Acta fabula
ISSN 2115-8037

2008
Mars 2008 (volume 9, numéro 3)
Thibaut Chaix-Bryan

Lyrisme et narratologie

DOI: 10.58282/acta.3976
Jörg Schönert, Peter Hühn et Malte Stein, Lyrik und Narratologie. Text-Analysen zu deutschsprachigen Gedichten vom 16. bis zum 20. Jhdt., Ed. de Gruyter, coll. « Narratologia », 2007.

1Cet ouvrage de 333 pages s’ouvre sur une brève préface remerciant les différents participants au projet mais surtout qualifiant le travail qui va suivre de « difficile travail de l’analyse de texte » en opposition au « grand art de l’interprétation » (« das harte Handwerk der Text-Analyse » vs die « hohe Kunst der Interpretation »). Cette remarque annonce donc la précision et parfois une certaine complexité des analyses qui vont suivre. La poésie, souvent considérée comme un genre autonome, se démarque des textes narratifs ou dramatiques. L’objectif de cet ouvrage est précisément d’analyser des poèmes de langue allemande du 16ème siècle jusqu’à nos jours à partir de la théorie narrative et de montrer que les poèmes comportent des particularités (en particulier une médiation d’évènement organisée par séquences) propres à la narrativité.

2Cette analyse conduit tout d’abord à une révision des théories génériques respectives et d’autre part les procédés d’analyse de textes poétiques sont ainsi élargis et précisés notamment avec la prise en compte de la psychologie cognitive. Un chapitre introductif des investigateurs de ce projet Peter Hühn et Jörg Schönert, tous deux spécialistes de narratologie et professeurs à l’Université de Hambourg, développe de façon très détaillée la concept de narratologie pour les textes poétiques qui n’appartiennent pas au sens étroit à la poésie narrative comme la ballade ou la romance. Les analyses des 20 poèmes comptant parmi le canon de la poésie allemande sont synthétisées dans un ultime chapitre dégageant précisément les problèmes poétologiques et les constellations caractéristiques de l’histoire littéraire.

3L’ouvrage fait partie de la collection « Narratologia » qui est une émanation du Groupe de Recherche en Narratologie de l’Université de Hambourg, crée en 2001 sous les auspices de la Deutsche Forschungsgemeinschaft et dirigé par Wolf Schmid, professeur à l’Institut d’Études Slaves de cette université (voir www.narrport.uni-hamburg.de). Réunissant plus de vingt chercheurs (enseignants et thésards) organisés autour de plusieurs projets spécifiques, les narratologues de Hambourg sont issus des disciplines philologiques (germanistes, romanistes, slavistes, anglicistes), et ils travaillent en collaboration avec d’autres disciplines telles que l’informatique, les études cinématographiques, la psychologie et l’historiographie. Un tome semblable publié en 2005 s’intéressait en effet à des poèmes de langue anglaise, ainsi, Peter Hühn et Jörg Schönert tentent à la fin de leur bilan de tirer certains points communs avec la poésie d’autres langues et plus précisément avec la poésie de langue anglaise.

