Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2008
Juillet-Août 2008 (volume 9, numéro 7)
titre article
Thibaud Lanfranchi

L’histoire, résolument

François Hartog, Vidal-Naquet, historien en personne. L’homme-mémoire et le moment-mémoire, Paris : La Découverte, 2007, 141 p., EAN 9782707153197.

« être du bond. N’être pas du festin, son épilogue. »

René Char, Feuillets d’Hypnos, n° 197.

1La disparition de Pierre Vidal-Naquet, le 29 juillet 2006 fut celle d’une figure historienne particulièrement entière et attachante qui marqua la recherche historique française de la seconde moitié du XXe siècle. Une telle disparition, abondement commentée par ailleurs, ne pouvait manquer de s’accompagner d’un certain nombre d’hommages et de parutions revenant sur le parcours inclassable de « Vidal » ainsi que sur ses multiples combats1. Cela était d’ailleurs d’autant plus facile et tentant qu’il s’était toute sa vie livré à un travail réflexif sur lui-même dont l’aboutissement fut la publication de ses Mémoires2. L’ouvrage de François Hartog se présente alors comme une tentative singulière car, s’il se situe indéniablement dans la continuité de cette veine d’hommages, il entend, dans le même temps, la dépasser et la prolonger en suivant en cela des considérations propres aux préoccupations de cet auteur3 qui avait déjà, dès 1998, et en compagnie de P. Schmitt-Pantel et d’A. Schnapp dirigé un volume de contributions en l’honneur de Vidal-Naquet4. Il se livre donc ici à un exercice plus personnel, nourri de sa longue fréquentation de son ancien maître d’une part et de sa réflexion sur la démarche historienne d’autre part, objet un peu hybride dont l’originalité peut se lire dès l’introduction à l’aune du qualificatif que Fr. Hartog entend lui accoler : celui d’« essai prosopographique »5. Prosopographique, ce livre l’est assurément en ce qu’il s’attache à retracer l’itinéraire singulier d’un historien, des prémisses de sa vocation jusqu’à ses ultimes engagements. Toutefois, et c’est sans aucun doute ce qui justifie le choix de cet adjectif, il ne s’agit en aucun cas d’une biographie au sens classique et ceux qui chercheraient dans ce livre l’exposé exhaustif et synthétique d’une vie s’en trouveraient sans aucun doute fort déçus. À l’instar de toute démarche prosopographique, la biographie ne tient ici que le rôle de prolégomènes et de prolégomènes orientés : Fr. Hartog ne retient ainsi de l’itinéraire personnel et intellectuel de son sujet que ce qui sert son propos6. C’est donc bien une prosopographie, mais une prosopographie réduite à un seul homme ! En cela, il est aussi un essai car, à partir de ce matériau, il vise à insérer le parcours de Vidal-Naquet dans l’évolution plus générale de la recherche historique française et de ses acteurs au cours du second XXe siècle. L’ouvrage procède ainsi par constant allers et retours entre la personne de Vidal-Naquet et ce panorama plus large afin d’éclairer l’un par l’autre et réciproquement. « Vidal », historien par excellence, comme s’attache à le démontrer l’auteur, apparaissant alors comme le moyen idéal pour réfléchir, au travers d’un cas particulier, sur un ensemble de thématiques plus larges concernant les chantiers de l’histoire.

