Acta fabula
ISSN 2115-8037

2026
Avril 2026 (volume 27, numéro 4)
titre article
Élie Génin

Débaragouiner la Mythistoire, un antiroman qui en vaut la peine

Unraveling Mythistory, an anti-novel well worth reading
Guillaume Des Autels, Mythistoire Barragouyne de Fanfreluche et Gaudichon, éd. Michèle Clément et Jean‑Charles Monferran, Paris : Société des Textes Français Modernes, 2024, 201 p., EAN 9782865033683.

1Alors qu’Alector ou le Coq de Barthélemy Aneau et Les Angoysses douloureuses d’Hélisenne de Crenne avaient eu droit à de solides éditions scientifiques à la fin des années 19901, avant de paraître en format poche dès le début de la décennie suivante2, la Mythistoire Barragouyne de Fanfreluche et Gaudichon restait le dernier des « romans humanistes3 » à n’avoir encore jamais fait l’objet d’aucune édition moderne. Il faut dire que la tâche était d’ampleur, tant la Mythistoire, malgré sa brièveté, résiste à l’interprétation. Aussi, l’édition que viennent d’en publier Michèle Clément et Jean‑Charles Monferran est-elle le fruit d’un long travail collectif : celui, bien sûr, de ces deux éminents seizièmistes, mais aussi d’un certain nombre de leurs étudiants et de leurs collègues. Dès 2010, Jean-Charles Monferran avait dirigé un mémoire consacré à l’édition du texte de 15784. En 2017, Michèle Clément, à l’occasion d’un séminaire de Master à l’Université Lyon 2, a fait « l’expérience d’une tentative d’édition de la Mythistoire avec le groupe des étudiants et étudiantes qui s’est risqué à ce jeu collectif, difficile et exaltant ». Il a finalement fallu que « bien des amis [viennent] à la rescousse » pour « reprendre ce chantier à ciel ouvert » (p. 9) et le mener à son terme : mentionnons Raphaël Cappellen et Romain Ménini, dont les travaux et remarques ont été abondamment mobilisés.

2Le texte est établi à partir de l’édition de 1572, la plus ancienne qui nous soit parvenue. Un long passage de l’introduction (p. 20-27) s’attache à montrer que l’adresse (« à Lyon, par Jean Diepi ») y est fausse, mais que celle-ci autorise, cumulée à d’autres indices, « l’hypothèse d’une première impression de la Mythistoire à Lyon peut-être par Jean Pidié, peut-être pour Temporal, ou du moins avec ses bois, vers 1553 ou 1554 » (p. 25). Un choix de variantes sémantiques tirées des trois autres éditions conservées (1574, 1575 et 1578) sont présentées en notes au fil du texte. L’orthographe originale est conservée, à l’exception des modernisations d’usage. N’est pas rendu, en revanche, « le travail de mise en page, d’ornementation et d’illustration » (p. 49), que le lecteur pourra toutefois retrouver, en s’aidant au besoin du « Tableau des gravures » en annexe (p. 171-173), dans les éditions de 1572 et de 1574, numérisées et accessibles en ligne5.

3Cette édition ne vise à vrai dire pas tant à la critique philologique qu’à l’élucidation du sens et des références d’un roman où « l’érudition la plus folle n’est jamais loin et se mêle sans heurts aux plaisanteries de la farce et du carnaval » (p. 43). En cela, l’écriture de Des Autels rappelle immanquablement celle de Rabelais, dans l’ombre duquel la Mythistoire a longtemps été cantonnée, depuis Étienne Pasquier qui ne voyait en l’auteur de ce « livre des fanfreluches » qu’un « Singe » de Rabelais (cité p. 20), jusqu’au récent Dictionnaire des poètes français de la seconde moitié du xvie siècle où la Mythistoire est qualifiée de « pastiche manqué » (cité p. 27). Il est temps de passer outre ces jugements de valeur. Oui, Des Autels s’inspire de Rabelais, à qui il dédie son livre (voir le dizain « À F. R. », p. 55-56), et c’est « assurément aux clients toujours friands de Rabelais et de ses mondes que s’adressent les éditeurs de la Mythistoire des années 1570 » (p. 26). Mais si « le divertissement dépend pour une part de la qualité de l’expertise qui permettra de débusquer les emprunts », il viendra aussi et surtout de la capacité du lecteur à « évaluer les écarts, distorsions, inversions que leur fait subir Des Autels » (p. 36). C’est à ce double geste d’identification des emprunts (à Rabelais, mais pas seulement) et de reconnaissance de « ce qui relève de la récriture libre et innovante » (ibid.) que Michèle Clément et Jean-Charles Monferran se sont adonnés, débaragouinant la Mythistoire pour la rendre à sa « docte simplicité » (p. 43).