4L’introduction permet de se familiariser avec les différents concepts qui vont être utilisés au cours des analyses. Les objectifs de ces analyses sont plusieurs fois rappelés : il s’agit pour ce groupe de recherche d’analyser plus précisément la poésie grâce à la théorie narrative particulièrement développée et de donner ainsi une impulsion pour développer une nouvelle théorie d’analyse de la poésie. Ces études de textes transgénériques doivent permettre de mieux révéler les spécificités du genre poétique. Le travail des chercheurs est double : montrer à la fois la possibilité d’extension des catégories narratives au genre poétique et montrer les manifestations du narratif dans la poésie. La spécifié principale de la poésie relevée dans cette introduction est la complexité de la structure communicative de la poésie. Après avoir développé en quelques lignes la spécificité du genre poétique, les chercheurs complètent leurs remarques préalables en précisant les particularités du concept d’analyse narratologique en dégageant le terme de « séquentialité » et de « médialité ». Ces deux concepts utilisés couramment dans les recherches en narratologie sont complétés par deux éléments propres à la psychologie cognitive et qui vont être d’une grande importance pour l’analyse des poèmes réalisées par Peter Hühn, Jörg Schönert et Malte Stein. Le concept de « frame » d’une part est introduit et celui de « script » d’autre part. Il est important de s’arrêter sur ces deux notions dans la mesure où elles constituent nous semble-t-il l’innovation la plus intéressante des analyses effectués par ce groupe recherche de l’Université de Hambourg. On définit un « frame » comme une structure de données regroupant l'ensemble des connaissances relatives à un concept. Un frame est un prototype décrivant une situation ou un objet standard. Il sert de référence pour comparer des objets que l'on désire reconnaître, analyser ou classer. Les prototypes doivent prendre en compte toutes les formes possibles d'expression de la connaissance. Les frames possèdent par conséquent une richesse descriptive que n'offrent pas les classes. Voici une définition éclairante du concept de frame donnée par Minsky, scientifique américain travaillant dans le domaine des sciences cognitives et de l’intelligence artificielle : un frame est une structure de données représentant une situation stéréotypée, comme se trouver dans un certain type de salon ou se rendre à un goûter d'anniversaire d'un enfant. Divers types d'informations sont associés à chaque frame. Certaines d'entre elles concernent l'utilisation de ce frame. D'autres portent sur ce que l'on s'attend à ce qu'il arrive par la suite. D'autres encore portent sur ce qu'il faut faire si ces attentes ne sont pas confirmées. Quant aux scripts, ils été introduits par Schank et Abelson1 sur le modèle des frames pour le traitement du langage naturel. On définit un « script » comme une structure de données regroupant l'ensemble des connaissances relatives à une situation typique, qui permet de combiner des représentations. Les scripts décrivent la chronologie et décompose les procédures. Ils décrivent non plus des objets (concepts) mais des scènes de la vie courante. Hühn et Schönert soulignent notamment que la brièveté et l’abstraction propres au genre poétique nécessitent pour le lecteur une capacité de reconstruction plus importante que face à un texte appartenant au genre romanesque par exemple. À ce stade de l’introduction, une autre possibilité de reconstruction autre que les frames et scripts est abordée : il s’agit des isotopies sollicitées de manière plus traditionnelle pour analyser un texte poétique. En ce qui concerne la « médialité », les différentes focalisations et donc instances de médiation sont donc rapidement rappelées et redéfinies. Une sous partie assez brève de cette même introduction indique les raisons pour lesquels les poèmes qui vont suivre et être soumis à l’analyse ont été sélectionnés. Les chercheurs précisent que le choix a été principalement thématique. Il leur importait de traiter différents thèmes possibles sans prétendre à l’exhaustivité. À la fin de cette introduction particulièrement claire suit une liste des concepts principaux utilisés pour l’analyse avec un renvoi vers la page définissant ce concept dans l’introduction. Ce souci didactique est poursuivi avec une bibliographie regroupant les ouvrages fondateurs de la théorie narratologique avec plus particulièrement des références d’ouvrages ou d’articles sur cette question d’étude transgénérique.

5Ce renvoi bibliographique apparaît à chaque fin d’analyse d’un poème permettant d’approfondir la recherche ou les questionnements inaugurés dans cet ouvrage. Du poème « Lied » de Paul Schede jusqu’à « Limbo » d’Ilma Rakusa en passant par des poèmes de Goethe, d’Hofmannsthal, de Celan sont analysés dans cette nouvelle perspective. Les procédés narratifs sont très finement révélés autant sur le plan du fond que de la forme. Ces deux dimensions sont d’ailleurs très souvent traitées en deux temps pour approfondir les observations. Des tableaux récapitulatifs permettent de rendre compte de l’enchaînement des différentes séquences narratives notamment pour le « Harzreise im Winter » de Goethe. Par ailleurs, les références intertextuelles sont traitées très finement en début d’analyse et plus particulièrement pour les poèmes du 16ème au 18ème siècle permettant d’élargir d’emblée les perspectives. Ces analyses sont d’une qualité et d’une précision égale. Elles sont particulièrement riches dans la mesure où elles reprennent, résument ou développent des aspects traités lors des séances de travail du groupe de recherche comme le précisent les rédacteurs dans leur préface. L’intérêt qu’offrent toutes ces analyses est de parfaitement éclairer les concepts dégagés dans l’introduction en accordant une attention très particulière à l’analyse des scripts et frames, concepts qui apparaissent lors d’une première lecture assez complexes à saisir.

6La conclusion ressaisit les différents aspects apparus au cours des analyses en accordant également une place prépondérante aux frames et scripts et notamment aux modalités d’interaction de ces deux dimensions. Les fonctions des frames thématiques sont développés ainsi que ce que les auteurs qualifient « d’événementialité » (Ereignishaftigkeit) dans les poèmes. Dans les deux derniers paragraphes de cette conclusion, les auteurs essaient de mettre en évidence les spécificités narratologiques des textes poétiques et surtout d’envisager les conséquences pour la théorie et l’analyse du texte poétique. Le point qui semble le plus essentiel et le plus innovant pour les chercheurs en faisant un bilan des différentes analyses et l’importance de l’apport de la psychologie cognitive (scripts et frames) permettant une approche différente de la séquentialité des poèmes. Ces critères rendant en effet l’analyse beaucoup plus complète et précise. Enfin, les chercheurs précisent évidemment que tous les poèmes ne peuvent pas être soumis à une telle analyse que l’on pourrait qualifier avec les auteurs de transgénérique (notamment la poésie concrète).

7Cette conclusion récapitulative, tout comme l’introduction définissant la terminologie employée ainsi que les notices bibliographiques, facilitent la lecture des analyses qui peuvent apparaître au premier abord complexes et ouvrent au littéraire de nouvelles pistes d’exploration. Il n’est pas étonnant que ces procédés d’analyse aient eu un certain succès auprès des étudiants comme l’indique Jörg Schönert dans la préface de l’ouvrage.