Acta fabula
ISSN 2115-8037

2008
Juillet-Août 2008 (volume 9, numéro 7)
Thibaut Chaix-Bryan

Les clés du Château

DOI: 10.58282/acta.4421
Le Château de Franz Kafka, commenté par Jean-Pierre Morel, Gallimard, coll. « Foliothèque », 2008.

1Le Château de Kafka commenté par Jean-Pierre Morel, professeur émérite de littérature comparée à la Sorbonne Nouvelle-Paris III, est une des dernières publications de la collection Foliothèque dont l’objectif est de disséquer et d’étudier dans leur ensemble et en détail les œuvres, pour la plupart des grands classiques, en plus du texte lui-même.

2La précisons et la richesse des commentaires apportées dans cette analyse sur le troisième roman de Kafka apportent une aide très appréciable pour entrer dans cette œuvre à bien des égards énigmatique. Les références indiquées en début d’ouvrage rappellent les différentes versions du Château ainsi que les traductions utilisées pour l’étude de ce roman inachevé.

3Un premier chapitre introductif offre une synthèse en trois temps de la genèse de ce roman. L’auteur revient sur la dimension cachée, secrète de l’écriture du troisième roman de l’auteur pragois. Sous forme de question (Fable ou roman ?), J.-P. Morel insiste avec d’autres critiques sur l’importance de l’interprétation dans Le Château et cite en ce sens C. Bernheimer1 : « Une bonne part de la puissance de l’effet produit par le texte typique de Kafka vient de l’intensité avec laquelle il appelle l’interprétation et nous en frustre en même temps ». La suite de l’analyse du comparatiste est ainsi en grande partie consacrée à cette double stratégie.

4Le deuxième chapitre procède à une étude poussée des techniques narratives employées par Kafka. Les jeux de focales, les analepses ainsi que la polyphonie du récit mis en évidence par J.-P. Morel contribuent largement à ce paradoxe central du roman : interpréter toujours et à nouveau alors que toute possibilité d’interprétation se dérobe au lecteur.

5Le troisième chapitre tente d’analyser ce que représente ce château ainsi que les représentants de ce lieu. Ce lieu constitue en effet une sorte d’utopie et l’horizon d’attente annoncé par le titre du roman est à chaque fois retardé voire n’apparaît jamais comme le note J.-P. Morel : « Finalement, le lecteur se voit frustré de ce que le titre pouvait lui faire espérer » (36). Cette dimension inaccessible du Château est notamment redoublée par le personnage Klamm comme le montre le comparatiste.

6Le quatrième chapitre s’intéresse plus particulièrement aux objectifs de K.. J.-P. Morel essaie, à l’aide d’autres critiques, de cerner l’objet du voyage voire de la quête de K. Plusieurs hypothèses sont évoquées comme celle de Gerhard Neumann  qui pense que le héros / anti-héros du Château cherche à « s’approprier par arpentage le lieu étranger dans lequel il est venu » et à « trouver son identité dans ces actes d’appropriation territoriale » ; il veut « faire de l’étranger sa patrie »2. Dés lors, la quête de K. pourrait être qualifiée au sens le plus large de quête initiatique.

7La question de la profession de K fait d’ailleurs l’objet du cinquième chapitre. Après avoir rappelé les discussions du village à propos de la venue d’un arpenteur, J.-P. Morel reconstitue la cause de la venue de K. dans le village en analysant un souvenir de son enfance, le seul qui est raconté en détail dans le roman. Cette partie est l’occasion pour l’auteur de souligner toutes les significations possibles du terme de « Landvermesser » en allemand. Même si le terme signifie à l’origine « celui qui travaille à mesurer la terre » (vermessen), le même mot employé comme adjectif désigne un homme présomptueux, téméraire, enclin à l’outrecuidance (die Vermessenheit). Comme l’a déjà analysé H. Politzer3, celui qui, par profession, fait des mesures est donc ici hanté par la démesure, la transgression, l’excès.

