Acta fabula
ISSN 2115-8037

2008
Septembre 2008 (volume 9, numéro 8)
Gilles Siouffi

La singularité d’écrire à l’âge classique

DOI: 10.58282/acta.4480
Littérature n° 137, « La singularité d’écrire aux XVIe-XVIIIe siècles», textes réunis par Anne Herschberg-Pierrot et Olivia Rosenthal, Larousse, mars 2005, 128 p.

1L’individuation du discours comme processus historique, la littérarisation du rapport à l’écriture, l’affranchissement de la littérature hors de ses cadres rhétoriques de départ, l’infléchissement de la notion de style : autant de questions qui fascinent légitimement les historiens de la littérature comme ceux du rapport à la langue. A l’évidence, il y a là un fait majeur de notre histoire culturelle qui engage la lecture que l’on peut faire de ses témoignages. Reste à éviter la tentation de plaquer sur des époques qui ne l’ont pas connue la vision romantique d’un artiste différent, seul maître à bord de son langage, et qui concevrait son discours uniquement en lien avec la poétique d’une œuvre. C’est ce que réussissent à faire les contributeurs de ce numéro de Littérature, issu d’une journée d’étude organisée à l’université de Paris 8, en menant l’investigation de manière subtile et nuancée sur la période qu’on s’accorde à penser comme décisive dans la préparation des futurs modes de pensée : la période classique, et en formulant à son sujet des propositions novatrices.

2La question à laquelle le numéro entend répondre est formulée ainsi dans la présentation : « à une époque où prévaut encore l’acception rhétorique de « style », qu’en est-il de la façon dont les écrivains du XVIe, XVIIe, XVIIIe siècles envisagent la singularité d’écrire ? » Elle est complétée par les questions subsidiaires suivantes : « Quels mots emploient-ils pour le dire ? Y a-t-il des manières différentes de penser la singularité, des ruptures entre les façons de penser ? Comment se pense la relation du singulier au collectif, à la langue ? ». C’est dire si le numéro intéressera non seulement les littéraires, mais aussi tous ceux que préoccupe la construction culturelle du concept de langue.

3« Singularité d’écrire » : drôle de mot, rarement entendu pour décrire les matières évoquées ; un mot sur lequel on aurait bien aimé en savoir plus…, qui sonne bien, en tout cas, son XVIe siècle, avec son infinitif en complément prépositionnel. À tout le moins, l’ensemble du numéro pourrait être placé sous l’égide d’une phrase de Marivaux sur Montaigne, qui est exploitée dans deux des contributions, et qui évoque, à propos de l’auteur des Essais, « une singularité d’esprit et conséquemment de style, qui fait aujourd’hui son mérite ». Cette citation énonce un premier fil, qui sera tiré tout au long des contributions, celui de la singularité perçue, entre problématiques de traduction et d’imitation, mais installe aussi comme une balise un nom, au cœur de ce parcours historique : Montaigne, référence durable de la pensée sur le singulier jusqu’à la fin du XVIIIe siècle.

4Le parcours est organisé de manière chronologique. Après une présentation riche où Anne Herrschberg-Pierrot et Olivia Rosenthal déplient les articulations essentielles de la problématique de l’individuation à l’Âge classique et rappellent notamment son lien avec la reconnaissance sociale, juridique et économique du statut de l’écrivain, Perrine Galand-Hallyn revient sur quelques-uns des termes au moyen desquels le XVIe siècle humaniste latinisant a pensé la question de la singularité : le terme ingenium, notamment, et la formule se exprimere (me tamen exprimo) qu’on trouve pour la première fois dans une lettre d’Ange Politien, à la fin du Quattrocento. Dans la seconde partie de son article, elle choisit de commenter le projet singulier d’un recueil de Jean Salmon Macrin, les Naeniae (1550), « tombeau » dont les premières parties se démarquent de la topique traditionnelle pour afficher « un nouveau mode d’écriture fondé sur une précision autobiographique reconnaissable ».

5 Jean-Charles Monferran rappelle ensuite que la raison pour laquelle la collecte des indices venus du XVIe siècle apporte des résultats si minces est que l’époque est tout entière focalisée autour des théories de l’imitation. Toutefois, se concentrant sur l’Art poétique de Peletier (1555), il souligne que ce motif repose sur un paradoxe, dans la mesure où les modèles proposés (Virgile, par exemple), sont posés comme devant être imités, mais aussi hors de portée de l’imitation, en raison de « ceste Energie, et ne sçay quel Esprit, qui est en leurs Ecriz, que les Latins appelleroient Genius ». Ainsi la théorie de l’imitation, problématique de réception avant d’en être une de création, débouche-t-elle sur une « promotion de l’inimitable », d’abord appliquée aux grands auteurs antiques, puis à quelques modernes choisis (Marot, Ronsard, Rabelais). Jean-Charles Monferran remarque que cet accent nouveau a pour conséquence la limitation des schémas prescriptifs, dans les arts poétiques, et le développement d’une politique du « montrer » plus que de l’expliquer. Troisième contribution seiziémiste, l’article d’Étienne Dobenesque explore les résonances de ces questions d’imitation et de style dans le champ de la traduction. Il rappelle qu’il existait au XVIe siècle un fort emploi du mot style appliqué à la langue elle-même : on parlait de style latin, de style italien, de style français, etc. Ce fait a une incidence sur l’un des emplois du terme phrase, qui est ainsi à reverser du côté de la « stylistique de la langue ». Passer d’une langue à l’autre, c’est essentiellement changer de style, autrement dit passer d’un magasin de mots et de « phrases » à l’autre. La proposition d’Étienne Dobenesque est forte : elle va jusqu’à impliquer que l’esthétique des « belles infidèles » du XVIIe siècle, loin d’être une exaltation du traducteur souverain, repose en fait sur un refus de la singularité du discours au nom d’un autre génie, celui de la langue.

