Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2008
Novembre 2008 (volume 9, numéro 10)
Chloé Chamouton

La langue muette ou l’art d’écrire la Bretagne

Marc Gontard, La langue muette, littérature bretonne de langue française, Rennes : Presses Universitaires de Rennes, coll. « Plurial », 2008, 160 p., EAN 9782753506145.

1Traduire une certaine vision de la littérature bretonne à travers la présentation en neuf chapitres d’écrivains bretons parmi lesquels figure Guillevic, Xavier Grall, Victor Ségalen, Yves Ellouët, écrivant en langue française, telle est l’ambition de l’ouvrage de Marc Gontard, qui se présente comme une synthèse des différents articles, et travaux publiés en revues ou dans des actes de colloque. Comment concilier origine bretonne et littérature française ? Comment peut-on écrire une littérature bretonne de langue française ? Comment les mots de la langue française peuvent-ils exprimer l’enracinement à la terre bretonne ? Autant de problématiques soulevées par cet essai, auxquelles Marc Gontard à travers une analyse du style des auteurs apporte une réponse pour tenter de caractériser cet ensemble nommé « littérature bretonne de langue française ».

2S’il est bien une matière à débat, c’est celle de la littérature bretonne et de la problématique de l’identité littéraire bretonne qui s’incarne dans cette diglossie français-breton. Comment peut-on être breton ? s’interrogeait le nantais Morvan Lebesque dans son ouvrage du même titre. Et qui plus est, comment exprimer son identité bretonne lorsque la langue souvent maternelle, en raison de l’interdiction est devenue muette, lorsqu’elle ne s’exprime que sur le mode de l’absence ? comment parler de son identité et l’écrire lorsqu’on a perdu cette langue maternelle ? autant de questions qui n’ont cessé de tourmenter les écrivains bretons à travers leurs ouvrages. Faut-il pour être breton et revendiquer ses origines, parler et écrire en breton, autrement dit être bretonnant ou bien existe-t-il par le biais de la langue française une autre manière d’exprimer son enracinement ?  

3En guise de point de départ de son essai, M. Gontard part d’un constat : celui de l’existence d’une littérature bretonne de langue française, qui s’est développée parallèlement à la littérature en langue bretonne. La complémentarité, la coexistence de ces deux types de littérature définit ou reflète l’identité littéraire bretonne et même l’ensemble appelé « littérature bretonne ». « La littérature bretonne est constituée de ces deux ensembles sans que l’un puisse se prévaloir d’une quelconque prééminence sur l’autre » souligne l’auteur. Une littérature bretonne qui comme le note M. Gontard ne parle pas nécessairement de la Bretagne ou en parle de façon implicite. L’originalité de cet essai réside donc dans cette mise en valeur de cette littérature bretonne de langue française, en en montrant toute la richesse et l’ouverture au monde. M. Gontard définit ainsi sa principale motivation : « C’est cette recherche qui m’intéresse ici et les auteurs que j’ai privilégiés dans cette étude sont soit ceux qui ont su remettre en cause les modèles littéraires français ou qui ont mis de l’altérité dans la langue, soit ceux dont la bretonnité latente ne s’inscrit qu’en creux dans l’œuvre, comme trace ». Paradoxalement, c’est précisément dans cette disparition, dans cet effacement de la Bretagne que l’identité bretonne s’inscrit de façon éclatante. « Car au final, la trace bretonne fertilise toute œuvre », qu’elle soit romanesque ou poétique. De la tradition orale bretonne, source et irrigation de toute littérature, aux écrivains du XIXème siècle que sont Corbière ou d’autres contemporains dont les récits de mer puisent dans la mythologie celtique, en passant par les lutteurs et ardents défenseurs de la langue et de l’identité magnifiquement incarnés par Paol Keineg, Xavier Grall, le barde de Botzulan Yves Ellouët, à Segalen, ou Guillevic, c’est à une plongée au cœur de l’histoire des origines de la littérature bretonne de langue française que Marc Gontard convie le lecteur.