2L’ouvrage est organisé en quatre chapitres successifs. Tout d’abord, dans ce qui constitue la partie la plus proprement biographique, il évoque les racines intellectuelles de Vidal-Naquet et son entrée dans la discipline historique. On mesure ici à quel point ce livre n’est pas une biographie car il passe finalement assez vite sur ce qui occupe pourtant l’essentiel du premier volume des Mémoires : sa naissance et son enfance dans une famille aisée de la bourgeoisie juive non pratiquante au fort patriotisme républicain7 et son éducation. En revanche, Hartog insiste plus sur deux événements fondateurs. La mémoire — d’abord et déjà — de l’affaire Dreyfus. Même si, contrairement à un Marc Bloch, Vidal-Naquet est né trop tard pour avoir vécu directement l’affaire, sa famille y participa activement et son père lui en transmit le souvenir8. La seconde guerre mondiale ensuite et l’épreuve de la déportation de ses parents : véritable brisure qu’il ne parvint à extérioriser et à formaliser que très tard, au moment de la rédaction de ses mémoires. Cette expérience compta pour beaucoup par la suite dans un certain nombre de choix et d’engagements. Il s’attarde un peu plus sur les années de classe préparatoire au lycée Henri IV9, et, ce qui intéresse ici Hartog, c’est le fait que le choix de l’histoire se cristallisa durant ces années décisives. De ce point de vue, l’intérêt de l’ouvrage se situe dans une double analyse. Celle des ressorts de cette vocation d’historien, d’abord, qui était loin d’être évidente et qui se joue à trois niveaux. En premier lieu, celui, plus profond, de l’histoire familiale avec la figure du père. C’est ce père avocat qui le relia à l’affaire Dreyfus ; c’est lui qui, lui faisant lire l’article écrit par Chateaubriand à la suite de l’assassinat du duc d’Enghien, l’ouvrit à une certaine conception de l’histoire qui demeura particulièrement prégnante ; c’est encore lui qui, au travers de la lecture de son journal, écrit durant l’Occupation, le mit sur les chemins de l’histoire10. Se greffa ensuite à cette histoire personnelle le contexte plus récent de l’immédiat après-guerre : celui d’un immense champ de ruines. L’Europe défaite et ravagée vit son leadership moral — déjà largement entamé pour n’avoir pas su contenir la montée du nazisme — encore plus attaqué par le contexte de l’ouverture des camps de concentration et de la décolonisation. En France, le choc, lié à celui de la défaite de 1940, fut particulièrement puissant. Les sciences humaines et sociales, particulièrement sollicitées, connurent alors une période de fort bouleversement qui les rendit fortement attractives. Pourquoi l’histoire alors ? Parce que, pour Vidal-Naquet, elle apparaissait finalement comme la seule discipline à même de permettre une réflexion sur la totalité, ce en quoi il retrouvait partiellement certaines des aspirations des fondateurs des Annales et de Fernand Braudel11. Troisième et dernier niveau : le choix de l’histoire ancienne et de l’histoire grecque. Là encore, Hartog examine le mélange de hasard et d’aspirations profondes qui présida à cette orientation : le refus d’une forme de « tyrannie de l’immédiat », le « moyen d’échapper aux emballements politiques »12 et la rencontre fortuite avec Platon qui acheva un basculement qui, déjà, au-delà de la pratique historienne, était une volonté d’interroger le sens même de l’histoire. à cette première analyse, Hartog adjoint celle des figures intellectuelles que l’on trouve au fondement de cet itinéraire d’historien. Là encore, l’originalité du personnage ressort car dans le contexte du triomphe absolu de l’école des Annales — Fernand Braudel fut élu en 1950 au Collège de France — et d’un fort bouillonnement intellectuel qui traversa l’ensemble des sciences humaines et sociales, il resta, au départ, relativement éloigné de tout cela. Son premier maître fut ainsi Henri-Irénée Marrou qui dirigea son mémoire de DES sur la conception platonicienne de l’histoire. Avec cet intellectuel de tradition catholique, admirateur de Teilhard de Chardin et de Péguy, il se trouva au contact de la famille intellectuelle d’Esprit, revue à laquelle il collabora par ailleurs. Surtout, les deux hommes développèrent une conception relativement proche de l’histoire et le personnalisme de Marrou eut une forte influence sur Vidal-Naquet. Travaillant sur Platon, il subit également l’influence du philosophe Victor Goldschmidt qui avait adapté la méthode structuraliste à la philosophie. On trouve enfin également la figure de Jaurès. De cette double analyse il ressort l’image d’un jeune historien passionné et résolument de son temps, qui entra en histoire comme on entre en religion13 et qui se faisait une très haute idée de sa discipline et de la méthode critique qui demeura son viatique. à peine agrégé (en 1955), il se lança dans la bataille de la guerre d’Algérie. Le premier chapitre s’achève ainsi sur son implication dans l’affaire Audin, sur ses publications et sur sa participation à un certain nombre de revues aux titres éloquents14. C’est alors qu’il fit la connaissance de Jean-Pierre Vernant.

