Acta fabula
ISSN 2115-8037

2008
Novembre 2008 (volume 9, numéro 10)
Enrica Zanin

Les conversions d’Œdipe et de Phèdre sur la scène du XVIIe siècle

DOI: 10.58282/acta.4669
Daniela Dalla Valle, Il mito cristianizzato, Fedra/Ippolito e Edipo nel teatro francese del Seicento, Berne, Peter Lang, 2006, 260 p., ISBN 3-03910-966-9.

1Daniela Dalla Valle réunit dans cet ouvrage ses recherches des vingt dernières années sur les adaptations de la fable de Phèdre et d’Œdipe au xviie siècle français. Différents articles sont ici rassemblés et retravaillés dans une approche au croisement des études de mythocritique et de réception, à partir d’un solide arrière-plan d’histoire littéraire. Daniela Dalla Valle analyse les adaptations modernes des mythes anciens pour relever les problèmes moraux et poétiques que pose l’imitation des Anciens dans un siècle marqué par l’essor de la tragi-comédie et par l’établissement de la tragédie régulière. Non seulement les deux fables traitent du sujet de l’inceste qui se heurte aux bienséances, mais l’histoire de Phèdre et celle d’Œdipe opposent à la volonté humaine la volonté des dieux qui paraît capricieuse – dans le cas de Phèdre – ou cruelle et inexplicable – dans le cas d’Œdipe. Cette représentation de la Providence divine pose problème dans le nouveau contexte chrétien marqué par la Réforme catholique. Daniela Dalla Valle parcourt les adaptations théâtrales des mythes de Phèdre et d’Œdipe pour relever les solutions portées au questionnement des trames anciennes, à partir du contexte poétique et historique qui informe les stratégies de chaque auteur.

2La première partie de l’ouvrage traite des adaptations modernes de l’histoire de Phèdre et d’Hippolyte. Daniela Dalla Valle analyse les adaptations françaises qui précèdent la tragédie de Racine et qui trahissent les nouvelles exigences de la tragédie régléei : la question morale est minimisée et laïcisée par ces pièces qui expliquent le malheur des héros par les intrigues de cour (La Pinelière), qui éludent la question de l’inceste en faisant de Phèdre la fiancée de Thésée (Gilbert, Bidar, Pradon), et qui adaptent Hippolyte aux codes policés de la cour : le chasseur farouche devient galant et amoureux d’une princesse étrangère. Toutefois, plus on atténue la problématique morale de la pièce, plus son dénouement devient immotivé : l’apparition du monstre marin dénoue la pièce par un invraisemblable deus ex machina. Daniela Dalla Valle analyse alors les variations tragi-comiques et scolaires de l’intrigue : Auvray, dans l’Innocence découverteii, adapte l’histoire de Phèdre à la poétique naissante de la tragi-comédie : la fable tragique est jouée par des personnages moyens pour réaliser ce mélange de comique et de tragique que recommande Guarini. Le père Stefonio et Grenaille représentent Hippolyte sous les traits de Crispeiii, le fils de Constantin, et expliquent sa mort comme une punition divine envoyé à l’Empereur qui hésite à rendre publique sa foi chrétienne. Les versions italiennesiv, elles aussi, expliquent le châtiment divin par la faute des héros et par la vanitas qui marque toute action humaine : les ombres protatiques issues de la tradition sénéquienne situent la trame dans le dessein providentiel. Daniela Dalla Valle traite enfin de la Phèdre de Racine, qui oriente et ordonne son étude des adaptations modernes. Elle relève comment Racine prend au sérieux le problème moral posé par l’intrigue et expose l’ambiguïté du destin de Phèdre – à la fois coupable de sa faute et victime de la volonté du ciel – dans le contexte de sa foi janséniste. L’auteur part de ce constat – largement exploité par la critique – pour en relever l’efficacité poétique : l’ambiguïté de la figure du « monstre », qui décrit à la fois le désir d’Hippolyte d’égaler son père « tuer des monstres » et la perversion de Phèdre, justifie le dénouement de la pièce où Hippolyte tue effectivement un monstre marin, en réalisant à la fois son dessin héroïque et la lutte mortelle qui l’oppose à sa belle-mère. L’arbitraire apparent de la mort d’Hippolyte – « faveur » pernicieuse que Neptune fait à Thésée – n’est pas éludé chez Racine, mais trouve une nouvelle interprétation idéologique.

3Daniela Dalla Valle adopte ensuite la même démarche pour traiter des adaptations modernes du mythe d’Œdipe et des questions morales qu’il pose : l’inceste, certes, mais aussi le problème du destin signifié dramatiquement par l’oracle, qui est censé annoncer un l’avenir auquel le héros ne saurait se soustraire. Le libre arbitre du sujet – affirmé par la morale catholique – est ainsi mis en cause par la trame tragique. L’ouvrage analyse les premières adaptations dramatiques du destin des Labdacidesv et relève comment les chœurs de l’Œdipe de Sénèque sont retravaillés par Garnier et par Prévost pour exprimer une vision néo-stoïcienne – voire néo-pythagoricienne dans le cas de Prévost – de la vie après la mort. L’auteur commente ensuite Les Rivaux amis de Boisrobertvi qui s’inspire de la Vida es Sueño de Calderón : l’oracle annonçant au roi qu’il mourra par la main de son fils est contredit par le libre choix du prince, qui reconnaît son père et ne le tue pas. Calderón et Boisrobert christianisent ainsi le mythe en affirmant la liberté du héros face à son destin. Corneille christianise lui aussi son Œdipevii en justifiant le destin malheureux qui l’accable : Œdipe, à l’image du Christ, souffre pour le salut de tous. Le sang qui coule de ses yeux purifie la ville de Thèbes. Après avoir situé la pièce de Corneille dans les débats théoriques de son temps, Daniela Dalla Valle analyse une dernière version de l’Œdipe roi, celle de Tallemant de Réauxviii, imitée de Sophocle. La tragédie de Tallemant répondrait à l’Oedipe de Corneille par une thèse résolument protestante : le destin d’Œdipe est imputable aux ministres du culte qui croient pouvoir relever et interpréter les oracles. Or c’est justement l’intermédiation de l’Église qui aveugle les personnages, alors que les dieux restent distants, séparés, incompréhensibles. Daniela Dalla Valle cite enfin l’Hyppolite Sarmateix, une nouvelle de Jean-Pierre Camus qui christianise et conjugue les trames de Phèdre et d’Œdipe, pour montrer une dernière fois la relation ambiguë des modernes chrétiens à l’héritage antique.

4Daniela Dalla Valle a le mérite de recenser le corpus dramatique qui adapte les fables d’Œdipe et de Phèdre : l’ouvrage s’ouvre par un commentaire des sources et s’achève par une annexe qui reporte les textes principaux de l’analyse. Morale et poétique s’articulent savamment dans le texte et situent le propos dans l’histoire littéraire : la suite des adaptations s’explique par l’évolution idéologique et l’explique à la fois. La progression de l’ouvrage apparaît parfois fragmentée, mais ce foisonnement apparent permet d’analyser des textes – tel que La Thébaïde de Robelin – qui s’écartent de la problématique générale, pour souligner d’autres éléments de la réception des trames anciennes. Daniela Dalla Valle présente ainsi un parcours dans l’histoire littéraire du XVIIe siècle à partir des deux « classiques » que sont Racine et Corneille : sans impliquer une téléologie artificielle, elle propose une hiérarchie poétique des adaptations modernes de la fable de Phèdre et d’Œdipe.