deux précédents essais Au-delà de la psychanalyse : les arts et la littérature1 et Critique génétique : pratique et théorieî2, cet ouvrage travaille à réorienter la façon dont « certains psychanalystes et souvent aussi […] des littéraires »3 abordent les textes en y recherchant à partir des écrits freudiens, une névrose, une perversion, voire un complexe d’Œdipe mais sans prendre en compte l’intérêt que Freud portait aux mots et à l’écriture, dans ses analyses de rêves et plusieurs de ses écrits.

2Cette étude se fonde sur la remise en cause de plusieurs objets, la littérature, la critique, l’écriture et l’inconscient dont l’auteur vise à analyser les relations en abordant la pensée de différents auteurs, Freud mais également Lacan et Saussure.

3Ph. Willemart propose dans son « Avant-propos » d’envisager la psychanalyse, mais également la littérature, comme miroir d’une désignation du sujet, d’une approche de l’autre, par la langue et par le signifiant. En prenant en compte l’implication mutuelle du sujet dans le corps, du signifiant dans la langue et du sujet du langage, Ph. Willemart réfléchit, à partir de la place occupée par le signifiant, au rôle de sujet dans la langue.

4Par le travail des relations entre l’inconscient, la langue et le texte littéraire, il s’agit ici de réexaminer les modalités d’utilisation de la psychanalyse par le critique.

5Les fondements théoriques utilisés par Ph. Willemart ont pour objectif d’étudier la manière dont le création littéraire interroge tant l’artiste que le critique et de déterminer si « le texte littéraire est une expression de l’écrivain ou une production de l’auteur »4. Tout au long de cet ouvrage, dans le sillage de Lacan, des mathèmes sont utilisés afin de « désingulariser », « dématernaliser » la réflexion et la « rendre lisible »5 mais également parce qu’ils permettent, et Ph. Willemart cite Lacan sur ce point, « de se transmettre intégralement »6.

6En se référant à différents écrits de Freud, Ph. Willemart détermine dans un premier chapitre la manière dont le langage est présent dans le corps et ce qu’il révèle de la présence d’un sujet. Ph. Willemart montre comment sont reliés le rêve et le récit et signale que le texte est moins le produit d’un inconscient, difficilement décelable et accessible, que d’un fantasme inscrit dans chaque mot du texte.

7En induisant que le critique s’intéresse à la marque signifiante produisant des effets d’écriture, Ph. Willemart s’appuie sur Jean Bellemin-Noël pour préciser que la valeur d’un texte réside dans sa capacité à résonner avec l’intimité de son lecteur. L’intérêt d’un écrivain réside dans ce qui est travaillé par son propre inconscient mais qui n’est jamais atteint.

8Car un livre terminé correspond à la fois pour Ph. Willemart à une pulsion de mort accomplie et à un sujet qui revient à son auteur. Le processus se réorganise aussi bien par la lecture du lecteur que par celle du critique. Chacun d’eux cherche à retrouver la satisfaction produite par l’accomplissement de la pulsion de mort ce qui souligne la relation du sujet de l’inconscient au corps érotisé. La thématique de Weber, la psychanalyse existentielle de Sartre et la psychocritique de Mauron qui prônent la présence de l’inconscient dans le texte sont ici citées comme exemples de théories n’accordant pas, paradoxalement, de signification à l’inconscient des théoriciens eux-mêmes. Cet inconscient du critique ne peut pourtant être écarté car la réflexion perdrait alors une part de sa spécificité interprétative pour devenir, selon les termes de Bellemin-Noël, une « exégèse »7.

9Selon Ph. Willemart, le critique, travaillant avec la subjectivité du texte mais également avec la sienne propre, se trouve à la fois dans la position de l’analysant et de l’analysé. En même temps, l’ordonnancement des mots selon une cohérence précise produit, au-delà du plaisir, un texte composé de fractures intimes. La volonté d’écrire s’articule aux fantasmes présents dans l’écriture. Chaque texte, bien que reflet d’un projet précis, porte les lieux spécifiques où se fixent ces fantasmes.

10Par l’inconscient inscrit dans son procédé, l’écriture acquiert un caractère intemporel et ne se trouve plus dans la succession d’un temps manquant, passant et changeant mais dans une scène où chaque élément est disposé selon la volonté du sujet de l’inconscient. Le critique s’attache à ce travail symbolique afin de dégager la « pensée propre à ces œuvres »8 ainsi que l’écrit Pierre Bayard.

11Ph. Willemart se rapporte, dans un second chapitre, à certains concepts développés par Lacan. Outre l’analyse de la trilogie imaginaire-symbolique-réel (qui remplacent les catégories freudiennes du ça, du moi et du surmoi) et du schéma R par lequel il mesure l’étendue du fantasme dans les registres réel-symbolique-imaginaire, Ph. Willemart explique que l’inconscient comme les fantasmes de l’écrivain fondent la valeur de l’écriture dans la diversité de leur présence au texte. Car selon Lacan, la question de l’écriture est constamment déduite du rapport sexuel toujours présent dans l’écriture, qu’il soit détourné ou suppléé avec l’amour « commun »9, l’amour courtois ou l’amour divin.  