4Qu’est-ce que la littérature bretonne de langue française ? Comment la définir ? tel est l’objectif du premier chapitre, une manière de cadrer le débat et d’exposer la problématique de cette littérature qui fait débat. En quoi la littérature bretonne de langue française se distingue-t-elle de la littérature française ? « Si considérée sous l’angle de l’histoire, la littérature bretonne de langue française naît en même temps et dans les mêmes conditions que la littérature française, toute littérature porte néanmoins la trace du sol qui l’a vu naître et l’empreinte de l’imaginaire collectif auquel elle puise, comme le rappelle M. Gontard ». Ainsi, la littérature bretonne de langue française porte en elle des formes propres d’inspiration qui la caractérisent comme telle et lui assurent sa spécificité.

5Après un rappel sur la littérature des origines, essentiellement épique, M. Gontard s’attache à montrer à travers des exemples bien précis l’existence d’une littérature française en Bretagne déclinée en contes, lais, poésie, philosophie. C’est avec Chateaubriand qu’apparaît au début du XIXème siècle un type littéraire particulier, porté par la vague romantique et l’éveil du sentiment identitaire. Chateaubriand à travers des personnages typiques, incarnation du Celte romantique dans René, les Mémoires d’Outre-Tombe, Renan avec sa poésie des races celtiques, Auguste Brizeux, Tristan Corbière autant de représentations de ce courant romantique qui exalte une certaine mélancolie rêveuse et la grandeur des paysages naturels . Par ailleurs, la richesse du patrimoine oral collecté par les passeurs de mémoire que sont La Villemarqué, Luzel, Anatole le Braz suscitent l’éveil d’un mouvement identitaire autour de revues. Courant romantique mais également verve romanesque qui prend son ampleur à travers les romans d’aventures que nous font vivre le rennais Paul Féval et le nantais Jules Vernes. Le XXème siècle voit l’essor de cette littérature bretonne de langue française qui s’impose de plus en plus, soulevant et mettant en question cette notion de « littérature bretonne ». Quel est le critère pour définir une littérature bretonne ? Si pour certains, écrire en langue bretonne permet d’identifier et de définir intrinsèquement ce qu’est la littérature bretonne, le critère linguistique est loin d’être suffisant. « Face à cette difficulté de mettre en œuvre des critères décisifs de détermination, je tenterai de saisir dans l’écriture bretonne contemporaine un certain nombre d’indices thématiques ou formels, spécifiques d’un imaginaire ou d’une pratique textuelle, qui me semblent caractériser cet ensemble pluriel pour lequel on peut revendiquer l’appellation de littérature bretonne de langue française ». L’essence identitaire, l’appartenance à une culture celtique se traduisent et se reflètent au XXème siècle dans l’écriture.

6Comment définir l’imaginaire romanesque ? L’auteur s’attache à mettre en évidence à travers un inventaire extrêmement référencé les différentes formes de romans qui caractérisent cet imaginaire, du roman maritime, où l’aventure et l’appel du large sont rois, en passant par le roman historique, sans oublier le roman identitaire exaltant les sentiments nationalistes et les revendications de filiation au celtisme, sans oublier les romans de la ruralité reflétant les conditions de vie des paysans bretons, les récits ethnobiographiques, aux romans aux ambiances celtiques. Charles le Goffic, Anatole le Braz, Pierre Jakez Hélias, avec son œuvre magistrale « le cheval d’orgueil », Julien Gracq, Xavier Grall jusqu’à Philippe le Guillou, autant de noms qui incarnent cette diversité de l’imaginaire romanesque. « L’imaginaire romanesque cherche d’abord dans l’identification au territoire une forme d’appartenance notamment à travers la notion de paysage. La Bretagne apparaît alors sous son double visage, comme une terre ancrée à son port d’attache, mais ouverte sur l’ailleurs, le monde par ses ports : Saint Malo, Brest, Lorient, l’Armorique, noms qui invitent à l’évasion, propices aux errances maritimes d’où l’essor des romans maritimes. » Autant de formes qui ont permis aux écrivains bretons de s’exprimer et de véhiculer une identité. Néanmoins comme le note marc Gontard, « dans leur souci d’exprimer une identité trop souvent opprimée, les écrivains bretons contemporains ont renouvelé l’esthétique romanesque traditionnelle », tels que Victor Ségalen, Arnaud Robin, Yves Ellouët. « C’est d’ailleurs sans doute dans ces textes limites que la littérature bretonne de langue française traduit le mieux son aptitude à dire le moi et l’autre dans son double mouvement d’enracinement et de déterritorialisation » affirme l’auteur.