3Le deuxième chapitre-tableau s’attache à faire revivre la période qui couvre les années 1960 à 1980. Ces années furent décisives sur le plan théorique pour les sciences humaines et sociales en France et Vidal-Naquet n’échappa pas à ce mouvement. Hartog rappelle ici à juste titre que trois grands paradigmes dominaient et innervaient alors ce champ du savoir : le marxisme, le structuralisme et le lacanisme. Il constate également la grande influence de la linguistique et de l’anthropologie sur un jeune historien qui avait déjà une assez forte tendance à l’interdisciplinarité : tout cela faisait beaucoup de tentations donc, notamment pour une personnalité au parcours assez atypique. Ce furent des années de bouillonnement intellectuel — il fut profondément marqué par les travaux de Meillet et bien sûr par ceux de Lévy Strauss — avec plusieurs publications importantes à la clef. Mais ce furent également des années d’apprentissage durant lesquelles il se frotta aux grands noms de la recherche en histoire ancienne en France : l’épigraphiste Louis Robert, le numismate Georges le Rider ou encore le papyrologue Roger Rémondon. L’intérêt de toute cette présentation est de bien montrer comment, alors qu’est en germe l’anthropologie historique, Vidal-Naquet acquiert ce qui lui manquait jusqu’alors : une vraie confrontation à l’érudition qui lui confère les outils nécessaires à sa réflexion. L’aventure de l’anthropologie historique débuta au même moment avec la fondation en 1964 par Jean-Pierre Vernant du Centre de recherches comparées sur les sociétés anciennes15. Vidal-Naquet fit, dès le début, partie de l’aventure mais la particularité de son approche ressort particulièrement bien du livre. S’il est incontestablement ouvert à ces nouvelles disciplines et s’il les utilise volontiers, il a toujours le souci de le faire en tant qu’historien, en ne perdant jamais de vue une des principales caractéristiques de cette discipline : l’attention à la diachronie. C’est cet « en tant qu’historien » qui le caractérise et le singularise16. Toutefois, bien que largement dominée par les préoccupations de l’histoire ancienne, cette période de la vie de Vidal-Naquet ne fut jamais complètement coupée des réalités contemporaines. Il continua d’écrire des articles d’actualité dans différents journaux et des comptes-rendus sur divers sujets dont l’histoire du communisme. Il suivit bien évidemment de très près les événements de mai 1968 et Julliard lui demanda un recueil de textes du mouvement en cours pour sa collection « Politique ». Il y a donc chez Vidal-Naquet une variété revendiquée dont il fit toute sa vie un des traits de son métier et de la conception qu’il s’en faisait. Il ne travailla jamais de façon linéaire mais s’impliqua successivement dans des dossiers très différents, ce qui était source de déclics et d’intuitions pour lui17. L’apport d’Hartog est ici de bien montrer que, encore une fois, ce qui relie ces différents centres d’intérêt, c’est la façon de les traiter : en historien, avec les méthodes de l’historien. Un ultime basculement se produisit alors en 1976 lorsque J. Lindon lui proposa de préfacer une traduction de la Guerre des Juifs de Flavius Josèphe. Ce fut un tournant capital car il l’amena à l’histoire juive mais aussi car il l’ouvrit à une réflexion sur l’histoire et sur la figure de l’historien. Il sortit de ce livre pour se plonger, à l’invitation de Paul Thibaud, alors directeur d’Esprit, dans l’affaire Faurisson18. Il se livra à une anatomie de ces théories et renoua pour cela avec la méthode critique de l’historien appliquée au temps présent. La publication en 1981 du Chasseur noir, son « livre-emblème » sur la Grèce clôt cette période19.