12Ph. Willemart travaille sur « lalangue », discours comme excès mais aussi comme manque qui permet de faire apparaître le sujet de l’inconscient. « Lalangue » se retrouve dans la poésie avec l’homophonie et « permet de travailler l’écoute phonique de l’analysant ou du texte »10. Car pour l’analyste comme pour le critique, il s’agit de travailler selon une attention spécifique au discours. Le signifiant dépend de l’inter-relation entre l’écriture et l’inconscient du critique et détermine le mode de lecture du texte. Toutefois, l’analyse de Ph. Willemart sur le signifiant comme sur « lalangue » ne se sépare pas de la construction de mathèmes qui permettent de caractériser la lecture psychanalytique.

13Willemart confronte dans un troisième chapitre son travail sur les mathèmes avec la théorie des anagrammes de Saussure entreprise en 1905, tandis que Freud travaillait au même moment sur le lapsus et l’oubli des mots. L’étude des anagrammes permet de ne pas faire systématiquement référence à l’inconscient pour expliquer un texte dans ses répétitions et son discours.

14Les répétitions de lettres, de noms ou de thèmes relèveraient de procédés stylistiques propres à l’écriture que Saussure analyse avec le diphone « unité minimum »11 mais non syllabe et, en s’appuyant sur des vers de Virgile, le locus princeps ou mannequin qui « englobe des groupes de mots qui commencent par la lettre initiale et se terminent par la lettre finale du mot-thème »12. La signification de ces répétitions s’établit cependant toujours en fonction de l’individualité du poète et de son lecteur.

15Saussure s’interroge sur l’origine des anagrammes, il en déduit un hasard que Willemart rapporte au symbolique comme fondement de l’existence de l’être humain. Des corrélations avec la théorie psychanalytique peuvent être trouvées dans le travail de Saussure : l’inconscient personnel du poète n’expliquerait pas la répétition dans l’écriture mais fonctionnerait comme un inconscient du texte. Trois provenances justifieraient les répétitions, « une articulation homophonique, une association sémantique ayant pour base les métonymies et une opération mathématique »13, mais les fantasmes du poète ou de l’écrivain sont également parties prenantes dans le choix du nom ou du thème du texte écrit puisque la poésie recouvre une pluralité de signifiants. Pour Ph. Willemart, le discours recherché par Saussure devient le fantasme contenu dans le discours de l’analysant. En outre, ce discours peut trouver une équivalence avec la poésie et la fiction du fait que la poésie moderne est divisée en phrases et non plus en vers. L’aptitude du poète et de l’écrivain à interroger le langage et la culture ouvre, par la réarticulation du symbolique, des possibilités de sens supplémentaires par rapport au langage ordinaire.

16Aussi, dans la sens où elle se rapproche du travail de Lacan qui étudiait mathématiquement les lois de successions et de mémoire des lettres à partir d’ensemble ouverts, l’étude des anagrammes de Saussure, dans la mesure en laissant sa place à la subjectivité et à la spécificité de l’interprétation du lecteur, permet à Ph. Willemart de conforter son analyse des mathèmes.

17Un dernier chapitre, « Du pas de trace aux traces de pas », achève cette étude. De Freud à Saussure, la division du mot est chaque fois plus importante selon Ph. Willemart qui souligne  dans quelle mesure pour chacun de ces théoriciens, la valeur du mot sonore prend autant d’importance que celle du signifiant, du phonème ou de la lettre.

18À partir de la formulation originale de trois mathèmes, le mathème de l’écrivain (qui prouve l’impossibilité — pour le critique, comme pour l’écrivain — d’accéder au nœud borroméen dans le texte), le mathème du texte (les significations implicites du texte préfigurent un inconscient de l’écriture) et le mathème de la critique (les significations implicites de l’écriture se retrouvent dans le concept de la lecture-écriture), Ph. Willemart a posé la question de l’orientation d’une lecture psychanalytique en relation avec une libido pulsionnelle. Mais cette orientation ne peut avoir lieu qu’en fonction des signifiants produits par le sujet de l’inconscient de l’écrivain. Le texte fonctionne aussi bien comme « expression d’un être parlant » que comme « production engendrée par l’écriture même »14.

19L’écrivain, dans la reconstruction cohérente de l’articulation d’une histoire, agit à partir de sa constitution comme sujet ; il interroge et réoriente son environnement culturel en répondant, par sa création, à une voix émanant de la société et qui résonne avec son inconscient. De même, il s’agit pour le critique de retrouver l’implicite du texte et d’en mettre à jour la logique comme les ruptures. Mais il lui faut également investir son travail d’éléments plus larges relevant des sciences humaines afin de dégager les directions implicites de la création artistique et de la culture dans leur modernité et leur spécificité.

20En littérature, la critique psychanalytique ne peut ignorer l’apport constant de la théorie psychanalytique : une théorie psychanalytique qui, pour penser autrement, appelle à une interdisciplinarité dans sa théorie mais également dans la pratique du critique.

21Nous sommes à nouveau amenés à vérifier, au terme de cette lecture stimulante et ouvrant la voie à une autre approche de la critique psychanalytique, qu’il n’existe pas de vérité ou de méthode unique pour interpréter un texte. Les traces évoquées par Philippe Willemart dans son dernier chapitre pourraient alors faire écho à l’injonction de Brecht à l’homme du XXe siècle, « Efface tes traces ! »15. Le pas du critique s’ouvre à ceux des lecteurs.