Une étourdissante érudition

4Chaque page présente en moyenne un volume égal de texte et de notes de bas de page visant notamment à identifier et à expliquer les allusions, références et emprunts.

Le modèle rabelaisien

5Commençons par le plus évident : sont signalés les nombreux emprunts faits à Rabelais, en particulier aux deux premiers de ses Livres. Outre les correspondances dans la structure narrative, assez aisément identifiables, les éditeurs se sont attachés à repérer des emprunts lexicaux ou stylistiques, témoignant d’une lecture comparée très attentive des deux œuvres. Contentons-nous de citer une poignée d’exemples : l’expression culeter à double quarrillon (remuer du cul très vigoureusement), qui « décalque pour une femme une expression de Frère Jean destinée à Panurge » (p. 68) ; les Philosophes moriaulx, dont l’épithète serait, non pas une variante graphique de moraux, mais un néologisme forgé sur moria (la folie), faisant de ces Philosophes l’équivalent des « morosophes » du Tiers Livre (p. 72) ; l’adjectif magistronostral, que l’on trouve chez Rabelais sous la forme adverbiale magistronostralement, « faite sur magistri nostri pour tourner en dérision les docteurs de la Sorbonne qu’on appelait “nos maîtres” » (p. 73) ; l’expression estre en danger de faire la mort de Roland (mourir de soif), faisant référence au fait que Roland serait mort de soif à Roncevaux, et que l’on trouve déjà dans Pantagruel (p. 75) ; la rectification misogyne une bonne femme (chose bien rare), souvenir d’une remarque similaire dans le troisième chapitre de Pantagruel (p. 72) ; ou encore la formule Fanfreluche ha nom, où le mot fanfreluche désigne le sexe féminin, rappelant le comment a nom qui, chez Rabelais, est une périphrase euphémistique pour désigner le con (p. 89).

L’inspiration personnelle

6Jusqu’à tout récemment, la question de l’attribution de la Mythistoire, publiée anonymement, n’avait toujours pas été tranchée6. L’édition de Michèle Clément et Jean‑Charles Monferran devrait clore le débat, en montrant qu’« il n’y a pas la moindre raison pour remettre en cause » l’attribution à Des Autels « et, bien au contraire, les meilleures raisons du monde pour l’accréditer » (p. 15). Car la Mythistoire n’est pas qu’« une sorte de roman de chevalerie, évidemment parodique, et plus précisément burlesque » (p. 33), récrivant Pantagruel et Gargantua. C’est aussi un « campus novel » (p. 11) avant la lettre, dont la seconde moitié, centrée sur les études de Gaudichon, relèverait presque de l’autofiction, tant « la présence de Des Autels, de ses lieux de prédilection, de ses relations, de ses préférences se devine à d’infinis détails derrière chaque épisode » (p. 18‑19). Originaire de Croquelardie, région fictive derrière laquelle il est permis de reconnaître le Charolais de l’auteur, Gaudichon fait son droit à l’Université de Peu‑d’étude, que toute une série d’indices permettent d’identifier avec celle de Valence, où Des Autels étudia les lettres, la philosophie et le droit (p. 141, note 1). En outre, sur les plans lexical et stylistique, nombre de termes ou expressions sont des idiolectes propres à Des Autels ou aux milieux humanistes lyonnais qu’il fréquentait, à l’instar de l’hellénisme gelasin (fossette creusée par le sourire), forgé à Lyon dans les années 1550, et que l’on retrouve notamment dans L’Amoureux repos de Des Autels et dans le Livre de Vers liriques de son cousin Pontus de Tyard (p. 132, note 2). Dès lors, la connaissance de la biographie de Des Autels éclaire l’inventio d’un certain nombre de chapitres de la Mythistoire, en même temps que le récit offre, en retour, de possibles indices quant à la personnalité de l’auteur, notamment sa sensibilité religieuse. En effet, la Mythistoire « laisse entendre par moments des partis-pris évangéliques, voire une discrète apologie de la Réforme » (p. 44), comme dans l’épitaphe faite pour le père de Fanfreluche, dont le vers final (« Dieu le sauvera s’il luy plaist »), repris en anadiplose au début du paragraphe suivant (« S’il luy plaist, le bon Syre, il le mettra en son benoist Paradis »), pourrait être « une manière d’insister sur la “sola gratia” » de la théologie évangélique (p. 103, note 2).