7À côté du roman, la poésie apporte elle aussi son souffle de vigueur au sein de cette Bretagne, avec Théophile Briant, Charles le Goffic, Saint Pol Roux, André breton, Guillevic, poète marqué par la petite enfance et l’adolescence passées à Carnac, célébrant à travers ses recueils son enracinement dans un pays de terre et d’eau, hanté part les légendes. Poésie onirique, de la sensation mais aussi poésie politique avec l’engagement de Paol Keineig, Morvan Lebesque. Une autre caractéristique de la poésie contemporaine réside dans cette identification du moi aux éléments du tellurisme breton, à savoir la mer, le granit, le marais, la forêt. L’incarnation de ce type de poésie est Angèle vannier.

8Qu’ils soient romanciers, poètes, tous ces auteurs traduisent et expriment de façon parfois implicite leur attachement à la Bretagne et leur manière d’écrire, la langue française utilisée reflète cette absence de la terre maternelle.

9Cet inventaire dressé par M. Gontard dans le premier chapitre de son ouvrage permet d’entrevoir toute la richesse et la diversité de la littérature bretonne de langue française, qui se distingue par un imaginaire spécifique, côtoyant une littérature en langue bretonne. Mais la littérature bretonne de langue française ne trouve sa véritable identité que dans le dépassement des clichés folkloriques, que dans l’invention de formes textuelles différentes, fondées sur le métissage, la réécriture des modèles patrimoniaux, mythes, légendes, contes. C’est à cette condition qu’elle peut exister en tant que telle. « C’est à cette prise de conscience du problème de l’invention d’une écriture bretonne de langue française qui se distingue des modèles canoniques proposés par les prix littéraires, à cette capacité d’innovation et de renouvellement que l’on pourra juger de l’existence et du maintien d’une véritable littérature bretonne de langue française ».

10Quels sont justement les auteurs qui ont su s’affranchir des règles de la littérature française, qui ont su inventer de nouveaux genres, proposer de nouvelles expériences textuelles ? Telle est dans la suite de l’ouvrage l’exploration à laquelle nous convie M. Gontard, une quête dans les méandres d’une écriture textuelle qui à travers les mots, les implicites et les non dits prend tout son sens et s’élève au rang de littérature bretonne dans tout son éclat, sa grandeur. Réécriture du patrimoine oral dans le roman, expression d’un imaginaire celtique sur le mode de la subversion, métissage, écritures en creux, autant de facettes de l’essence de cette littérature bretonne.

11Toute littérature porte le signe des temps anciens. C’est le cas pour la littérature bretonne de langue française, qui renoue avec certains éléments de la tradition populaire orale bretonne, remontant elle même à un fond mythologique celtique.

