
À la recherche de la bibliothèque de Proust
1La Culture littéraire dans À la recherche du temps perdu aborde l’œuvre majeure de Marcel Proust, un roman-somme publié de 1913 à 1927. Son
2sujet principal […] est la littérature, et les liens que celle-ci entretient avec la mémoire et le temps. Son narrateur se voue à l’art littéraire et finit par devenir romancier, après de multiples rencontres avec des gens qui, chacun à leur manière, parlent de littérature. Le texte lui-même comporte d’innombrables citations et allusions littéraires. (p. 11)
3C’est sur ces éléments que Jun Ikeda se propose de revenir au moyen de quatre figures emblématiques (Sévigné, Saint-Simon, Hugo et Balzac), en définissant leurs modes de présence, leurs rapports à la diégèse et leur inscription dans la conscience du héros. Sa thèse se structure en autant de parties qui, on peut le regretter, privilégient la succession à la lecture d’ensemble d’après une démarche assumée qui conserve le mérite d’être claire (p. 20). L’épistolière, le mémorialiste, le père des Misérables et celui des Chouans se suivent dans le « Royaume des Lettres » (p. 13) et sous la plume d’un critique qui « ne cherch[e] pas l’exhaustivité » (p. 16) : au prix de certains sacrifices, il se concentre sur les auteurs les plus récurrents et convoque conjointement la biographie de Proust afin de mieux saisir le patrimoine de l’artiste qui voit le jour dans le sillage de ses prédécesseurs. Notre compte rendu, à cet égard, retracera les étapes de La Culture littéraire avant de dégager les lignes de force d’un travail attentif à mettre en évidence la façon dont s’entrelacent, dans La Recherche, les voix de celles et ceux qui firent la grandeur de la prose.
Parcours diachronique
4Marcel Proust déploie un « réseau intertextuel en forme de mandala » dont les fractales embrassent quatre écrivains : Jun Ikeda les analyse les uns après les autres et souligne les procédés sur lesquels s’appuient leurs fécondes apparitions (p. 23).
Madame de Sévigné
5Il existe dans La Recherche un « pèlerinage sévignéen » que tentent le narrateur et sa grand-mère (p. 33). La culture littéraire se transmet par héritage et par atavisme : elle innerve la sensibilité d’un jeune homme redevable à ses ancêtres. En d’autres termes, Bathilde est un professeur aux yeux de son petit-fils : elle s’imprègne des lettres de madame de Sévigné qui, en retour, assure l’éclosion des belles-lettres en passant de mains en mains. L’infusion de l’épistolière dans la biographie de Proust, sa réception dans la fiction et les discours critiques dont elle fait l’objet se croisent ainsi dans un texte en maillage où la généalogie du protagoniste épouse la génétique d’une œuvre qui décante celle de l’illustre salonnière.
Saint-Simon
6Jun Ikeda rappelle que Proust consacre deux pastiches au duc de Saint-Simon qui le contamine encore davantage (p. 63). Puis, l’autobiographe s’insère dans La Recherche, cité par le personnel romanesque jusqu’à s’imposer comme un marqueur axiologique discriminant. Planant « dans l’inconscient » de ce petit théâtre (p. 75), il est assimilé par Charlus quand la tante Léonie, à l’inverse, est « saint-simonienne sans le savoir » (p. 81). Une nouvelle fois, nous avons affaire à un patron qui se réincarne au prisme de la narration en « invit[ant] les lecteurs à superposer l’univers de Proust à celui du mémorialiste », deux galaxies plus similaires qu’il n’y paraît à l’instant précis où le XVIIIe siècle frappe à notre porte (p. 92).
Hugo
7Aux considérations esthétiques de La Recherche et à la « polyphonie romanesque » (p. 202) s’adosse une « polyphonie critique » où Victor Hugo occupe une place essentielle (p. 121). « [L]ecture habituelle » de Proust, l’homme des Châtiments possède une aura qui, par son épaisseur, est une mine d’inspiration lorsque notre écrivain passe ses souvenirs littéraires au tamis de son intrigue. Oscillant entre « hugôlatrie » et « hugophobie », il se situe au carrefour des débats de son temps et s’intègre au cortège des poètes aux yeux desquels l’amant d’Adèle est tantôt un modèle, tantôt un repoussoir. En ce sens, le roman à l’étude acquiert une dimension polémique, à la Sainte-Beuve, et « l’ombre de Hugo paraît s’esquisser, […] subliminale », en arrière-plan du récit (p. 172) : Proust paie sa dette à l’un des chantres du réalisme en gardant la monnaie de cette dette afin de poursuivre son entreprise d’édification éditoriale.
Balzac
8Honoré de Balzac lègue à son descendant un « montage énonciatif » où s’accumulent les points de vue (p. 181). Mme de Villeparisis donne son opinion, Mme de Guermantes ne manque pas de faire de même, et Proust joint sa parole aux jugements de ses avatars. À sa mesure, il rédige sa propre Comédie humaine et envie la « fertilité » balzacienne à tenir pour l’expression, en creux, d’un dessein auctorial (p. 195). La Recherche fantasme « l’ampleur d’un roman critique » qui l’anime et l’aimante : elle progresse tel un fleuve irrigué par les fragments d’une galerie de papier loin d’avoir dit son dernier mot (p. 2121).
