Acta fabula
ISSN 2115-8037

2008
Février 2008 (volume 9, numéro 2)
Clément Dessy

Quelques histoires transfrontalières : correspondances d’écrivains de France et de Belgique

Guyaux André (dir.), Vanden Abeele-Marchal Sophie (coll.), Échanges épistolaires franco-belges. Actes du colloque de la Sorbonne des 5 et 6 décembre 2003, Paris, Presses de l’Université de Paris-Sorbonne

1Les rapports artistiques et littéraires entre la France et la Belgique ont suscité nombre d’études et de théorisations. Dans leur ouvrage consacré à l’étude de la littérature belge1, Benoît Denis et Jean-Marie Klinkenberg ont défini un cadre gravitationnel entre celle-ci (périphérique) et la littérature française (centrale). Ce modèle structure des relations qui oscillent entre dépendance et indépendance. Deux types de forces y interviennent : des forces centripètes et des forces centrifuges. Les premières attirent la périphérie vers le centre quand les secondes tendent à l’en éloigner. Au cours de son histoire, la production littéraire belge a vu sa position varier dans ce schéma. Dans la construction théorique, les correspondances d’écrivains occupent un rôle essentiel. Elles permettent non seulement d’établir les réseaux entre écrivains, mais d’évaluer les stratégies qui motivent ces contacts dans les champs littéraire et artistique.

2Les 5 et 6 décembre 2003, le colloque organisé sur les « échanges épistolaires franco-belges » par le Centre de recherche sur les correspondances et journaux intimes des XIXe et XXe siècles de l’Université de Paris-Sorbonne s’est proposé de revenir du général au particulier, en mettant de côté la théorisation. L’objet y était, selon André Guyaux, d’« envisager un certain nombre de cas, d’en retracer l’histoire, et de lire pour lui-même le texte épistolaire dans quelques croisements privilégiés »2. Publiés en 2007, les actes de ce colloque rassemblent seize contributions qui s’étalent chronologiquement des années 1860 à 1950. Celles-ci nous offrent souvent des surprises et curiosités que ne peuvent transmettre les modèles théoriques les plus brillants tout en aidant à leur compréhension. Subissant la loi de l’ouvrage collectif et d’une synthèse qui ne pourrait être qu’arbitraire étant donné l’esprit du colloque, nous prenons le parti simple mais efficace de relayer chaque communication dans l’ordre déjà établi.

3Roland Mortier met à jour une surprenante relation entre l’écrivain traditionaliste catholique, Louis Veuillot, et une comtesse belge, Juliette de Robersart, aux idées de loin plus libérales. De leur rencontre à Rome en 1862, les lettres de Veuillot à la comtesse qui nous sont présentées mettent à jour une personnalité sensible éprise d’une aristocrate en laquelle il reconnaît un grand talent littéraire. Tout pourtant les oppose depuis leurs lectures jusqu’à leurs opinions politiques et religieuses.

4L’échange entre Adolphe Mathieu, auteur belge méconnu, et Victor Hugo qu’aborde Paul Aron constitue un exemple exceptionnel de littérature « engagée ». Imitateur des romantiques français, il sollicite (en vain) d’abord Hugo d’écrire un texte pour rétablir la mémoire de Roland de Lassus avant de publier, en 1862, un plaidoyer en vers pour éviter une condamnation à mort à neuf criminels.  Ce texte, pastiche, Mathieu le signe du nom d’Hugo. Cet épisode du « pastiche qui sauve », selon les mots d’Aron, (auquel Hugo réagit publiquement en l’approuvant !) vit à sa suite la peine de mort commuée pour sept condamnés.

5Catherine Gaviglio-Faivre d’Arcier aborde de manière détaillée les rapports du vicomte de Lovenjoul(1836-1907), bibliophile et collectionneur belge, avec les Dumas dans ses efforts pour rassembler et publier les textes du père comme du fils.

6S’ouvre ensuite un ensemble de contributions qui s’attachent au dernier quart du XIXe siècle, période prolifique en Belgique notamment. Pierre-Jean Dufief raconte l’admiration et la préférence des naturalistes belges, Camille Lemonnier et Georges Eekhoud, pour les Goncourt qui estimaient par ailleurs la production de leurs émules. La correspondance des années 1880 révèle que la protection de ces derniers importait plus que celle de Zola aux yeux des « petits naturalistes belges ».

7Jean-Claude Polet dépouille un complément de lettres qui vient éclairer les relations entre l’écrivain français Léon Bloy et le peintre belge Henry de Groux, concernant entre autres leur amitié sincère et les circonstances de leur réconciliation après seize années de brouille entre 1900 et 1916.

8L’on connaît quelque peu les proximités de Paul Verlaine avec la Belgique. Il passa par ailleurs quelques années de son enfance à Paliseul. Outre ces relations familiales, c’est un inventaire général et le récit d’une sympathie réciproque que nous propose Michael Pakenham des contacts épistolaires de Verlaine avec les poètes, les éditeurs et les revues belges.

9Pénétrant l’intimité d’une amitié débridée, la contribution d’Estrella de la Torre Giménez explore la correspondance de Joris-Karl Huysmans et de Théodore Hannon qui s’étend de 1876 à 1886. Les rapports entre les deux écrivains ont en effet atteint une franche camaraderie où les préoccupations littéraires et les débats de goût se joignent aux commentaires sur les femmes et la « putasserie de Bruxelles »… Leur correspondance nous livre de riches informations comme les encouragements de Huysmans à Hannon afin qu’il se présente stratégiquement comme le « premier » poète naturaliste.