Muses paillardes et légales

7Au fil du parcours universitaire de Gaudichon, inspiré du sien propre, Des Autels multiplie les allusions littéraires et juridiques. Certaines pages, en particulier au chapitre 14 (« Des Poëtes Françoys », p. 131-140), relèvent « de la critique littéraire la plus pointue (et souvent seulement compréhensible pour quelques happy few des années 1550) » (p. 43). Passant, entre Paris et Peu‑d’étude, par un Mont Hélicon transformé en vaste lupanar, Gaudichon, guidé par la putain Madame Calliopé, croise une série de poètes français contemporains qu’il incombe au lecteur de reconnaître derrière certaines périphrases, tel celui-ci qui « le premier ha delié la vraye Poësie, prisonniere chez les Grecz et Latins, pour luy donner liberté en France » (p. 135) ou celui-là à propos duquel Calliopé et Gaudichon discutent :

Dame scauriez vous cognoistre que ce peut estre ?
– Voy-là un fort honeste homme, dit Gaudichon.
– Si est vrayement, dit-elle, et qui parle bien mieux quand il veut. (p. 135)

8Si le lecteur pourra éventuellement comprendre de lui-même l’allusion à Maurice Scève et à sa Délie dans la première périphrase, il aura sans doute grand besoin de nos deux spécialistes de la poésie de la Renaissance, eux-mêmes aidés de Claire Sicard, pour voir que derrière le « fort honeste homme » se cache Mellin de Saint-Gelais (p. 135, note 1). Outre ce jeu d’allusions savantes, ce séjour parmi les « Poëtes Françoys » donne surtout à Des Autels l’occasion de louer ceux qu’il admire, et de régler ses comptes avec ses adversaires (au premier rang desquels, Barthélemy Aneau et son Quintil horatian), au point de faire de ce chapitre « un art poétique personnel » (p. 43), dont le cœur tiendrait dans ces répliques :

Laissons ceux là : qui sont ceux cy ?
– Ilz sont (dict Calliopé) ceux qui, suivants la proprieté de leur langage, donnent facilement à entendre leurs doctes conceptions à tout le monde.
– Voyla mes gens (dit-il) […]. (p. 138-139)

9La Mythistoire demande enfin, à qui veut en apprécier tout le sel, de solides connaissances in utroque jure. Débat juridique sur l’âge légal du mariage (chap. 4), querelles universitaires parisiennes (chap. 11), lectures de Gaudichon lors de ses études ès droits (chap. 15) et soutenance de thèse d’un de ses camarades (chap. 16) : tous ces épisodes « franchement satiriques […] font montre d’une étourdissante érudition » (p. 41), sentant « les notes de cours, les débats passionnés (et les blagues) des étudiants juristes de Valence » (p. 42). Ces nombreuses références juridiques, assez indigestes — sans mauvais jeu de mots — de prime abord (les personnages n’ayant de cesse de renvoyer, à grand renfort d’abréviations latines, à des chapitres du Digeste), sont remarquablement éclairées par les éditeurs, avec l’aide précieuse de Raphaël Cappellen et du Comment transcrire et interpréter les références juridiques (droit romain, droit canonique, droit coutumier) contenues dans les ouvrages du xvie siècle de Michel Reulos7. Et voilà que l’on se prend à s’amuser franchement de la « disputation publique des abbreviations legales ff. et §. et pourquoy l’on dit Digestum vetus, Novum, et infortiatum », opposant Gaudichon et ses collègues ! (p. 141)

