Acta fabula
ISSN 2115-8037

2026
Mars 2026 (volume 27, numéro 3)
titre article
Seongyoun Lee

Relire le canon à la lumière des approches postcoloniales

Rereading the canon from postcolonial perspectives
LEE Hyung-dae (dir.), 정전 형성의 논리 [Logique de la canonisation], Séoul : Somyoung, 2013, 512p, 9788956269092.

1『정전 형성의 논리』[Logique de la canonisation] est le résultat d’un travail de recherche collectif mené par une équipe de chercheurs et chercheuses, inscrit dans l’axe « Études comparatistes sur la culture de la formation du canon » à l’Université Korea. Dans la préface de l’ouvrage, Hyeong-dae Lee, directeur de l’ouvrage, présente le point de départ des réflexions menées par seize chercheurs : bien qu’une pluralité de textes soit toujours en concurrence pour accéder à la reconnaissance et qu’une logique de sélection et d’exclusion est constamment à l’œuvre, la canonisation n’en constitue pas moins un phénomène présent à toute époque et dans tout contexte. À cet égard, concernant les analyses sur la (dé)canonisation, l’ouvrage couvre une large étendue temporelle, qui remonte jusqu’à l’époque antique et médiévale, s’ouvrant aux civilisations de l’Asie, de l’Amérique latine et de l’Afrique, ainsi qu’à des corpus qui dépassent le champ de la littérature pour embrasser une conception large de la production textuelle.

2L’ouvrage pose la question des outils critiques à mobiliser et interroge la position que les non-Occidentaux peuvent ou doivent adopter face à une canonisation longtemps centrée sur l’Occident colonial moderne. Le présent compte-rendu se propose d’examiner les enjeux de la (dé)canonisation, dans deux contextes historiques particuliers de la Corée : la colonisation japonaise de 1910 à 1945 et la domination économique et culturelle des États-Unis, impossible à nier aujourd’hui et qui s’est intensifiée depuis la guerre de Corée (1950-1953) jusqu’à nos jours. Parmi les seize chapitres de cet ouvrage, l’analyse se concentrera sur trois articles particulièrement pertinents dans ce contexte.

3Dans un premier temps, Park Sang-jin s’attache à la notion de la « littérature mondiale » proposée comme l’une des voies possibles pour repenser le canon, avec l’ambition d’ouvrir la voie à une perspective pluriculturelle postcoloniale. Kang Sang-soon nous conduit ensuite dans la Corée des années 1920-1930, époque où les anciens romans coréens ont refait surface dans la dynamique des discours publics du pays colonisé. L’historien de la littérature coréenne met en lumière la manière dont un genre littéraire est intégré au canon ou en est exclu sous l’effet du discours dominant du colonisateur. Enfin, la dernière partie s’intéresse à la dimension pratique de l’enseignement du canon, en envisageant la possibilité d’intégrer la littérature philippino-américaine au programme de lettres anglaises des universités coréennes.

Pensées ludiques à l’horizon de « post »

4Park Sang-jin, spécialiste de la littérature italienne à l’Université des langues étrangères de Pusan, propose de concevoir le préfixe « post » des postthéories — telles que le postmodernisme, le postnationalisme, etc. — comme un horizon de pensée : un espace où rien de véritablement neuf ne surgit, mais où se déploient des pensées ludiques qui interrogent sans relâche la littérature dite « mondiale », tout en réactualisant, de façon sélective, des théories, des critiques et des positions dans le contexte contemporain1. Ce comparatiste coréen définit la littérature mondiale non pas comme une entité universelle — malgré l’eurocentrisme de la modernité —, mais comme un champ dynamique où les places singulières occupées par chaque littérature nationale et locale peuvent émerger comme autant d’« universels » au pluriel (p. 30). Selon lui, la littérature mondiale renvoie à la conscience selon laquelle toutes les littératures issues de territoires particuliers se traversent mutuellement, créant des fissures dans le schéma canonique : le non-Occident et l’Antiquité, longtemps relégués aux marges du canon, ne sont plus tenus de suivre le modèle de l’Occident et de la modernité érigés en centre et en norme canonique.

