Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2009
Février 2009 (volume 10, numéro 2)
Anna Louyest

Le français comme langue d’expression

Écrivains franco-russes, sous la direction de Murielle Lucie Clément, Amsterdam - New York : Rodopi, coll. « faux titre », 2008, 236 p., EAN 9789042024267.

1Le présent recueil est appelé à rompre le silence qui existe autour de nombreux écrivains français qui, à un moment ou un autre de leur vie, ont abandonné la Russie ou l’URSS pour s’installer en France. D’origines diverses (des Russes, des Arméniens, souvent juifs mais pas exclusivement), tous ont pourtant choisi d’écrire en français.

2Dans le monde contemporain, la problématique de ce recueil est de la plus haute actualité. En effet, le problème d’une telle classification se pose de plus en plus souvent face à l’apparition d’un grand nombre d’écrivains qui choisissent le français comme langue d’expression, mais sans résider nécessairement en France ou avoir pour autant la nationalité française. Tenir compte de leurs origines peut contribuer à l’interprétation de leurs œuvres. C’est sous cet angle que l’ouvrage nous présente quelques-uns de ces écrivains : « la motivation pour composer ce recueil […] réside dans la longue tradition des relations franco-russes » (p. 5).

3Du point de vue de l’organisation, le livre se compose de dix-huit articles préfacés par Murielle Lucie Clément. L’introduction générale sert d’une part d’argumentation pour le sujet choisi (p. 5), et retrace, d’autre part, les moments essentiels de l’histoire des relations franco-russes (pp. 5-9) pour présenter à la fin chacun des articles du recueil (pp. 9-14). Le facteur chronologique constitue le principe d’organisation des articles, de la littérature du début du XIXe siècle, avec Zinaïda Volkonskaïa et la Comtesse de Ségur, jusqu’aux œuvres de nos contemporains, Andreï Makine, Luba Jurgenson et Iegor Gran, en passant par des auteurs plus ou moins connus (Pierre de Tchihatchef, Serge Charchoune, Michel Matveev, Piotr Rawicz, mais aussi Elsa Triolet, Joseph Kessel, Vladimir Nabokov, Nathalie Sarraute, Irène Némirovsky, Arthur Adamov, Henri Troyat, Romain Gary, Alain Bosquet). L’ouvrage est également doté d’une bibliographie des auteurs étudiés (pp. 215-234), un supplément très utile pour avoir une vision globale sur leur œuvre.

4L’incontestable mérite du recueil est la (re)découverte de nombreux écrivains, dont certains étaient célèbres en leur temps, mais sont tombés dans l’oubli, tandis que d’autres n’évoquent rien pour le lecteur qu’il soit français ou russe. Même si le recueil ne prétend pas à l’exhaustivité (p. 5)1, ni à l’étude approfondie de leurs œuvres, il donne déjà la possibilité de revisiter le corpus essentiel de ces auteurs.

5Du point de vue méthodologique, les articles ne sont pas uniformes et les approches peuvent varier selon le choix des chercheurs, ce qui donne au recueil un caractère hétérogène. À côté des essais à dimension plutôt biographiques qui s’inspirent essentiellement de la vie des écrivains et de la réception de leur œuvre (Alessandra Tosi, « Zinaïde Volkonskaïa » ; Rémi Saudray, « La comtesse de Ségur, née Rostopchine » ; Angela Kershaw, « Irène Némirovsky (1903-1942) : Une Russe française, une Française russe ? » ou encore F. César Guitiérrez Viñayo, « Henri Troyat (1911-2007) »), d’autres traitent de l’écrivain sous un angle plus théorique et le mettent à l’épreuve d’une méthodologie appropriée. Parmi les articles de la deuxième catégorie, quelques-uns sont particulièrement intéressants.

