Acta fabula
ISSN 2115-8037

2008
Septembre 2008 (volume 9, numéro 8)
Michel P. Schmitt

Positions de J.-P. Manchette

DOI: 10.58282/acta.4549
Temps noir (« Revue des littératures policières »), n° 11, mai 2008 : Jean-Patrick Manchette, Éditions Joseph K.

1Belle réalisation que ce numéro 11 de la revue Temps noir, « la revue des littératures policières » (mai 2008), intitulé sobrement Jean-Patrick Manchette et publié par l’éditeur Joseph K. Il permet de faire précisément le point sur l’œuvre de l’écrivain une quinzaine d’années après sa disparition, et complète sur le plan critique le volume Romans noirs publié par Gallimard dans sa collection « Quarto » en 2005.

2 Le destin littéraire de Manchette est étrange : après la publication régulière de romans et de scenarii au cours des années 70, après avoir été considéré comme l’un des artisans majeurs du renouveau du genre policier en France, l’auteur du Petit Bleu de la côte ouest fut injustement soupçonné dans les années 80 de s’être laissé happer par la panne d’inspiration. Accusations que Temps noir balaie sans difficultés : s’il est vrai que Manchette arrêta de publier des « néo-polars » dont il avait lui-même inventé le genre, son rapport à l’écriture ne faiblit pas pour autant, mais seulement se déplaça. Manchette n’a pas été une mode ou un produit jetable. Documents et analyses font la preuve qu’au-delà de la littérature policière et de la littérature tout court, il a voulu donner à sa vie un style. Un style qu’une poignée de zozos pratiqua dans l’euphorie avec Debord et Vaneigem pour phares et balises au cours des années soixante ; à la peine dans les années imbéciles qui suivirent et s’employèrent à piétiner toute forme d’invention de la vie.

3Doug Headline, fils de l’écrivain, est le maître d’œuvre du numéro et a rendu possible l’édition de textes rares, mal connus ou inédits. Il signe plusieurs textes, dont une courte préface qui dessine la position actuelle de Manchette et de son abondante production. Il rappelle toute l’importance qu’il faut accorder à son roman inachevé Princesse du sang (1995, posthume, édité par Doug Headline et François Guérif) et informe sur l’état de la publication qu’il a entreprise du colossal Journal tenu par son père tout au long de sa vie. L’ouvrage s’ouvre sur une série de photos prises par Manchette lui-même à Malakoff en 1962, quand il avait vingt ans. On trouve plusieurs scenarii et dialogues, notamment Mésaventures et décomposition de la compagnie de la danse de mort, des interviews, des comptes rendus, des schémas de romans, une biblio et une filmographie. La dernière partie de l’ouvrage est consacrée à la transcription des échanges qui eurent lieu le 9 février 2008 dans le cadre d’une journée d’étude consacrée à Manchette et organisée par la Bilipo et le Ceracc de Paris 3. Y avaient pris la parole des universitaires, des écrivains et des familiers de Manchette (Anissa Belhadjin, Meryem Belkaïd, Isabelle Dangy, Cécile De Bary, Alain Dugrand, Natacha Levet, Serge Quadruppani, Mathieu Rémy, Bertrand Tassou) qui surent à chaque fois convaincre de façon originale de l’actualité de cette œuvre singulière.   

4Manchette incarne une attitude à un moment précis de l’histoire du Capital, en vivant de biais à l’ère du faux, quand spectacle et marchandise ont tout recyclé jusques et y compris les énergies révolutionnaires. Comment trouver une place dans un monde de bavardages et de faux semblants ? Changer la vie — ce slogan que Rimbaud aurait gardé pour lui s’il avait pu imaginer sa destinée démagogique —, oui.  Mais comment et avec qui ? Ce monde n’est supportable que poétiquement, et certains s’y sont essayé depuis la fin des années 20 ; d’autres ont puisé dans l’écriture ou la musique la force d’insoumission, vertu cardinale quand triomphent l’art et la littérature séparés de la vie réelle. Manchette a choisi de jouer, comme on joue quand on a dix ans. Pour de rire gangster, barbouze, dingue, cadre moyen qui fait le zouave sur le périph. Pour de rire sur une photo, le doigt sur la gâchette d’un faux flingue. Pour faire vrai en piquant aux sociologues urbains juste de quoi décrire la violence paranoïaque de l’ultra-modernité et faire tourner les pages aux lecteurs qui peuvent imaginer pendant deux heures qu’ils sont autre chose que des écrous sur la chaîne de production du discours capitaliste. Il a joué à jouer, comme les jazzeux de sa jeunesse, ceux qui soufflaient dans leurs trucs ou tapaient sur leurs bidules comme personne ne l’avait fait avant eux ; ou bien comme ces bizarres Hammett ou Chandler qui fabriquaient de l’authentique avec l’irréalité hard boiled de leurs machines à écrire ; ou encore comme Hitchcock ou Lang qui imposèrent des images débarrassées de ce qui n’était pas du cinéma. Les susdits zozos nés dans les années quarante ont consumé leurs vingt ans dans le formidable élan d’une époque où l’action était temporairement devenue la sœur possible du rêve. Et puis, patatras ! On leur enjoignit de regagner les rangs des rats qui avaient attendu la fin du maelström pour sortir de leur trou. Quelques-uns survécurent dans l’autodérision et les vaines colères, la trouille de la mort et la mélancolie, le souvenir des anciennes gloires et le carburant alcoolisé. D’autres disparurent dans la glue culturelle et la farce des réformismes bourgeois. Les derniers postulèrent pour des emplois d’épigones ou — pour les plus marrants d’entre eux comme Manchette —  de faux imposteurs.

5Le spectacle a gagné, Debord a tout dit là-dessus avant de prendre congé du désastre. (Re)lisons La Position du tireur couché, les Chroniques (Rivages/Ecrits noirs, 1996) et bientôt l’intégralité du Journal pour se sentir moins seuls. Merci à Doug Headline, Cécile De Bary et Temps noir de nous y aider.