4S’ouvrent alors les troisièmes et quatrièmes parties de l’ouvrage, qui situent Vidal-Naquet au sein de deux questionnements théoriques contemporains qui ont affecté la discipline historique. Le premier — et le plus médiatique — auquel est consacré tout le troisième chapitre, concerne le rapport entre mémoire et histoire. Le titre du livre prend ici tout son sens et affirme l’importance du moment-mémoire pour lui20. Hartog entend expliciter ici les modalités de la participation de Vidal-Naquet à ce débat. Toutefois, on peut avoir quelques regrets car, face à un problème assurément complexe, l’ouvrage demeure souvent allusif, refusant de se livrer à une généalogie plus exhaustive, fût-elle rapide, du phénomène mémoriel pour se contenter de retracer quelques moments importants de cette émergence, le plus souvent, parce que ce fut le point d’entrée de Vidal-Naquet dans ces confrontations, liés au judaïsme. Il évoque ainsi, d’abord, une certaine affirmation identitaire, notamment juive, qui ne peut se comprendre que rapportée à la création de l’état d’Israël qui, pour les Juifs français, complexifie la construction de leur identité en rendant à la fois l’appartenance à la nation française plus floue et l’appartenance juive ainsi que le positionnement vis-à-vis d’Israël plus impératif. Parallèlement, la construction de la mémoire de la Shoah, avec l’importance accrue accordée aux survivants dont on souhaite recueillir les témoignages avant leur mort accentue ce phénomène. Hartog rappelle pour illustrer cela quelques éléments capitaux comme le procès Eichmann qui s’ouvrit à Jérusalem le 11 avril 1961, la guerre des Six Jours (du 5 au 11 juin 1967) ou encore la sortie du film de Claude Lanzmann en 198521. Enfin, troisième et dernier élément, les controverses sur le négationnisme qui poussèrent, par contrecoup, à l’affirmation des mémoires des victimes. Si tous ces éléments sont incontestablement justes, et si on comprend pourquoi Hartog choisit délibérément de les mettre en avant, ils ne rendent pour autant que partiellement compte de cette « irruption de la mémoire »22 qui est un phénomène majeur du XXe siècle et un des grands défis auxquels les historiens se sont trouvés confrontés. D’ailleurs, alors que les premiers travaux sur cette question remontent au début du siècle23, il fallut attendre le milieu des années 1970 pour la voir prendre véritablement de l’ampleur et heurter de plein fouet la discipline historique. Or, cela s’explique par le fait que la pleine constitution de ce moment-mémoire ne repose pas uniquement sur un changement des mentalités, mais également sur des transformations économiques et disciplinaires. Pour le résumer, on peut rappeler que trois grandes évolutions se télescopent et rendent lisible la naissance de cette thématique. En premier lieu une évolution économique et sociale liée à la fin progressive des Trente Glorieuses et au contrecoup de la crise économique. Cela ébranle durablement le pacte sur lequel sont bâties les sociétés occidentales tout en altérant l’adhésion des populations à un modèle économique et politique qui devient alors objet de critiques. Ensuite, effectivement, une profonde évolution des mentalités qui se manifeste également de façons différentes mais convergentes. L’accélération de l’histoire, définie par P. Nora comme le « basculement de plus en plus rapide de toutes choses dans un passé qui s’éloigne lui-même de plus en plus vite »24, c’est-à-dire un rapport de plus en plus distancé au passé tandis que, l’avenir paraissant de moins en moins assuré, on cherche pourtant de plus en plus à s’y raccrocher. Subséquemment, un effacement graduel de la grande histoire nationale doublé d’une perte d’adhésion à cette dernière au profit de mémoires nationales multiples ainsi que de l’affirmation de mémoires identitaires et communautaires parfois concurrentes. Enfin, la construction de la mémoire de la Shoah et de celles des deux conflits mondiaux qui donne de plus en plus la parole aux acteurs des événements et crée indirectement mais très passionnément une concurrence de légitimité des discours qui contraint l’historien à réagir et à se positionner. Dernier élément, une spéciation parallèle du champ disciplinaire lui-même, avec en particulier la troisième génération des Annales, beaucoup plus réceptive à ces thématiques nouvelles25, ce dont témoigne exemplairement en 1984, la parution du premier volume des Lieux de mémoire, dirigé par P. Nora26. En passant ainsi un peu trop vite sur la présentation de cet important chantier théorique, Hartog fait indirectement perdre de sa force à sa pourtant très convaincante présentation de la participation de Vidal-Naquet à ce mouvement. Cette dernière se fit selon trois modalités. Une entreprise de republication de certains textes dans un premier temps, qui lui offre l’occasion de revenir sur son cheminement personnel : une sorte d’historiographie de lui-même donc27. Puis un ensemble de comptes-rendus et de préfaces rédigés au cours de ces années et dans lesquels la part personnelle prend une place plus importante tout en lui permettant de se livrer à des réflexions sur ces thématiques28. Il réunit par la suite ces écrits en trois volumes parus entre 1981 et 1995 tandis qu’il publie, en 1993, le journal tenu par son père entre 1942 et 1944. Enfin, il se livre aussi à une réflexion sur ces questions au travers de ses travaux d’historien et en particulier ceux sur l’histoire juive et sur le négationnisme. Ces trois modalités finirent d’ailleurs par se recouper avec l’entreprise de rédaction des mémoires : la passion qu’il y mit marqua l’ultime étape de son cheminement intellectuel et il y combine histoire, égo-histoire et réflexion sur la mémoire, retrouvant ainsi, à sa manière, un certain nombre de réflexions initiées par P. Nora. Où il apparaît que Vidal-Naquet n’aborde pas ces questions en théoricien, mais plutôt en praticien, faisant de son expérience personnelle et de sa vie une source supplémentaire de réflexion qu’il combine à son utilisation constante de la méthode historique. C’est également au travers de ces réflexions qu’il aborda la question de l’écriture de l’histoire et du problème posé par le « tournant linguistique ». Hartog évoque ce point dans le quatrième et dernier chapitre, récapitulatif de l’ensemble du livre. Cette notion de « tournant linguistique » est là aussi traitée plus brièvement mais cette fois parce qu’elle eut moins d’impact sur Vidal-Naquet. On rappellera que ce terme désigne un courant historiographique américain apparu à la fin des années 1960 — il toucha l’Europe essentiellement dans les années 1980 — et fondé sur les travaux de R. Rorty29. Au delà d’apports incontestables sur le plan théorique et en particulier dans l’approche de la source dans sa dimension textuelle, cette théorie a donné lieu à des critiques virulentes de la part d’historiens qui y ont vu une forme de « renoncement » scientifique30. La controverse a également nourri tout un ensemble de recherches en Europe sur la question de l’histoire et du récit, et pas seulement chez les historiens. Il s’agit en particulier des travaux de Paul Ricœur ou de Michel de Certeau31. Vidal-Naquet ne pouvait d’ailleurs qu’être sensible à ces questions car son approche de la Grèce était déjà marquée par l’idée que l’imaginaire et les représentations constituaient une dimension du réel. Seule différence, mais de taille : la question soulevée n’était alors pas centrée sur l’écriture de l’historien et la texture du récit historique lui-même. Le mérite et le défaut de l’ouvrage est ici de ne pas entrer véritablement dans le détail d’une controverse complexe pour se centrer sur le seul cas de Vidal-Naquet même si, comme pour le cas de la dimension mémorielle, un rappel conceptuel un peu plus fourni n’eut sans doute pas été inutile. Il est évident, dans ces conditions, que le lecteur ignorant des tenants et aboutissants théoriques de cette affaire peut éventuellement avoir du mal à saisir la singularité des choix opérés lors même qu’Hartog a le grand mérite de clairement expliciter ce à quoi ils se rattachent. En effet, la réponse de Vidal-Naquet, qui prit la forme de deux textes publiés en 1987 est précisément informée par sa réflexion sur la mémoire ainsi que par ses combats contre le négationnisme32. Il fit donc le choix de réhabiliter le réel. La controverse enfla pourtant dans le courant des années 1990 et « Vidal » y fut d’autant plus sensible que si le « fait » n’a pas d’autre existence que linguistique, où trouver alors un critère objectif permettant de conclure qu’une interprétation vaut mieux qu’une autre ? Appliquée au cas de la Shoah et du négationnisme, la question devenait alors particulièrement cruciale et c’est bien ce qui le mobilisa.