6Ainsi, Sarah Anthony analyse l’œuvre de Nathalie Sarraute sous le prisme de l’intertextualité qu’elle enrichit de deux termes de son invention, « intramonotextualité » (c’est-à-dire « l’ensemble des rapports que partagent les intratextes qui resurgissent dans un même texte », pp. 99-100)  et « intrapluritextualité » (représentant « tous les liens qui s’établissent entre les différents textes d’un même auteur par l’entremise de figures répétitives », p. 100). Cet outil méthodologique lui permet d’analyser l’intertextualité de certaines œuvres de Sarraute (Enfance ; Portrait d’un inconnu ; Entre la vie et la mort ; « Ich sterbe » ; « Ce que je cherche à faire ») renforcée par le plurilinguisme de l’auteur (français, russe, allemand). Certes, de nombreux textes célèbres de Sarraute, en prose ou dramatiques, ne sont pas abordés dans cet article, peut-être parce qu’ils ne s’inscrivent pas entièrement dans l’approche adoptée. Cependant, l’essai « Le plurilinguisme des ultima verba : un outil intratextuel sarrautien »  propose une vision originale d’un aspect de l’œuvre de Sarraute, l’intratexte désignant chez Sarah Anthony « une figure répétitive, un Leitmotiv propre à un auteur » (p. 99).

7Dans son article « Andreï Makine. Le mensonge, l’amour et la mort en musique », Murielle Lucie Clément opte pour une approche comparatiste entre la musique et l’écriture pour offrir un large panorama de l’œuvre makinienne. Grâce à ce choix novateur, la chercheuse démontre l’importance des fragments « musicaux » dans les textes de Makine, « ces ekphraseis musicales de citations » qui « ne pourraient aucunement être omises sans nuire à la compréhension de l’œuvre » (p. 194). La musique, présentée essentiellement par les chansons, est un élément diégétique important de l’organisation du texte, car elle offre à l’écrivain une possibilité d’exprimer directement son dessein « en évitant de longs développements qui alourdiraient la narration » (p. 194).

8Sous la plume de Stéphanie Bellemare-Page (« Elsa Triolet : au carrefour des lettres françaises et russes »), l’œuvre de Triolet dévoile le passage progressif de la langue maternelle de l’écrivain vers une langue étrangère (qui est le français) dans son écriture. Celle qui est considérée comme un écrivain français et qui est reconnue aussi bien en France qu’en Russie, avoue régulièrement ses angoisses de n’avoir pas de talents ou d’oublier sa langue maternelle (p. 73). Même si ces craintes sont infondées, cela permet de mieux comprendre le travail linguistique lié à l’écriture dans une langue étrangère. L’immersion dans l’atelier de l’écrivain bilingue devient possible grâce à l’essai autobiographique La Mise en mots que Stéphanie Bellemare-Page analyse en détail, ce qui lui permet de conclure que « l’écriture, au-delà des frontières linguistiques » devient pour Elsa Triolet « le lieu d’une quête identitaire » (p. 76).

9L’un des mérites incontestables de l’ouvrage Les écrivains franco-russes est la présentation d’écrivains d’expression française, victimes des événements tragiques du XXe siècle, qui étaient inconnus jusqu’ici du large public ou oubliés après un succès initial. Il s’agit avant tout de Piotr Rawicz, rescapé des camps d’extermination, auteur du Sang du ciel (article de Christa Stevens) et de Michel Matveev qui traite également de sujets liés à l’antisémitisme, en décrivant l’exode des juifs à la suite des pogroms des années 1905 et 1919-1921 (essai de Raffaele Zanotti). L’essai sur Irène Némirovsky d’Angela Kershaw présente un auteur reconnu à titre posthume, de sorte que sa comparaison entre la réception de son œuvre dans les années 1930 et aujourd’hui paraît particulièrement intéressante. L’article « Serge Charchoune dadaïste, ou le français sans complexe » d’Annick Morard dresse un portrait insolite de ce peintre qui n’a jamais appris le français. L’analyse minutieuse menée par cette chercheuse, qui a travaillé sur les textes inédits de Charchoune, démontre « une violence à double sens » (p. 57) de ses textes français : violence imposée par lui-même à la langue, faute d’une maîtrise suffisante du français, dans un contexte propice du dadaïsme, et violence subie par l’auteur rejeté par le mouvement en question.