5Park prend l’exemple de Shin Chae-ho (1880-1936), historien et figure indépendantiste, auteur du roman Le Ciel de rêve, rédigé en 1916 et publié en Corée du Nord seulement en 1964. Durant la période coloniale japonaise, Shin Chae-ho s’inspire de Dante Alighieri qu’il érige en modèle d’écrivain-intellectuel engagé. L’ouvrage, composé de six chapitres, met en scène le protagoniste Han-nom, guidé par le général coréen Eulji Mundeok et le général chinois Yang-je qui participe à la guerre entre les deux pays tout en découvrant l’histoire de l’Antiquité coréenne. Au fil de son périple, il s’efforce de préserver son autonomie en suivant les conseils de Kang Gam-chan, afin de se défaire de la dépendance à l’égard des puissances étrangères ; à la fin du récit, il s’élève jusqu’au ciel pour rejoindre plusieurs grandes figures qui ont marqué l’histoire de la Corée. À travers ce roman, Shin Chae-ho propose l’éveil du peuple et la résistance comme réponse à la société coréenne souffrant de la domination japonaise. Park Sang-jin met cependant l’accent sur la transformation opérée par Shin : loin d’une simple imitation de La Divine Comédie, l’auteur coréen investit l’expression littéraire comme pratique de résistance. Une telle démarche, tout en restant enracinée dans le contexte spécifique de la Corée, ne sombre pas dans un nationalisme étroit (p. 94), une adaptation que Park Sang-jin interprète comme un « jeu » littéraire au sens large (p. 93).

La canonisation comme outil de résistance discursive

6Il est aisé d’observer que le processus de canonisation a contribué à légitimer le régime dominant, sur la voie de l’impérialisme et des velléités de mise en place d’une nation moderne. Kang Sang-soon, cependant, propose un usage plus large du terme « canonisation », qui permet de revisiter des discours construits en dehors du pouvoir institutionnel. Il envisage donc d’examiner les discours publics qui se développaient au sein des établissements d’enseignement privés, des journaux, des publications et des conférences ; dès lors, la « canonisation » désigne ici, une forme de résistance discursive face aux conditions imposées par le régime colonial.

7Ainsi, son approche consiste à remettre en question l’idée, longtemps répandue dans le champ des études de littérature coréenne, selon laquelle la canonisation des anciens romans coréens ne commencerait réellement à se constituer qu’au moment où certains textes seraient sélectionnés et enseignés à l’école, après avoir été approuvés par le ministère de l’Éducation à la suite de l’indépendance. Dans la perspective de Kang Sang-soon, en revanche, la canonisation se définit plutôt comme « un ensemble d’activités visant à faire émerger des patrimoines culturels dignes d’attention, à les répertorier et à en éclairer les valeurs et les significations historiques2 » (p. 218).

8Il convient de présenter d’abord le positionnement des anciens romans coréens en tant que genre littéraire avant l’époque moderne. À l’époque médiévale en Asie de l’Est, le système canonique — au centre duquel se situent les Écritures confucéennes, entourées des ouvrages historiques et la littérature chinoise codifiée — s’était stabilisé et se transmettait tel quel, laissant peu de place à la remise en question. Dans cette hiérarchie traditionnelle, le terme 소설 (sosŏl) désignait un « discours philosophique médiocre ou un recueil de récits historiques, assez négligeable, circulant parmi le peuple » (p. 219). Plusieurs formes narratives déjà préexistantes à l’époque moderne — telle que 소설 (sosŏl), 전기 (chŏn’gi), 패설 (p’aesŏl), 연의 (yŏnŭi) — sont regroupées sous le nom de 소설 (sosŏl) à l’aube de l’époque moderne, terme qui en est venu à désigner l’ensemble des récits fictionnels issus de l’imagination de l’auteur. Il importe de souligner que ces romans relevaient d’une culture marginale et populaire : par exemple,  옥루몽 (Okru mong), roman écrit en chinois, mais exclu du canon, qui circulait comme culture marginale parmi les hommes de la classe supérieure, tandis que 춘향전 (Ch’unhyang chŏn), roman rédigé en hangeul — l’alphabet coréen créé et promulgué par le roi Sejong en 1443 —, était lu par les femmes des classes aisée ainsi que par un lectorat populaire.