12« En amont de toute écriture, la littérature a d’abord été une orature », constate M. Gontard, c’est-à-dire une littérature orale, transmise par les druides, puis les bardes au fil du temps. Ainsi, les contes, les légendes, les chansons populaires, en langue bretonne, christianisés au fil des siècles constituent un patrimoine littéraire ancien et précieux, faisant référence à une antique mythologie celtique, derrière le vernis de la christianisation. Un patrimoine oral breton dont la richesse est mise en évidence au XIXème siècle par le vicomte Théodore Hersart de la Villemarqué dans son Barzaz Breizh, entraînant dans son sillage des collecteurs de renom, que sont Luzel, le Braz, Paul Sébillot. « Ce qui me semble intéressant, c’est la manière dont ces récits populaires bretons portent à travers l’universalité de leur structure narrative, l’histoire de la Bretagne des premiers âges ». À travers l’exemple précis d’un conte merveilleux, et d’une gwerz, M. Gontard démontre ainsi cette universalité en analysant les fonctions des personnages, la présence d’objets merveilleux caractéristiques de la mythologie celtique. Une manière de montrer que « la littérature bretonne de langue française, y compris la plus récente porte l’empreinte dans son imaginaire des vieux mythes véhiculés par la culture orale ».

13Comment le roman maritime porte-t-il en son antre textuel, les stigmates des mythes celtiques ? À travers l’analyse de trois auteurs (Gilbert Dupré, Roparz Hémon, Olivier Lossouarn, …), M. Gontard exprime la présence et la pérennité des mythes celtiques, véhiculés par la mer, territoire privilégié de l’aventure. « Le roman maritime en Bretagne ne s’écarte pas des topoi traditionnels du genre qui font de la mer la double métaphore de l’impensable et du mystère par le biais de la brume, de la tempête ». L’ambiance est celtique, mes éléments du décor s’imbriquent pour tisser une atmosphère mystérieuse, où se mêlent figures de femmes aux allures de druidesse et de sirène, tempêtes sur fonds de submersion qui rappelle la ville d’Ys.. Ce sont les noms, les titres des ouvrages eux mêmes qui sont comme autant de traces de cet imaginaire collectif de la mer, arrière-plan du roman maritime, qu’il s’agisse de la barque de nuit de Gilbert Dupré, le bag-noz, barque à la barre de laquelle se trouve le premier mort de l’année, de la Marie-Morgan de Roparz Hémon ou encore du Mauvais temps de Paul Guimard. « Ces trois romans ont un intertexte commun, décliné sous un mode différent : la submersion de la ville d’Ys. Ce que montrent ces trois romans, c’est que dans l’imaginaire breton, l’appel de la mer est une manière de vivre un autre désir dont la tempête reste le révélateur ».

14Comment définir l’imaginaire celtique ? Comment s’exprime-t-il à travers l’œuvre de Tristan Corbière ? M. Gontard caractérise cet imaginaire par trois traits : le paysage archaïque des celtes est âpre, atlantique et nordique avec ses deux variantes que sont la mer et la forêt. Un deuxième ingrédient de ce paysage est le tourment amoureux s’incarnant dans la figure de Tristan. Enfin, le troisième trait est la présence de la mort à travers des intersignes tels qu’avait pu les recenser Anatole le Braz dans sa légende de la mort. Corbière, c’est avant tout la présence dans ses œuvres de ce paysage archaïque celtique, qu’il soit rocher battu par la mer, relief tourmenté, tourbillon, enfer froid. Un paysage ouvert sur l’appel du large, de l’aventure et des errances, si typiques de l’âme celte. « c’est donc la conjonction de ces trois traits fondamentaux, la mer, l’amour, la mort, qui fonctionnent comme des archétypes que l’imaginaire celtique peut nous révéler une part de son inexprimable ».

15Le livre des Rois de Bretagne de Yves Ellouët se caractérise par sa construction hybride. Le titre propose un horizon d’attente qui fait référence à l’ouvrage fondateur de Geoffroy de Monmmouth : Historia Regum Britanniae. Or rien de tel. Carnavalisation, métamorphose, verve humoristique et rabelaisienne, le pastiche telles sont les caractéristiques de cet ouvrage. Une autre caractéristique de cet ouvrage, c’est le mélange des langues, l’hybridation du français par la langue maternelle à travers des expressions bretonnes telles que « Gast », ou « des expressions appartenant au patrimoine oral breton comme « les bragou braz » ou le poch kervid. « Le mélange des niveaux de langues et cette créolisation du français viennent renforcer la polyphonie du texte qui caractérise la technique narrative de l’auteur » explique l’auteur. Une technique narrative de l’hybridation qui insuffle un souffle nouveau au patrimoine culturel de Bretagne et en assure la transmission de façon moderne et vivante. L’un des piliers de cette histoire placée sous le patronage de Taliesin, invoqué en exergue du roman, c’est la métamorphose et dans cet univers mouvant et fluctuant, dans ce jeu de masques, l’invariant de l’être au monde celtique réside dans la langue. Une langue refoulée mais qui pointe le bout de son nez à travers des idiomes, une langue mémoire d’une identité qui s’exprime à travers des noms celtiques : Cocaign, Caroiu, Le Maout, Prigent, Jos l’Ankou.

