Acta fabula
ISSN 2115-8037

Dossier critique
2009
Février 2009 (volume 10, numéro 2)
titre article
Franc Schuerewegen

Aux grands hommes la patrie reconnaissante. La valeur littéraire selon Bayard

DOI: 10.58282/acta.4912
Pierre Bayard, Le Plagiat par anticipation, Paris : Editions de Minuit, coll. « Paradoxe », 2009, 160 p., EAN 9782707320667.

1Je marche avec mon siècle. Je lis Pierre Bayard, et Fabula. J’apprends donc, sous la plume de Hélène Maurel-Indat, dans le compte rendu qu’elle a fait du dernier ouvrage de Pierre Bayard, Le Plagiat par anticipation, que le « désir » de cet auteur – de Pierre Bayard – « d’inverser l’ordre de la filiation est au coeur d’un discours qui prend toutes les apparences de l’objectivité pour imposer la toute puissance d’une subjectivité »1. Je ne suis pas tout à fait d’accord avec cette idée. Il me semble, au contraire, que le discours de Pierre Bayard est « objectif » en ce sens que le but de l’ouvrage est de confirmer un ordre existant, un ordre « objectif » donc, car consacré par l’histoire. La véritable astuce du livre de Pierre Bayard est là, à mon sens. On croit lire un plaidoyer pour une histoire littéraire « mobile », pour une « nouvelle histoire littéraire », c’est le titre de la troisième partie du livre (p. 103). En réalité, et en ce qui me concerne, la nouveauté est toute relative et j’ai même envie d’ajouter, avec Salomon dans l’Ecclésiaste : Nil novi sub sole.

2Il est vrai que Pierre Bayard insiste à plusieurs reprises sur ce qui rend sa position originale et rafraîchissante :

Indépendamment de la question purement morale, la démarche historienne ne pourra se limiter longtemps à l’établissement classique des sources et devra tenir compte des découvertes qui montrent comment d’autres filiations, plus discrètes mais plus pertinentes, relient secrètement les œuvres les unes aux autres. (p. 105)

3Ou à propos d’un « autre » type de manuels d’histoire littéraire, que l’auteur appelle de ses vœux :

Ils auraient pour rôle, en cessant de ranger les écrivains en fonction de leur date de naissance, de montrer qu’ils peuvent se regrouper d’une manière plus stimulante, à condition de cesser de les soumettre aux lois d’une chronologie qui n’est pas infondée dans le cas du déroulement de l’histoire événementielle, mais ne permet pas de comprendre ce qui se joue en profondeur sur cette Autre Scène qu’est la scène littéraire. (p. 112)

4Ou, encore, avec un joli jeu de mots:

En effet, la construction d’une nouvelle histoire littéraire, attentive à la part proprement littéraire de l’histoire, implique, non seulement de ne pas respecter la chronologie apparente des œuvres, mais de pratiquer, dans toute une série de cas, l’inversion de la chronologie traditionnelle  […] (p. 110)

5Mais en réalité, me semble-t-il, les choses bougent très peu, et on en revient aux valeurs de toujours, aux noms que tout le monde connaît car ils figurent dans tous les manuels « classiques ». En d’autres mots encore : il s’agit d’affirmer – plutôt d’entériner – un canon et de faire surgir, à l’intérieur du canon, des effets de simultanéité, des rencontres, soi-disant troublantes mais finalement très peu surprenantes car elles confirment un ordre établi.

6Je ne dis rien de l’usage qui est fait de la notion de « plagiat par anticipation », usage parfois discutable et, somme toute, peu théorique, si on admet que la théorie est basée sur des arguments rigoureux et des concepts clairement définis. Hélène Maurel-Indart s’en explique très bien dans son analyse2. La notion de « plagiat par anticipation » est peut-être tout d’abord chez Pierre Bayard un dispositif de marketing, un simple « truc » visant à capter l’attention du public. Pierre Bayard fait « du Bayard », car il sait que c’est ce que ses lecteurs attendent de lui3. C’est pourquoi le critique tantôt semble adhérer à une interprétation « large » du terme – en littérature, tout est plagiat4 –, tantôt à une conception « étroite » ; il n’est question de plagiat que lorsqu’on peut prouver que le plagiaire a eu l’intention de plagier et qu’on peut donc parler d’un acte frauduleux :