6Du côté du XVIIe siècle, on lira d’abord un article de Christine Noille-Clauzade. L’éditrice de ce pilier de la réflexion sur le style à la fin du XVIIe siècle qu’est Bernard Lamy propose ici une relecture critique du parcours de la rhétorique classique, laquelle s’est éloignée de ses motivations philosophiques et morales de départ pour tomber dans le piège de la nomenclature formelle. Face à cette dérive, un courant contestataire émerge, sous la double influence de Descartes et de Port-Royal, qui va imposer une philosophie des facultés du sujet à la racine de l’acte verbal. L’attachement de Lamy à la diversité des styles au pluriel témoigne de cette réorientation de la rhétorique vers le particulier, voire le subjectif. Mais cette inflexion est bientôt dépassée par la passion du vrai, de l’universalité de l’intelligence, du naturel, du sublime, qui, de Pascal à La Bruyère et Buffon, ressaisit « le style » dans un singulier qui va de nouveau apparaître comme une signature, celle du sujet pensant. Bruno Clément, de son côté, met en relation le goût pour la singularité qu’on observe chez un Balzac ou un Pascal avec l’esprit d’une défiance vis-à-vis des règles. Les notions de naturel, d’agrément, de je ne sais quoi, s’offrent, il faut le dire, comme des alternatives à ce que la codification du commun peut avoir de normatif.

7Modifions un tout petit peu, ici, l’ordre de présentation du volume, pour rendre compte de l’article de Marc Escola, écrit en contrepoint à la feuille du Cabinet du philosophe (1734) où Marivaux reprend dans un même geste la « singularité » de Montaigne, de La Bruyère et de Pascal. Pour l’auteur, il y a là une filiation qui est tout ensemble une certaine forme de dégagement hors de la norme, une dénonciation de l’attention excessive accordée aux mots au détriment de la pensée, et la revendication d’un statut plein de l’homme. Ce que retient Marivaux de ces auteurs (et d’autres comme La Rochefoucauld), c’est que le style doit être d’abord relié à la pensée, à l’idée. Ce motif fonde, selon l’auteur, la lecture herméneutique que nous avons faite dans un second temps de la notion. Mais il construit aussi un paradoxe : semblable définition du style définit certes un espace pour le commentaire, mais se rend elle-même in-théorisable. Et Marc Escola de conclure son propos par cette formule : « Appelons style ce dont s’autorise l’interprétation et dont il ne reste rien au terme du travail herméneutique ». Enfin, décidément ancrée dans le XVIIIe siècle, la contribution de Patrick Brasart propose un parcours allant « de Buffon à Danton ». Mais on pourrait tout aussi bien dire qu’elle effectue le trajet en sens inverse… Danton, reçu par exemple par L.-S. Mercier, a en effet été vu comme un rare exemple (il y eut Mirabeau avant lui) de singularité stylistique allant jusqu’à l’excentricité. À son propos, un nouveau lieu a même été identifié au génie du verbe : l’improvisation, émanation directe du souffle créateur de l’esprit, et opposée à l’aspect figé du texte écrit. Faut-il en déduire que le style devient une pensée de l’individu ? Non, estime Patrick Brasart, qui voit là l’occasion de revenir sur le mot fameux de Buffon : « le style est l’homme même ». Et ici, la proposition de l’auteur est claire, étayée par une confrontation de plusieurs textes de Buffon : ce que Buffon désigne par l‘homme doit surtout s’entendre comme « l’espèce humaine ». C’est en ce sens en tout cas que Danton reprend la formule. L’homme, chez Buffon, est d’abord une pensée de la nature, nous dit l’auteur, autrement dit de cette puissance qui ne saisit pas les choses dans les détails, mais par l’unité.

8Comme on le voit, ce numéro est riche de pistes novatrices, et toujours étayées par une lecture minutieuse des textes — esprit qui dessine même une sorte d’unité entre les contributions. Au fil des articles, on trouve maint commentaire sur les mots de la singularité  — style, génie, originalité (chez Etienne Dobenesque) — et sur les textes phares de la construction de cette réflexion (Du Bellay, Montaigne, Pascal, Lamy, Buffon…). Au total, la réunion de ces contributions nous paraît faire apparaître la cohérence de deux fils topiques distincts. Le premier concerne la singularité perçue, qu’elle le soit dans la réception d’un auteur antique à traduire, ou dans la lecture critique (espace alors en train de se construire) d’un texte canonique de la modernité — Montaigne, au premier chef — et qui dit quelque chose à ses continuateurs. Le second est pour ainsi dire l’inspiration « anthropologique » qui gouverne la réflexion sur la singularité. Cette inspiration était décisive chez Montaigne ; elle est notable dans la réfection de la rhétorique dont Christine Noille-Clauzade a analysé les figures dans le second XVIIe siècle ; et elle se retrouve encore dans la filiation qui conduit la philosophie naturaliste de Buffon vers cette passion de l’homme qui caractérise la période révolutionnaire. Il y a une pensée du naturel, du vrai, on aurait presque envie de dire de la fidélité à l’idée, qui est derrière toute la construction — à plus d’un titre paradoxale — que les siècles « classiques » proposent de la singularité. Comme souvent, une figure émerge de ce parcours : celle de Montaigne, décidément « incontournable », pour employer ce mot un peu galvaudé. Montaigne, c’est l’ « humeur », tant fustigée après lui et contre lui, mais aussi le goût du vrai, point commun entre les siècles des moralistes et les pré-romantiques qui leur feront suite.