16Être Breton, c’est avant tout être breton du monde. La bretonnité ne peut se penser qu’avec l’interculturalité. C’est en tous les cas ces destinations vers des ailleurs — qu’il s’agisse du Maghreb, de l’Amérique — qui ont fécondé et nourri les oeuvres de Xavier Grall, Paol Keineg. Métissage fait d’ailleurs mais aussi constitué de tissage, fait de mailles qui sont autant de références à des genres poétiques celtes ou bretons pour Paol Keineg à travers son invocation de la reine guerrière et des bardes gallois dans son ouvrage Boudica, Taliésin, et autres poèmes ou Xavier Grall à travers l’un des genres les plus célèbres de la chanson populaire bretonne : la sôn. Autant de traces « de ce tissage générique opéré par le texte breton entre les formes héritées de l’ancienne poésie bardique ou celles qui viennent de la poésie populaire bretonne et l’écriture de langue française ». Le métissage se traduit au travers de la langue. « L’écrivain breton de langue française a perdu sa langue d’origine. Si l’oubli du breton est vécu comme une perte cela ne veut pas dire qu’il soit absent de sa langue, la langue fonctionne comme palimpseste. » Ce métissage trouve son apogée dans l’œuvre de Aël Warok, alias Olivier Lossouarn, qui crée une langue d’entre-deux, une « langue natale, rencontre de deux parlers sous surveillance » un baragouinage mâtiné de breton et de français.

17S’il est une expérience littéraire caractéristique et révélatrice de la bretonnité, c’est bien celle du travail de deuil où l’oubli de la langue vécu comme perte et amputation génère les plus beaux textes. « La transmission parentale du breton a cessé dans les années 50, constate ce chercheur. Aujourd'hui les 270 000 personnes qui parlent le breton sont vieillissantes ou des néoapprenants issus des écoles bilingues. Le breton a donc cessé son rôle de langue maternelle. » Ce qui ne veut pas dire que le breton a disparu. Il ressurgit dans la langue française. Dans les contes, c'est une évidence. Chez Luzel ou Le Braz, le breton est juste derrière le français. Mais parfois les signes de la « langue muette » sont implicites. Pour s'expliquer Marc Gontard fait référence au deuil, « quand on garde en mémoire un élément du corps disparu. Les écrivains bretons ont perdu leur langue mais en garde des reliques. » Ou alors il y a déplacement de l'objet du deuil. « C'est le cas de Ségalen qui racontent comment les Maoris se sont acculturés à l'arrivée des Européens. Il poursuit en Chine pour enfin avoir le projet d'évoquer l'acculturation en Bretagne. Mais il est trop tard, c'est un an avant sa mort ».

18« Si la langue celtique a été oubliée, concurrencée et supplantée par le français, elle n’en a pas disparu pour autant. Elle est toujours présente, parlée par une minorité, certes mais revivifiée par un mouvement de reconquête qui passe par l’ouverture des classes bilingues et des écoles Diwan ». Bien que la langue soit devenue muette pour l’écrivain breton francophone, elle reste active dans une autre langue : le français porte le deuil de la langue mère. « C’est ce travail de deuil qui met en tension dans le français du texte un breton fantômal que Marc Gontard analyse comme critère de la littérature bretonne de langue française ». L’auteur part en effet d’un constat : la plupart des écrivains francophones ignore le breton. Ainsi Glenmor le remarque-t-il « il se passe pour lui comme pour tout bretonnant cette pénible découverte : il n’a pas le droit de parler sa langue. Défense de parler et de cracher breton. Aux récalcitrants on attache même un objet infamant autour du cou ».