Faut de garder comme critère cette volonté d’emprunt, le plagiat par anticipation pourrait finir par ne plus désigner que la rencontre aléatoire, entre des textes de périodes différentes, de proximité formelles ou thématiques. (p. 28)

7Mais où sont les preuves de cette intentionnalité et a-t-on vraiment besoin d’elles ? Pierre Bayard vise à la fois à décriminaliser la notion de « plagiat par anticipation » et à la criminaliser en nous expliquant que les pratiques qu’il décrit constituent bel et bien une forme de « fraude » littéraire (par exemple : « sanctionner ce qui n’est rien d’autre qu’un délit littéraire », p. 111). Mais il demeure parfaitement silencieux sur l’aspect juridique de la question. Clairement, le mot « fraude » n’est pour lui qu’un mot-choc, une captatio benevolentiae, les Anglo-Saxons disent : un gimmick.

8Vu que Hélène Maurel-Indart a tout dit sur la question et que je puis donc, pour cet aspect, entièrement souscrire à son analyse, j’en viens à notre différend, c’est-à-dire à la question de savoir si Pierre Bayard, dans les lectures qu’il propose, et s’agissant de la « nouvelle histoire littéraire » qu’il invite à écrire, est « subjectif » ou « objectif ». Je suis d’avis que ce livre, qui prétend être un appel à la décanonisation et un éloge de la liberté lectorale, exprime en réalité la peur – ou le refus – d’une subjectivité réellement assumée. Le message final est en effet qu’il ne faut surtout rien changer aux canons de l’histoire littéraire. Si nos valeurs sont ce qu’elles sont, c’est qu’il s’agit de vraies valeurs, c’est-à-dire de valeurs nécessaires. Dans un monde en proie à la déstabilisation et au chaos, entre autres – et surtout peut-être – dans le domaine des lettres, Pierre Bayard apporte un message de stabilité, d’harmonie et de réconfort. Nous avions perdu notre Panthéon, grâce à Pierre Bayard, nous le retrouvons. Les grands hommes existent vraiment, et ils se connaissent entre eux. Chez les grands, on se moque de la chronologie et de l’histoire, on vit dans l’intemporel. Racine est le voisin de Hugo. Et Freud joue aux cartes avec Nietzsche. En somme donc : aux grands hommes la patrie reconnaissante.

9Pierre Bayard a l’habitude des paradoxes, me dira-t-on. Certes oui. Mais il me semble aussi – on ne le remarque pas assez – que les vrais paradoxes, les paradoxes profonds, demeurent cachés. Il faudrait peut-être distinguer de ce point de vue, dans l’oeuvre critique de Pierre Bayard, entre, d’une part, les paradoxes faciles, j’entends par là : facilement repérables, qui amusent le grand public (un enseignant de lettres qui prouve que la lecture est inutile ! quelle audace ! Sherlock Holmes s’est trompé dans ses déductions ! inénarrable Bayard ! etc.) et, d’autre part, les paradoxes enfouis, invisibles au regard du lecteur pressé, et qui travaillent les analyses de Pierre Bayard en profondeur (sont-ce vraiment des paradoxes ? vaste question). Je pense entre autres à l’omniprésence de Proust dans Comment parler des livres que l’on n’a pas lus ?5 ou encore, à ces étranges retours du modèle herméneutique – et non rhétorique – dans ce que Pierre Bayard nous présente pourtant comme une théorie des « textes possibles », c’est-à-dire comme un dispositif rhétorique (voir Le Hors-Sujet, ou Comment améliorer les œuvres ratées ?6). Ici, dans le « dernier » Bayard, je remarque que la thèse officielle du livre, thèse qui veut que, dans l’histoire littéraire, « tout aurait très bien pu se passer autrement » (p. 91), n’est sans doute pas la thèse que soutient réellement l’auteur. S’il ne s’agit nullement de faire de Pierre Bayard un conservateur, qu’il n’est pas, force est d’admettre que les analyses qu’il propose malgré tout laissent intacts les murs du Panthéon. La vraie littérature est une littérature de grands hommes, d’écrivains de génie7. Le génie est toujours en rupture avec son siècle, il écrit « contre » (p. 67). Mais c’est aussi pourquoi tous les génies se ressemblent et, par conséquent, vivent en vase clos. Au Panthéon des grands hommes, Fra Angelico est l’ami de Jackson Pollock, Béroul devise avec Bédier, Maupassant « copie » Proust, Voltaire connaît Conan Doyle.