10Les deux suivantes contributions apportent deux intéressants compléments : Christian Berg avec la correspondance d’Henry Céard à Théodore Hannon (1877-1883) et Philippe Barascud en recensant les autres correspondants belges de Huysmans. Les contacts entre Céard et Hannon s’effectuèrent par l’entremise de Huysmans. Leur correspondance nous renseigne notamment sur l’animation de la revue L’Artiste animée par Hannon. Le recensement des contacts belges de Huysmans est offert en hommage à Gustave Vanwelkenhuyzen qui contribua pour beaucoup à notre connaissance des échanges entre l’écrivain et des éditeurs belges (Jean Gay, Henry Kistemaeckers), des écrivains belges (Henri Nizet, Émile Verhaeren, Georges Eekhoud, Georges Rodenbach, etc.) et des animateurs de revues.

11Jeannine Paque se consacre pour sa part à la correspondance de Mallarmé. Elle commence par en définir les caractères généraux. La masse considérable de lettres adressées par le poète le montre toujours soucieux de ménager ses interlocuteurs. Paque rappelle que Mallarmé trouva en Belgique ses premières consécrations et qu’il porta un réel intérêt pour ses écrivains. Elle aborde particulièrement ses échanges avec Rodenbach, Verhaeren, Maeterlinck, Albert Mockel et Charles Van Lerberghe.

12Fabrice van de Kerckove apporte le plus long article de cet ouvrage collectif en décrivant comment Jules Huret, célèbre pour son Enquête sur l’évolution littéraire, a pu insérer Maurice Maeterlinck au sein de celle-ci et a pu maintenir des échanges avec lui jusqu’à sa mort en 1915, pendant une vingtaine d’années. Modeste et isolé, Maeterlinck était réputé pour systématiquement fuir toute publicité de son œuvre. Van de Kerckove montre à l’aide de la correspondance et des textes publiés, comment le journaliste a littéralement adapté les lettres de Maeterlinck afin d’en tirer publication pour L’Écho de Paris et comment deux figures aux opinions apparemment diverses ont poursuivi leurs échanges par le suite.

13Sans doute une déception nous effleure devant la brièveté de la contribution de Victor Martin-Schmets au regard de ce que son intitulé laissait présager : « La correspondance Mockel – Viellé-Griffin ». L’auteur présente, pour l’essentiel, les deux figures, mais il omet d’approfondir la teneur de leurs relations, renvoyant d’emblée à son édition des « quelque 150 lettres que s’échangèrent les deux poètes de 1890 à 1937 »3.

14Clôturant la mouvance symboliste ici abordée, Max Elskamp est un poète belge dont le retentissement reste limité en France pour s’être isolé à Anvers durant la plus grande partie de sa vie d’écrivain. Il n’en a pour autant pas négligé sa correspondance et celle-ci, peu connue, révèle un réseau de relations très étendu. Olivier Bivort apporte une preuve supplémentaire — s’il en manquait — de la densité des réseaux littéraires entre la France et la Belgique à la fin du XIXe siècle. Après avoir fixé un bref inventaire structuré des contacts d’Elskamp, il s’arrête particulièrement les relations d’Elskamp avec Francis Jammes, Alfred Jarry et André Gide.

15La correspondance entre Paul Valéry et André Fontainas (1893-1945), que décrit Anna Lo Giudice, se singularise par la sincère amitié qui unit ces deux nostalgiques du symbolisme. Les lettres sont parsemées de plaisanteries linguistiques et de pastiches mallarméens ou jarryesques. Si l’on n’y parle guère proprement du symbolisme, Lo Giudice montre à quel point la correspondance est empreinte de l’esprit du mouvement et des noms qui l’ont animé.

16« Paul Dermée entre la Belgique, la France et l’Italie » de Barbara Meazzi nous renseigne sur les activités d’un laissé-pour-compte du surréalisme. L’article nous informe sur les correspondances et les échanges de Dermée (de son vrai nom, Camille Janssen) et de son épouse Céline Arnauld avec la France et l’Italie. On regrettera l’organisation par pays de l’exposé et ses renversements chronologiques qui nuisent à une structure aisément intelligible. En outre, il apparaît que Meazzi se tourne davantage vers l’Italie que vers la Belgique, contrastant, de ce fait, avec les autres parties de l’ouvrage.

17Enfin, Benoît Denis termine par une fascinante évocation : la correspondance d’André Gide et de Georges Simenon. Tout improbables que puissent paraître leurs échanges de 1937-1950, ils n’en demeurent pas moins d’un intérêt majeur dans la connaissance des projets et stratégie de l’écrivain liégeois. Dès 1922, Simenon s’expatrie vers Paris dans le but de faire carrière journalistique et littéraire. Le prime enthousiasme de Gide pour un auteur issu de la veine policière aura pu surprendre. Cet intérêt, ainsi qu’en atteste la correspondance, fut pourtant sincère. Simenon souhaita toujours sortir de l’image de romancier populaire où le public le tenait. Gide, quant à lui, souhaitait voir Simenon écrire un « grand » roman qui aurait pu être Pedigree… mais ce dernier ne rencontra pas les attentes du fondateur de la NRF.

18En somme, les actes de ce colloque, malgré d’inévitables irrégularités et une dominante dix-neuvièmiste, fournissent une enrichissante mosaïque d’échanges. Ils montrent les multiples usages des correspondances, dont peut profiter l’histoire littéraire dans ses préoccupations, en l’occurrence, particulières mais aussi collectives.