19Une ignorance vécue sur le mode du manque, qui active leur français comme langue d’écriture. Qu’il s’agisse de Guillevic ou de Grall, ces écrivains ont conscience de cette perte de la langue maternelle : « Je suis un breton ne connaissant pas sa langue maternelle, puisque la langue maternelle de ma mère, c’était le breton » clame Guillevic. De même, Grall conçoit cette perte, cette absence comme une amputation d’une partie de lui même. Tous expriment ce sentiment d’une langue perdue, muette, parce qu’inconnue mais pas morte pour autant, une langue qui continue d’exister, mais de façon distante et énigmatique.

20Comment dès lors la langue perdue peut-elle en littérature affirmer sa présence et sa pérennité ? C’est au travers de l’onomastique bretonne, de la toponymie, que la langue perdue affirme sa présence, à travers des « noms qui ont des voix » disait Tristan Corbière. Ainsi chez certains auteurs, qu’il s’agisse de Paol Keineg, de Xavier Grall, ou d’Yves Ellouët, « les fragments de breton fonctionnent comme autant de reliques du corps maternel qui renvoient à un fétichisme de la langue perdue ». Dans la littérature bretonne de langue française, le deuil de la langue maternelle et son retour latent dans l’écriture ont produit les plus grands écrivains, notamment Guillevic et Ségalen, comme le montre M. Gontard dans les derniers chapitres de son ouvrage.

21« Il existe une bretonnité en creux qui ne relève pas du folklorisme » souligne Marc Gontard. Parmi les chantres de ce type de bretonnité figurent Guillevic avec son œuvre Du Domaine et Ségalen dans les Immémoriaux. La bretonnité ne s’exerce pas forcément dans des signes manifestes, mais sous le français, langue de création s’agite non pas une autre langue — le breton — mais l’absence même de breton. Par son analyse du Domaine, Marc Gontard montre que cet ouvrage prend la forme d’une rêverie bretonne, qui prend son essence dans l’absence de repères, et qui s’apparente à une sorte de terre gaste des romans arthuriens, un ouvrage où le mal de la langue est le plus apparent.

22Comment dès lors écrire la Bretagne ? « En effet, à l’écrivain qui souhaite écrire la Bretagne se posent de redoutables problèmes de création. Celui de la langue tout d’abord. Le fait essentiel, c’est la perte de la langue maternelle tout au long du XXème siècle, par suite de sa persécution à l’école, mais aussi à cause d’une représentation négative de l’identité bretonne » écrit Marc Gontard. C’est ce breton devenu langue muette qu’il s’agit de réinscrire dans le français. Les différentes expériences littéraires, les multiples pratiques textuelles menées par les écrivains bretons témoignent de cette volonté de réinsérer le breton, de le dire par le biais de la langue française. « Écrire la Bretagne dans la langue française, c’est faire du français une bilangue, une interlangue dans laquelle résonne sous des modalités diverses la langue muette », qu’il s’agisse comme nous l’avons vu de la réécriture des genres patrimoniaux, de l’invention de nouveaux dispositifs littéraires. Littérature bretonne de langue française ne veut pas dire surcharge de références bretonnes stéréotypées telles que l’ajonc, la bruyère, nostalgie d’un passé traditionnel qui s’exprime à travers les costumes, la bombarde, le biniou. « Écrire la Bretagne reste donc une gageure » ne manque pas de souligner Marc Gontard. Et comme le note poétiquement Xavier Grall dans un article intitulé « y a t-il une culture bretonne ? » de 1967, « Essayons de faire cohabiter en nous la langue de nos pères : le breton et celle de Molière, l’une servant l’autre, en la fécondant et l’enrichissant ».