8Les figures du pouvoir, centrales dans le roman, sont l’objet du sixième chapitre. La relation entre individu et bureaucrates constitue un aspect essentiel de ce roman qui revêt une dimension politique où le fonctionnement d’une administration menace l’individu. Pour Milan Kundera, comme l’indique J.-P. Morel, la « dépersonnalisation de  l’individu » est l’un des principaux traits du « kafkaïen » et plus particulièrement du Château qui dénonce un processus qui affecte de plus en plus de sociétés. Cette dimension politique se manifeste également par le rôle des femmes et du sexe  qui, comme le démontre l’auteur, est un des rouages les plus actifs de la marche de l’administration.

9Cette réflexion sur le pouvoir et les femmes conduit J.-P. Morel à s’interroger sur le roman comme roman d’amour dans la septième partie de cet ouvrage.  La relation entre Frieda et K. occupe une grande partie de cette analyse, relation qui peut être qualifiée selon J.-P. Morel d’histoire d’amour dont les autres romans de Kafka sont d’ailleurs dépourvus. L’auteur insiste dans son étude sur l’ambiguïté de cette relation. Il reste en effet difficile de savoir si elle est ou non guidée par l’intérêt. Il pourrait en effet s’agir d’une poursuite de l’élection, du combat de K. pour se faire reconnaître singulier et différent.

10Le huitième chapitre est consacré à deux personnages ambigus du roman : les acolytes de K. : Arthur et Jérémie. Alors qu’ils sont destinés à aider K. dans sa tâche d’arpenteur, le lecteur assiste à une métamorphose de la fonction des assistants. Ceux-ci deviennent peu à peu des espions infiltrés dans la vie privée de K. qui souffre de cette violation de sa solitude, si importante pour lui voire « essentielle » pour reprendre l’expression de Maurice Blanchot, l’un des plus grands commentateurs de l’œuvre de Kafka. La fin du chapitre développe le rôle controversé, ambigu de Barnabé lié à K. par une double dépendance. Comme le montre J-P. Morel, le messager et son destinataire représentent l’un pour l’autre une forme de torture par l’espérance (129).

11L’avant-dernier chapitre tente de dégager des « lignes de fuite » (Deleuze et Guattari) qui émergent de l’intérieur même de l’action comme d’une part le récit d’Olga (Chapitre XV) et d’autre part la rencontre de Bürgel (Chapitre XVIII).

12Après avoir cerné de plus près ces « lignes de fuite », l’ultime chapitre  conclut en montrant une dimension plus poétologique du roman. « On écrit beaucoup ici » : cette phrase prononcée par K. en regardant de loin les papiers de Momus peut être interprétée comme un aveu littéraire de Kafka sur son roman qui met indéniablement en jeu des images de l’écriture littéraire. K. peut être à bien des égards considéré come le portrait en action du lecteur aussi bien que de l’écrivain.  Les thèses de Marthe Robert4 et Maurice Blanchot5 sont exposées dans ce chapitre : l’un défendant la thèse d’un K. « arpenteur des livres comme Don Quichotte en est le chevalier errant », l’autre soulignant que le roman de Kafka, avant de se mesurer aux différents genres du roman et à l’épopée homérique, se confronte à « trois mille ans d’écriture judaïque ». Quant à J.-P. Morel, il souligne la ressemblance des bureaucrates avec des « doubles noirs » de l’écrivain car ce rapprochement a été selon lui moins souligné. Le Château peut être en effet envisagé comme une « parabole de l’activité littéraire », de façon plus modeste et moins dramatique, comme l’explique Pierre Pachet dans La Force de dormir6 : « dans les heures de la nuit qu’il passe à sa table de travail, l’écrivain sans autorité montre qu’il a besoin tour à tour de la vigilance et de la somnolence » (163).  

13Un extrait de l’analyse de Pierre Pachet est reproduit dans le dossier très complet qui complète l’étude de J.-P. Morel. On y retrouve des repères biographiques, des extraits des critiques sur Le Château qui ont fait date (I. Repères biographiques / II. Le Château avant 1922/ III. Autour du Château : Journal et lettres de Kafka (1921-1922) / IV. Lectures, débats, controverses : des années vingt à 1968)/ V. Lectures, débats, controverses : de 1968 aux années 2000) et des repères bibliographiques essentiels pour trouver quelques clefs de ce Château.