10Finalement, l’« étourdissante érudition » de la Mythistoire n’a d’égale que celle de Michèle Clément et Jean‑Charles Monferran, qui sont allés jusqu’à lire Paume et tennis en France (xvexxe siècle) 8 pour tenter d’élucider le sens de l’expression « jouer sur les tecles à la paulme » (p. 109, note 2). Malgré tout ce qui a été accompli, le travail d’élucidation reste cependant à poursuivre, comme l’admettent humblement les éditeurs au terme de leur introduction (p. 45). Parmi les difficultés qui résistent encore, signalons : l’hypothèse selon laquelle le terme mythistoria pourrait avoir été usuel en latin dès les premières années du xvie siècle, qui demanderait à être vérifiée en « dépouill[ant] les textes néo-latins contemporains » (p. 33) ; l’expression sçavoir p, a, que fait, dont il n’est pas certain qu’il s’agisse d’une simple coquille pour b. a. (savoir b. a. que fait = savoir son b. a. ba), car les quatre éditions portent bien p, a (p. 134, note 2) ; ou le mystérieux Philosophe feu monsieur Polloniostome, pour lequel les éditeurs proposent bien quelques hypothèses, avant toutefois d’admettre que l’allusion leur reste obscure (p. 155, note 5).

Un roman libre et innovant

11Que l’on ne croie pas cependant que la Mythistoire n’est qu’un collage d’emprunts et de références érudites. Elle est d’abord et avant tout un roman, original et novateur, eu égard notamment à son traitement des personnages et de la narration.

Une histoire à hauteur d’hommes

12Plus encore que dans les chroniques rabelaisiennes, tout dans la Mythistoire est ramené « au réalisme le plus trivial » (p. 157, note 1). Fort éloignés des rois d’Utopie, tant par leur statut social que par leur taille, les personnages de Des Autels sont « à hauteur d’hommes et de femmes » (p. 39). Le récit prend ainsi pour cadre un dialogue entre Fanfreluche et son serviteur Songe-creux9, tandis qu’ils se rendent au moulin pour y moudre leur grain, n’oubliant pas chemin faisant de satisfaire à leurs besoins les plus naturels :

– Voyci beau lieu pour pisser, dy-je, voulez-vous descendre, Madame ? J’en ay grand’envie. Mon Quinault dresse les oreilles, et leve le groin comme une Truye qui va aux raves.
– Nous pisserons, dit-elle, souz le nez de vous, prou à la maison. (p. 65)

13Quant à Gaudichon, le voilà contraint, à l’occasion d’un long périple de Paris à Peu‑d’étude, de se nourrir à la façon des soldats écossais durant la guerre de Cent Ans, dont les pratiques alimentaires sont minutieusement décrites :

par faute de vivre, il se gouverna comme font les Escossoys, quand ilz vont guerroyer en Angleterre : si nous sommes dignes de croire le venerable Froissard, qui dit qu’ilz portent de la farine seulement, et ont une piece de cuyvre, laquelle ilz font chauffer, et puis sur icelle jettent de ceste farine desmelée avecq’ un petit d’eau : et usent de ce tartrillot. (p. 128)

14Pratiques de soldats peut-être, mais « point de guerre ni d’institution du Prince ici : la Mythistoire ne sera pas politique » (p. 39).

Une histoire du côté des femmes ?

15L’originalité du personnel de la Mythistoire tient surtout à l’importance accordée aux personnages féminins. Dès le titre, l’épithète Barragouyne, plutôt qu’elle ne renverrait à un langage incompréhensible, fait référence à la mythique lignée des Barragouins, ancêtres maternels de Fanfreluche. Mythistoire Barragouyne serait ainsi le titre d’« un roman de femmes », d’une chronique historique faite « du côté des femmes » (p. 34), à rebours de l’extrême masculinité des romans de chevalerie ou de la geste rabelaisienne. À la ligne agnatique de Pantagruel succède le matrilignage de Fanfreluche (p. 68), dont la mère, Bietrix, « ne craignoit homme vivant », ni « à faire un voyrre net, ny à boire vin » (p. 72), ni à répondre hardiment aux menaces d’un mari « en lisant son calepin d’injures » (p. 85). Et telle mère, telle fille. Mise au monde « bien plaisamment, tant que [sa] mere mesme en rioit de fine force » (p. 87) (là où, dans Pantagruel, Badebec mourait en couche), Fanfreluche, nommée ainsi parce qu’elle est née « le doigt entre les Fanfreluches de [son] chose » (p. 88), développe bientôt, dès l’âge de trois mois, le goût du vin et des grossièretés :

Car on ne m’eust pas dit, « ho », que je n’eusse respondu, « merde ». Je bailloy’ à chacun : « Voz fievres quartaines », sans oublier, « que vous puisse serrer ». J’appelloy’ tout le monde, voire mon pere mesme, « Bastard, fils de putain, cornard, coquu, meschant, brigand, larron ». (p. 93)

