Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2008
Mars 2008 (volume 9, numéro 3)
Arnaud Genon

Approches de Houellebecq

Murielle Lucie Clément et Sabine van Wesemael (dir.), Michel Houellebecq sous la loupe,  Amsterdam/New York, Rodopi, coll. « Faux Titre », 2007, 405 p. ISBN 978-90-420-2302-4

1Dans leur introduction, Murielle Lucie Clément et Sabine van Wesemael, qui ont regroupé la trentaine d’études que contient le présent ouvrage, soulignent le grand intérêt que soulève l’œuvre de Michel Houellebecq auprès du public. Cet engouement se traduit d’ailleurs, depuis quelques années, par la publication de toute une littérature, tour à tour enquêtes, hagiographies ou biographies, sur l’auteur de La Possibilité d’une île (2005). Cependant, les codirectrices du livre regrettent que Houellebecq n’ait pas stimulé davantage la « recherche académique ». S’il est vrai que Murielle Lucie Clément et Sabine van Wesemael sont, par leurs très intéressantes publications, les principales représentantes de l’intérêt qu’il suscite dans le monde universitaire, le nombre de mémoires de maîtrise ou de thèses dont le travail de l’écrivain est le sujet révèle un dynamisme certain dont ne bénéficient pas de nombreux auteurs. Cependant, manifestant par là leur volonté que la recherche ne s’ouvre davantage à son œuvre, M.L. Clément et S. van Wesemael déclarent que les contributions réunies ici tentent « de combler quelque peu le fossé béant entre Michel Houellebecq et la critique universitaire ».

2Pour commencer, force est de constater la richesse et la diversité des approches proposées ici. Lectures génériques, intertextuelles, comparatistes, stylistiques, thématiques ou encore sociologiques et philosophiques — dont nous proposerons des exemples, à défaut de ne pouvoir évoquer les trente études — offrent autant de regards qui ouvrent des perspectives jusque-là inexplorées.

3Ainsi, sur la question du genre, on retiendra l’étude de Jacob Carlston intitulée « Ecriture houellebecquienne, écriture ménippéenne ? » Alors que les romans de Houellebecq ont déjà été envisagés par rapport aux romans réalistes et naturalistes du XIXe siècle, c’est à la satire ménippée qu’ils sont ici rapprochés. Suivant les quatorze particularités de ce genre distinguées par Bakhtine, Carlston considère ce « genre fantôme » comme « un outil théorique […] permettant de jeter quelque lumière sur certains aspects déconcertants des textes de Houellebecq ». Et, en effet, cet outil amène à interroger l’œuvre notamment sur la tonalité, sur la « provocation et la mise à l’épreuve de nos idées morales », sur la structure ou encore sur le mélange des genres et ce de manière intéressante mais parfois rapide.

4Nombreuses sont les analyses du recueil abordant le travail de Michel Houellebecq sous l’angle de l’intertextualité. Par exemple, Sandrine Rabosseau se penche sur l’intertextualité zolienne dans son œuvre que certains ont d’ailleurs déjà qualifiée de « néo-naturaliste ». Il est vrai que l’étude ici menée démontre la présence de nombreuses similitudes thématiques et discursives dans le travail des deux auteurs. Entre autres points communs, sont évoqués la description du monde du travail, les dimensions sociologique et polémiste de leurs œuvres respectives, la peinture de la sexualité dans sa bestialité, et bien sûr, le fait que tous deux se soient réclamés de Claude Bernard. Ainsi, Houellebecq en vient-il à proposer un « renouveau du roman expérimental » en offrant cependant « sa propre poésie noire et moderne du désenchantement ». Murielle Lucie Clément cherche, quant à elle, à déceler les « Ascendances littéraires et intertextualités » dans l’œuvre houellebecquienne en prose. Son analyse, très précise, se base sur la comparaison de citations des textes de Houellebecq et sur les citations d’extraits divers sensés constituer les hypotextes de l’auteur. Sont ainsi mises en lumière les filiations — plus ou moins explicites, apparaissant par l’intermédiaire de citations ou d’allusions plus discrètes —  avec des auteurs tels que Clifford D. Simak, Bret Easton Ellis, Aldous Huxley,  Ducasse ou Lovecraft, chacune constituant des « hommages aux auteurs lus et admirés.» Enfin, autre exemple de lecture intertextuelle, celle de Jean-Louis Cornille qui postule que « sans L’Etranger, il n’y aurait tout simplement pas d’Extension. » Ainsi, après avoir souligné l’importance de Lautréamont, déjà signalée, il repère la présence de Camus à travers la réécriture d’une des scènes clé de L’Etranger : celle du meurtre de l’Arabe qui est « ‘déconstruite’ avant d’être rassemblée différemment ». S’appuyant sur d’autres références ou allusions au texte de Camus, pris à contre-pied dans Extension, Cornille démontre que Houellebecq « se comporte en parfait généticien, en soumettant le texte d’autrui à toutes sortes de manipulation » afin de produire un texte nouveau, recombinaisons de plusieurs ADN qui lui préexistent.