10Enfin viennent deux auteurs contemporains insuffisamment connus, Iegor Gran et Luba Jurgenson, à qui Ruth Diver et Efstratia Oktapoda consacrent respectivement leurs articles. Issus tous les deux de l’émigration des années 1970, ils occupent une place à part parmi les auteurs de ce recueil. Cependant, la thématique de leurs œuvres s’inscrit logiquement dans l’ensemble de l’ouvrage : par exemple, la possibilité de recréer dans une autre langue « le mythe de l’origine » (p. 198) pour Jurgenson, spécialiste reconnue de littérature russe et auteur de Soldat de papier, Boutique de la vie, L’Autre ; de même,  la « désacralisation des valeurs et des idées reçues » (p. 213) dans l’œuvre satirique de Iegor Gran (O.N.G. !, Jeanne d’Arc fait tic-tac, Les trois vies de Lucie), qui aborde également les problèmes ontologiques auxquels sont confrontés les écrivains issus de l’émigration.

11Si de manière générale, les articles de l’ouvrage en question sont une réussite et permettent aux chercheurs de proposer des interprétations originales des auteurs de langue maternelle russe, la présence de certains des essais reste toutefois contestable. Nous pensons surtout à l’article d’Antigone Samiou « Pierre de Tchihatchev : un voyageur franco-russe dans le Bosphore et Constantinople ». Il est difficile de considérer ce géologue et naturaliste du XIXe siècle en tant qu’écrivain franco-russe. Le fait que ses ouvrages scientifiques ont paru en français à Paris ne permet pas de rendre vraisemblable une telle affirmation, et ce choix semble être artificiel.

12Le même reproche peut être adressé à l’essai d’Agnès Edel-Roy « Vladimir Nabokoff-Sirine et l’autre rivage de la France » qui essaie de fonder son argumentation sur un texte français peu connu de Nabokov, Mademoiselle O. Étant donné que toutes les œuvres majeures de Nabokov ont été rédigées soit en russe, soit en anglais, le fait de rédiger ponctuellement un texte en français ne signifie pas un passage automatique dans la catégorie des écrivains franco-russes, et il faut être doublement prudent avec cet écrivain quand il s’agit de son identité auctoriale. Le recours à l’avis, déjà nuancé, de Maurice Couturier (« Nabokov appartient, dans une certaine mesure, à notre littérature nationale ») ne peut servir d’argumentation dans ce cas de figure. Il est vrai que la formulation « écrivains franco-russes » peut sembler équivoque ; c’est du reste pour cette raison que Murielle Lucie Clément jugeait dans son introduction plus adéquate l’expression « écrivains français d’origine russe » — qu’il aurait peut-être été bon de choisir comme titre, afin d’éviter toute confusion.

13C’est également dans le même article sur Nabokov où l’on trouve les fautes et inexactitudes les plus dommageables, essentiellement lorsqu’il est question des phénomènes liés à l’histoire et aux réalités russes. Ainsi, Agnès Edel-Roy affirme que le père de Nabokov a été tué par « deux fascistes russes » (p. 86 ; en réalité, il a essayé de protéger Pavel Milioukov de l’attentat organisé par les monarchistes) et que l’écrivain est né le 23 avril 1899, d’après le « calendrier géorgien » [sic !] (p. 86, à la place de « grégorien »). Malheureusement, d’autres inexactitudes, coquilles et fautes se rencontrent dans d’autres endroits de l’ouvrage. Ces erreurs sont d’autant plus regrettables qu’elles concernent les écrivains. Ainsi, Irène Nemirovsky devient « Hélène » (p.7), et Marina Tsvetaeva est désignée comme « Maria » (p. 71).

14Mais ces éléments ne nuisent pas à l’ensemble de l’ouvrage qui se révèle d’une grande qualité et ouvre le débat sur des problèmes essentiels pour la littérature contemporaine, dont le cadre géographique et ethnique est en état de mouvement permanent dans les sociétés actuelles. Le recueil Ecrivains franco-russes invite le lecteur à réfléchir aux questions suivantes : qu’est-ce qu’un écrivain français ? Écrire en français en étant de langue maternelle russe, est-ce suffisant pour être dit « écrivain franco-russe » ? Quels sont les critères pour le devenir ? Quel est le rôle de l’écriture dans la quête identitaire de ce type d’écrivain ?

15Nous pensons que cet ouvrage serait réédité avec beaucoup de profit pour les lecteurs qui s’intéressent à ces problématiques, après toutefois une correction des éléments que nous venons de signaler. Le recueil s’inscrit en tout cas dans une démarche tout à fait louable et qu’il faut encourager à poursuivre dans cette voie.