10Pierre Bayard arrive alors avec la notion en principe choquante (et quelque peu inconséquente : il y a crime mais pourquoi ?) du « plagiat par anticipation » mais il n’y a en réalité rien de choquant ; l’analyse se veut parfaitement rassurante : les grands de l’histoire littéraire (et artistique) sont vraiment des « grands » ; la preuve : ils se connaissent entre eux, vivent en communauté, et ignorent les barrières du temps…

11Qu’on me permette d’ajouter un exemple qui me semble particulièrement révélateur quant à la conception « unitariste » qui est fondamentalement celle de Pierre Bayard. A propos de Laurence Sterne, auteur de Vie et opinions de Tristram Shandy, gentilhomme (1760), Pierre Bayard écrit qu’il ne suffit pas de considérer l’auteur écossais, comme on le fait toujours, comme un « précurseur de la modernité » :

Si le traiter ainsi est pour lui tout à fait honorable et implique une véritable reconnaissance, on voit aussi qu’une telle attitude ne peut suffire. Dire de Sterne qu’il est un écrivain du 18e siècle serait aussi absurde et limitatif que de dire de Sophocle qu’il est un écrivain de l’Antiquité. Car ce ‘est’ qui attribue une essence induit en erreur en superposant, au point de les confondre,  deux états totalement différents parce que se jouant sur des scènes distinctes. Sterne est bien, historiquement parlant, un écrivain du 18e siècle, mais il ne l’est pas du tout du point de vue de la littérature, ce que fait oublier l’utilisation d’un verbe unique pour qualifier les deux états. (p. 114)

12Que les chemins de la modernité soient tortueux et multiples, on n’en doute pas. Que Sterne, de ce point de vue, soit un cas particulièrement intéressant et troublant, cela paraît tout aussi exact. Mais je remarque en même temps que les commentaires de Pierre Bayard, qui défendent, en matière d’histoire littéraire, la variabilité et la souplesse intellectuelle, en réalité supposent un invariant, si l’on préfère : une donnée transhistorique. Il y en a deux à vrai dire : l’Ecrivain, et la Littérature. Les Ecrivains ont toujours existé, soutient Pierre Bayard car ils sont de tous les temps et de tous les mondes. C’est grâce à eux qu’existe le vaste corpus de la Littérature. J’ai alors envie d’objecter que la catégorie de l’Ecrivain est encore inconnue à l’époque de Sophocle, que les Grecs ne connaissent pas « notre » idée de la Littérature, et que la nouvelle histoire littéraire que Pierre Bayard appelle de ses voeux est au prix d’un gommage de toute une série de variables historiques et locales. En somme, Sterne et Sophocle, si différents qu’ils soient, incarnent pour Pierre Bayard la Valeur, et parce qu’ils appartiennent tous les deux à la Valeur, ils transcendent leur cadre historique, ils sont « universels ». Mais Pierre Bayard ne se sert pas de ce terme et préfère parler de « plagiat par anticipation » car il veut créer un effet-choc : Sterne « plagie » Robbe-Grillet, Sophocle « plagie » Conan Doyle etc.… Ne faisons pas trop attention au vocabulaire juridique, ce n’est qu’une façon de parler. Retenons surtout que Pierre Bayard, malgré son ironie et ses prises de position provocantes, cherche à calmer ce que j’appellerai certaine angoisse axiologique assez typique au demeurant du climat intellectuel actuel : il existe un ordre immuable, l’ordre des grands de l’histoire. Or, par le plus grand des hasards, cet ordre est celui même que donne à lire l’histoire littéraire scolaire et classique8