5Au terme du livre, l’impression qui domine est que Fr. Hartog livre ici une analyse profondément marquée du sceau de son expérience personnelle de l’homme Vidal-Naquet en même temps que du fruit de ses réflexions. L’ouvrage est alors de lecture stimulante mais il impose pour en saisir la pleine substance une bonne connaissance préalable à la fois de la vie et de l’œuvre de « Vidal » mais aussi des évolutions de la discipline historique au cours de ces cinquante dernières années tant il est souvent allusif sur ces problèmes. On sent également qu’il est fortement nourri et imprégné de la lecture des écrits autobiographiques de Vidal-Naquet et en particulier de ses Mémoires, ce dont les notes témoignent avec éloquence. Reste qu’il en ressort finalement une image très uniforme qui amène, dans un premier temps, à se demander si l’écueil de ce que Pierre Bourdieu appelait l’« illusion biographique » a toujours été évité. Il est incontestable que la vie de Vidal-Naquet présente, après coup, une cohérence assez stupéfiante mais cette dernière est une cohérence construite sur le temps long et non une donnée initiale. Lui-même prenait d’ailleurs garde à ce point en ouverture de ses Mémoires33. Toutefois, à bien le lire, la façon de procéder de Fr. Hartog est plus subtile que cela : il cherche effectivement une forme de cohérence chez Vidal-Naquet mais cette cohérence, il la tire moins, de façon rétrospective, d’une lecture téléologique de sa vie, que d’un constat initial d’une façon particulière d’être au monde : ce fameux « en tant qu’historien » que l’on retrouve à tous les instants de sa vie depuis son entrée en histoire. C’est cela qui imprègne ces différentes pages : cette idée qui est sans doute un des points de départ du projet d’écriture en même temps qu’une clef d’analyse — selon Fr. Hartog — de cette figure et de ses choix. C’est cette vision de Vidal-Naquet qui sous-tend aussi l’examen, qui oriente le choix de ce qui est ou non raconté de sa vie et de ses engagements. De la sorte, à sa façon discrète et indirecte, ce livre est donc sans doute aussi une réflexion sur le genre biographique et ses difficultés34. À ce titre, il s’agit bien éminemment d’un essai.