16La question du genre se pose ailleurs en termes de grammaire et de versification, quand Gaudichon et Calliopé critiquent vertement la notion de « e féminin » (pour parler du e caduc10), notamment employée par Aneau lorsqu’il reprochait à Du Bellay d’efféminer en Quintilie le nom de Quintil :

voicy arriver un maistre Pedant […] faisant la superstition de telz Grammatistes resveurs pour l’e imparfaict, qu’ilz appellent fœminin, comme si Claude, Antoine, Pierre, Pie, Helie, Hieremie, etc. n’estoient noms d’hommes. « Je te prie paovre haire de Quintil (puis que tu ne t’oses nommer autrement), n’ayes honte de t’appeller Quintilie, ou Quintile […]. » (p. 139‑140)

17Et la Mythistoire de se conclure par une dédicace « Aux Dames » (p. 165), où point toutefois une ironie certaine :

A l’honneur de vostre noble sexe (mes Dames) j’ay intitulé Fanfreluche et Gaudichon ceste mienne veritable histoire : mettant le nom de la Dame devant celuy de l’homme. Ne m’en sçavez-vous pas bon gré ?
La Femme est maistresse de l’homme,
Maintenant en mainte maison :
Pource si devant je la nomme
Encor’ ne suis-je sans raison.

18Aussi les éditeurs ne se risquent-ils pas à proposer de la Mythistoire une quelconque lecture féministe : le « jeu d’inversion » n’y remet « nullement en cause le discours ordinairement tenu sur les femmes chez Rabelais et ne fait même que l’accentuer » (p. 38‑39).

Une histoire empêchée

19C’est enfin par sa narration, « construite cul par-dessus tête » (p. 39), que la Mythistoire innove. Après un « Proesme » et un premier chapitre pris en charge par Songe-creux, celui-ci lègue la parole à Fanfreluche, qui fait état de sa généalogie, de sa naissance et de son éducation (chap. 2 à 8). Puis Songe-creux reprend son rôle de narrateur, estimant qu’il serait grand temps d’en venir à l’histoire des amours « d’icelle Dame [sa] maistresse avec son amy Gaudichon » (p. 105), à laquelle le lecteur est effectivement en droit de s’attendre, vu le titre du roman. Mais avant cela,

faut encores (deussiez-vous pisser vin-aigre), devant qu’entrer en matiere, vous faire sçavoir de l’estat de monsieur mon bon maistre le Capitaine Gaudichon. (ibid.)

20Dès lors, le récit de l’histoire d’amour promise n’aura de cesse d’être « empêché11 » :

Vrayement, je suis un fin homme, quand j’y pense : peu s’en faut que pour me vouloir trop haster de venir à ces chaudes amours de Gaudichon et Fanfreluche, je n’aye oublié trois cas notables advenus à Paris. (p. 115)

21Nous nous garderons de révéler si, oui ou non, quelque chose des amours de Fanfreluche et de Gaudichon finira par être révélé, laissant aux futurs lecteurs le plaisir de découvrir le dernier chapitre. Quelle qu’en soit la chute, ce schéma narratif paraît en tout cas annoncer celui de Jacques le Fataliste, au point que Michèle Clément avait jadis émis l’idée que Diderot aurait « pu lire la Mythistoire pour écrire son roman qui ne progresse qu’à côté de son objet12 ». L’hypothèse n’a pas été reprise dans la présente édition, faute de preuve tangible sans doute13. Qu’importe, à vrai dire, que Diderot ait lu ou non le roman de Des Autels ; une chose reste certaine, c’est que celui-ci a eu, quelque deux cents ans avant celui-là, l’idée d’un antiroman préférant, à l’écriture d’une aventure, les aventures de l’écriture. La Mythistoire mérite ainsi de retrouver pleinement la place qui est la sienne dans l’histoire littéraire, ce à quoi nous gageons que l’édition de Michèle Clément et Jean‑Charles Monferran ne manquera pas de contribuer. Nous prenant à rêver de voir la Mythistoire mise au programme de certains cours d’université, voire, dans la lignée des Angoysses douloureuses et de Pantagruel, des Agrégations de Lettres, nous refermons le livre… dont la quatrième de couverture nous ramène à la réalité : « 30 € ». Voilà un prix qui, malheureusement, nous semble encore un peu trop élevé pour permettre à ce petit volume de 200 pages en format poche de trouver un public aussi large qu’il le mériterait.