5Une autre des manières d’appréhender l’œuvre de Michel Houellebecq est celle comparatiste, dont ce collectif donne quelques bons exemples. Frédéric Sayer interroge « La transformation de symboles du mal en signes du vide chez Michel Houellebecq et Bret Easton Ellis. » Il note que chez ces deux auteurs « éminemment comparables », les symboles bibliques et en cela classiques de la représentation du mal, périmés, ont été remplacés par un mode de narration dans lequel la subjectivité a disparu ainsi que par la « juxtaposition de signifiants vides ». C’est que symboliser le mal n’est désormais qu’une tentative dans un univers où la symbolisation a justement été « évacuée par un rationalisme radical ». Nathalie Dumas, dans « La vie sexuelle selon Michel H. et son extension à Frédéric B. » compare, chez ces deux auteurs qui s’apprécient l’un l’autre, le système économique et le système sexuel présents dans leurs œuvres respectives, ainsi que les liens qu’ils tissent entre eux. Elle dégage les points communs dans l’approche des deux écrivains, la « résonance entre leurs romans qui peuvent apparaître au premier abord assez éloignés mais qui après analyse sont assez similaires ».

6Le style de Houellebecq est aussi évoqué par l’intermédiaire d’une approche comparatiste. « Du style, du plat, de Proust et de Houellebecq », article de Roger Célestin, cherche à expliquer le passage du style proustien où la métaphore est « essentielle, vitale » au style houellebecquien où l’absence de métaphore « c’est-à-dire le plat et le morne dominent ». C’est que, selon l’auteur, pour Proust, « la métaphore s’inscrit dans une problématique du temps et de la longueur » alors que le style plat de Houellebecq se veut refléter le présent. C’est que pour l’un, l’écriture possède une capacité salvatrice en ce sens qu’elle acquiert une valeur d’éternité par la métaphore alors que, pour l’autre (le narrateur d’Extension), l’absence de profondeur, le plat, sont précisément le signe de l’impossibilité d’être sauvé par le style. Dans « Le degré zéro de l’écriture selon Houellebecq », Olivier Bessard-Banquy examine la place du style dans l’élaboration des thèses de l’écrivain. Le comique froid et cynique, la langue « glacée » du constat, la rhétorique de l’énormité sont ici analysés afin de démontrer que l’on peut reprocher à Houellebecq « sa poétique du roman quelque peu soviétique et sa langue pour le moins râpeuse » mais qu’on ne saurait, par contre, « l’accuser de manquer […] d’esprit de système ».

7L’œuvre de Michel Houellebecq appelle aussi des approches thématiques largement représentées ici. La peur de la castration est ainsi l’objet d’une étude de Sabine van Wesemael, plus loin, la représentation du corps féminin est abordée à deux reprises par Neli Dobreva et Mads Anders Baggesgaard. Le motif du tourisme est de même analysé par Julie Delorme et Maud Granger Remy, cette dernière avançant que les romans de Houellebecq — notamment Lanzarote, Plateforme et La Possibilité d’une île — construisent « une définition du tourisme, non seulement comme motif idéologique, mais comme posture politique caractéristique d’un monde global et post-humain ».

8Enfin, on trouvera aussi un propos à caractère sociologique au travers de l’étude de Bruno Viard qui, à partir des notions établies par Charles Mauss dans Essai sur le don, lit l’œuvre de Houellebecq comme « décrivant une funeste crise du don en Occident, c’est-à-dire une généralisation des critères de l’économie politique au domaine de la famille, de l’affectivité et de la sexualité ».  C’est sur Schopenhauer que se tournent deux critiques afin d’appréhender le travail de l’auteur dans une perspective philosophique. Floriane Place-Verghnes remarque à ce propos que si l’association Houellebecq / Schopenhauer est devenue un cliché tant l’écrivain a lui-même cité le philosophe, elle ne s’est cependant « jamais explicitement justifiée par l’analyse du texte ». Proposant, là aussi, une lecture intertextuelle, Floriane  Place-Verghnes se concentre dans son étude sur « les aspects les plus fondamentaux de la pensée schopenhauerienne, à savoir la souffrance, la volonté et le désir » notant que le lignage Houellebecq / Schopenhauer mériterait à lui seul un livre en entier.

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10On l’aura compris à travers ces quelques exemples, cet ouvrage se caractérise par sa richesse, sa variété et la multiplicité des regards qu’il propose. Il nous rappelle ainsi que derrière le flot médiatique et polémique qui entoure l’auteur à la sortie de chacun de ses livres se trouve, quoi qu’on en pense, une œuvre véritable… Et les analyses proposées ici en constituent autant de preuves capables de convaincre les plus sceptiques.