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14S’il fallait donner une origine historique et, partant, locale – non globale et universelle – à l’idée de la communauté des grands hommes qui apparaît si fréquemment sous la plume de Pierre Bayard, ce serait à coup sûr le romantisme. L’auteur du Plagiat par anticipation est peut-être fondamentalement un critique romantique. Il ne serait sans doute pas très compliqué de ce point de vue de montrer que la conception de l’artiste que défend Pierre Bayard est grosso modo celle d’un Gautier, d’un Balzac : l’artiste est en contact avec les siècles passés et futurs, son génie lui permet d’échapper aux carcans trop étroits d’une chronologie linéaire ; l’artiste, en outre, vit et crée dans le « mystère » ; or ce mot « mystère » apparaît fréquemment sous la plume de Pierre Bayard : « un tissu complexe de relations invisibles qui unissent entre eux, au mépris de la chronologie stricte, les créateurs de toutes les époques, rattachés par des liens mystérieux » (p. 111)9.

15Mais n’oublions pas non plus Proust qui est à n’en pas douter le véritable maître à penser de Pierre Bayard et, donc, très probablement, dans ce nouveau livre, le chaînon manquant entre la conception romantique du grand homme, du génie, en contact à la fois avec le passé et le présent, et l’idéal – hypocrite, pervers – d’une histoire littéraire « mobile » (car elle n’est pas mobile vu qu’elle vise la permanence et la stabilité). Il faut ici rappeler – je remercie Marc Escola d’avoir attiré mon attention sur ce passage – la fin de l’article sur Baudelaire dans Contre Sainte-Beuve où Proust défend la thèse d’un poète unique pour toute l’histoire de la littérature :

Il a surtout sur de dernier portrait une ressemblance fantastique avec Hugo, Vigny et Leconte de Lisle, comme si tous les quatre n’étaient que des épreuves un peu différentes d’un même visage, du visage de ce grand poète qui au fond est un, depuis le commencement du monde, dont la vie intermittente, mais aussi longue que celle de l’humanité, eut en ce siècle ses heures tourmentées et cruelles […]10

16Je pense aussi, toujours chez Proust, à la réponse à Emile Henriot sur « [Classicisme et romantisme] »: « Je crois que tout art véritable est classique, mais les lois de l’esprit permettent rarement qu’il soit, à son apparition, reconnu pour tel »11. La notion de « plagiat par anticipation », et l’idée d’une histoire littéraire « mobile » reprennent très exactement cette idée. Pierre Bayard pense comme Proust (et comme les romantiques) que le grand art est toujours un art de la rupture, mais comme c’est toujours la même rupture qui est produite, le grand art est toujours le même art. On peut alors établir des fiches biographiques en principe drolatiques et déstabilisantes comme celles que Pierre Bayard consacre à Sterne (encore lui) :

Laurence Sterne : romancier anglais (Clonmel, Irlande, 1913 – Londres, 1968). Fils d’un officier de l’armée anglaise  (…) En 1959, il fit paraître son premier roman, Vie et opinions de Tristram Shandy, fortement influencé de Joyce et des écrivains français du Nouveau Roman, et qui connut un vif succès. (p. 122)

17Mais où est en fin de compte la provocation ? Cela a l’air déséquilibrant et décapant, cela paraît très subjectif  (Parle pour toi, Bayard !, s’écrie ici Hélène Maurel-Indat). En réalité, et si on veut mon avis, cela n’est ni l’un, ni l’autre. Pierre Bayard cherche tout simplement à nous dire que les grands hommes sont de grands hommes parce qu’ils sont ontologiquement différents de nous. Nous, citoyens lambda, vivons nous dans une temporalité simple, linéaire, irréversible et étouffante. Eux, ignorent ces limites et ces restrictions, ils sont libres. Or – et c’est là que Pierre Bayard est vraiment brillant à mes yeux  –, ce qui nous diminue et nous rabaisse, quand nous nous comparons aux écrivains de génie dont nous lisons les oeuvres, c’est aussi ce qui nous rassure : quelque part là-haut, Ils sont présents, Ils travaillent ensemble, Ils veillent sur nous. Ouf !

18On croit à tort que Pierre Bayard est un empêcheur de penser en rond ; en réalité – il va de soi que je vise ici exclusivement ceux et celles qui seraient en manque de valeurs : « tout fout le camp » dans le monde postmoderne… –, c’est un thérapeute pour temps de crise.