9Dans les années qui précèdent la conclusion du traité d’annexion entre la Corée et le Japon en 1910, les anciens romans coréens sont réévalués par les intellectuels du pays. L’élite, y découvrant la capacité de mobiliser une révolution politique venue d’en bas, s’est efforcé de réintégrer ces œuvres jusque-là reléguées aux marges du canon, afin de leur conférer une place légitime, répondant à l’exigence de construire une nation coréenne moderne. Confrontés à la menace de perdre la souveraineté au profit du Japon, les intellectuels ont reconnu dans ces romans un genre littéraire favorable à véhiculer la conscience du citoyen moderne. Rédigés en hanguel, langue vernaculaire par opposition au chinois employé par les classes lettrées, ces romans se sont largement diffusés parmi des Coréens issus de divers milieux sociaux, notamment les femmes et les ouvriers, jadis perçus comme incapables de participer au changement politique.

10L’essentiel de son propos réside dans la mise en lumière du rapport antagoniste entre le nationalisme culturel coréen et les Études coloniales coréennes menées par le Japon, tel qu’il s’inscrivait dans la dynamique des discours publics du territoire colonisé. Dans les années 1910, les intellectuels coréens se sont lancés, souvent avec hâte et parfois avec ferveur, dans la poursuite de la modernité occidentale et sa promesse de gloire. Cependant, au lendemain de la Première Guerre mondiale, certains d’entre eux ont de nouveau tourné leur regard vers des traditions oubliées, y cherchant un moyen de sortir de la crise de souveraineté et de l’exploitation subie par le peuple coréen. Ils se sont alors engagés dans la voie du nationalisme culturel au tournant des années 1920. Le pouvoir colonial japonais a institué, en 1926, à l’Université impériale de Kyungseong (ancien nom de Séoul), un enseignement consacré à la langue et à la littérature de la dynastie Joseon (1392-1910) puis a lancé le programme du « 조선연구 » (Chosŏn yŏn’gu, Études coloniales coréennes). Face à ce programme, un premier groupe d’universitaires coréens s’est réapproprié une manière d’envisager l’histoire littéraire, tout en refusant la perspective coloniale et l’orientalisme véhiculés par les enseignants japonais ; ils ont pris l’initiative de constituer le « 조선학 » (Chosŏn hak, « Études nationales coréennes »). Kim Tae-joon, par exemple, a publié en 1933 『조선소설사』[L’Histoire du roman coréen à l’époque de Joseon] et a affirmé qu’en s’écartant de la critique rigide et en observant les œuvres de plus près, on découvrait un nombre incalculable de textes dignes d’intérêt. Il a ainsi proposé de réévaluer ces textes — longtemps critiqués pour leur moralisme féodal et leur déterminisme du destin — selon une approche plus équitable, c’est-à-dire en tenant compte des conditions historiques de l’époque.

11C’est d’abord l’intérêt porté aux classiques, né d’un scepticisme à l’égard de la modernité occidentale, qui a permis d’aborder les anciens romans coréens comme objet d’étude de la littérature nationale, à la lumière de leur contexte historique, et de les réhabiliter en tant que patrimoine de la culture coréenne. Kang Sang-soon n’hésite cependant pas à révéler que le « 조선연구 » (Chosŏn yŏn’gu, « Études coloniales coréennes ») a paradoxalement, contribué à susciter cet intérêt :

Certains critiqueraient que la relation entre le « 조선연구 » [Études coloniales coréennes ] et le « 조선학 » [Études nationales coréennes] ne relèverait que d’une opposition superficielle, alors qu’elle cacherait en réalité une forme de complicité latente. Il faut néanmoins constater que, dans une autre perspective, l’impérialisme et le postcolonialisme qui en découlent se trouvent en réciprocité contradictoire, comme la résistance est toujours dirigée contre la domination et, inversement, la domination vise également une forme de résistance (p. 251)3.