9Quatre auteurs, quatre parties, un roman, auquel Jun Ikeda rend parfaitement justice en montrant ce que Proust doit aux chroniqueurs d’un temps jadis qui est tout sauf perdu. Déjà, nous percevons que ceux-ci se manifestent au détour d’un intertexte ou d’une allusion, d’un éloge ou d’un blâme, et il s’agit désormais de les regrouper pour extraire les fils rouges de La Culture littéraire qui, comme La Recherche, fonctionne par tissage.
Parcours synchronique
10Madame de Sévigné, Saint-Simon, Hugo et Balzac font plusieurs incursions dans le roman de Marcel Proust, selon des modalités similaires. Il est dès lors permis d’en établir une typologie pour comprendre l’origine d’une Recherche qui, en tournant les pages d’autrefois, s’est enfin trouvée.
Palimpsestes
11En adoptant la perspective la plus large, on observe que Proust exploite les vertus du palimpseste à l’intérieur d’une trame où les noms propres se suivent et ne se ressemblent pas. La Recherche est un annuaire, une cathédrale onomastique, ce que suggère Jun Ikeda dans sa conclusion générale en admettant que « de nombreux autres développements [sont] possibles » (p. 213). En outre, « les quatre cas étudiés ne suffisent pas pour synthétiser la nature des références littéraires » qui orientent ses efforts (p. 216). Contrebalancés par l’index, à la fin de l’ouvrage, ces aveux sont symptomatiques de la prolifération des auteurs et des autrices qui jalonnent l’existence et la production proustiennes. À la « stratification des influences […] reçues par Mme de Guermantes » répond l’éreintant feuilletage d’une épopée bibliophile qu’il nous appartient de forer, armée de nos réminiscences, jusqu’aux profondeurs du Panthéon (p. 162).
Les porte-voix
12Le rhizome qui alimente l’efflorescence de La Recherche est étoffé par des porte-voix, des personnages auxquels le créateur prête les contours de ses collègues. La grand-mère, par exemple, « choisit des phrases spirituelles adéquates à la scène » qui se joue, tandis que madame de Sévigné lui colle à la peau (p. 49). Ici, l’intertexte mute en gémellité : Proust donne corps à un savoir relayé par ses acteurs. Parallèlement, le grand-père apprécie Saint-Simon, si bien que le narrateur est le fruit de deux intellectuels dont il a le caryotype. Autour de lui, Charlus vante les prestiges de Victor Hugo, se compare à « Booz » (p. 123) et évoque la « Tristesse d’Olympio » car l’écrivain est moins un gage culturel qu’un art de vivre et de se donner à voir (p. 124). Brichot, lui aussi, utilise Balzac à des fins éthiques et cosmétiques : il soigne sa posture en restant « condamn[é] dans le rôle de l’universitaire dépourvu de talent » (p. 210). C’est pourquoi la culture littéraire dans À la recherche du temps perdu est avant tout un bouillon de culture remué par divers cuisiniers qui transforment les prosateurs en ingrédients nécessaires à la survie de l’espèce.
L’alchimiste
13Finalement, le roman de Proust est un alambic qui repose sur différentes stratégies. Pour Saint-Simon, Jun Ikeda note une dramatisation des citations et remarque que son vocabulaire envahit le cours des événements (p. 102). Pour madame de Sévigné, il faut décrypter la « citation silencieuse » et enquêter sur un discret fantôme qui ne se révèle guère aisément (p. 42). Hugo est plus explicite, Balzac est omniprésent, et notre alchimiste de jongler entre la miscibilité chorale et la distance lexicale pour coudre son canevas en distillant l’intégralité d’un épais répertoire. Le clin d’œil, la suggestion et le sous-entendu aiguisent la vigilance du lecteur plus ou moins suffisant, tributaire du degré de dissimulation des sources primitives : « Proust élabore une polyphonie qui [détaille] les […] aspects de l’engagement des hommes envers la littérature », un éventail agité par le vent d’une écriture qui se réenclenche, presque par miracle, sous les doigts de l’apprenti sorcier (p. 218).
14Les palimpsestes, les porte-voix et les manipulations alchimiques constituent les ficelles que tire Proust dans son vaste projet. Le célèbre bal des têtes2 qui clôt La Recherche devient un bal des têtes littéraire où toutes les phrases sont bonnes à prendre pour entrebâiller la chambre d’écho berçant le narrateur qui s’endort en rêvant aux anthologies de naguère.
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15Jun Ikeda s’est lancé dans une monographie qui dissèque la littérature au cœur d’un trésor littéraire. Son ouvrage offre un panorama représentatif de ce qu’est lire, pour Proust, de ce qui reste de quatre auteurs à la suite de leur mise en œuvre et à l’épreuve. Madame de Sévigné, Saint-Simon, Hugo et Balzac sont les membres d’un mausolée miniature exhumé par les expérimentations d’un romancier qui les fait sortir de terre en combinant les palimpsestes et les références. Cette résurrection implique des choix propres à la citation, au comportement, à la polyphonie, et entérine la richesse d’un monument qui s’échafaude sur les vestiges d’une mémoire plus que jamais mise à contribution.