12Kang Sang-soon a montré que la canonisation pouvait être réappropriée par une nécessité intérieure, en tant qu’outil de résistance discursive contre la logique coloniale. Ses observations sur la réciprocité contradictoire entre l’impérialisme et le postcolonialisme, révèlent, en particulier, une autre manière de réécrire l’histoire de la littérature coréenne. Kang assume ce paradoxe inconfortable tout en refusant les deux écueils : l’historiographie coloniale et le révisionnisme historique d’un côté, et le chauvinisme national de l’autre. Il nous invite à prêter attention aux formes de canonisation qui s’opéraient en dehors du cadre institutionnel et universitaire, au sein de micro-discours publics issus de la culture populaire.

Vers le canon « local »

13Le dernier chapitre de l’ouvrage invite les Philippines et la littérature philippino-américaine dans le débat autour de la canonisation : la Corée et les Philippines partagent en effet une expérience coloniale ; la première ayant été colonisée par le Japon, tandis que les secondes l’ont été successivement par l’Espagne puis par les États-Unis. Les deux pays demeurent aujourd’hui encore marqués par l’influence de la néocolonisation américaine. Ki Hyun-joo s’intéresse à l’intégration du corpus postcolonial au programme de la littérature anglaise, en particulier, dans les universités de petite ou moyenne taille situées en dehors de Séoul. Elle propose, dès lors, de construire le canon « local », un concept inspiré de Bobby Fong. Dans l’article intitulé « Local canons : Professing Literature at the Small Liberal Arts College », l’ancien président d’Ursinus College présente la possibilité d’intégrer la littérature appalachienne dans le cursus de l’université de Kenturcky, où plus de 80% des étudiants sont originaires de cette région. En s’appuyant sur son argument, Ki Hyun-joo définit plus concrètement le canon local : la liste des textes littéraires susceptible d’être adoptée par plusieurs universités situées dans un même environnement géographique et partageant des conditions similaires (p. 485).

14Son argumentation repose sur deux mutations majeures auxquelles les universités coréennes sont aujourd’hui confrontées. La première tient à la baisse de la population étudiante, conséquence directe de la chute du taux de natalité au cours de la dernière décennie en Corée : malgré la nécessité d’introduire les théories et les critiques littéraires émergeantes, le nombre restreint d’enseignants et les financements limités freinent leur mise en œuvre. La seconde relève de l’évolution du profil et de la composition socioculturelle des étudiants : dans les régions extérieures à la capitale, la population étudiante compte un nombre croissant d’enfants de femmes immigrées mariées à des hommes coréens, parmi elles, les Sino-Coréennes, les Chinoises, les Vietnamiennes et les Philippines constituent les groupes les plus nombreux. Dans ce contexte, la professeure de littérature anglaise, anticipant les transformations à venir dans le paysage universitaire coréen hors de la capitale, attire l’attention sur un point essentiel : la « lecture à rebours » (p. 490) est sollicitée lorsque des textes de littérature ethnique, ancrés dans les origines nationales ou culturelles des migrants, sont intégrés au programme. Autrement dit, il ne s’agit pas de reconfirmer l’idéal du multiculturalisme — fondé sur l’hypothèse d’une coexistence harmonieuse de valeurs plurielles — mais de mettre en lumière les dispositifs idéologiques qui distribuent, de manière inégale, le pouvoir et les ressources en fonction des différences, ainsi que les contradictions qui leur sont inhérentes (p. 490). Si l’on pousse plus loin cette problématique, la société coréenne ne devra pas détourner le regard des critiques portant sur les nouvelles configurations de domination interne, telles qu’elles émergeront dans les œuvres écrites en coréen par de futurs écrivains philippino-coréens.

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15『정전 형성의 논리』[Logique de la canonisation] invite à envisager, à différents échelons — local, national, territorial, jusqu’à l’international — des approches postcoloniales dont la diversité dépend autant des conditions discursives et historiques que d’une certaine cohérence, à moins qu’elles ne réactualisent sans cesse leurs enjeux face aux multiples formes du pouvoir dominant. Dans cette perspective, un prolongement potentiel consisterait à examiner de plus près la dynamique des discours postcoloniaux en Asie de l’Est, indissociablement liée au processus de construction de la nation moderne, en opposition à l’Occident.