Acta fabula
ISSN 2115-8037

2026
Mars 2026 (volume 27, numéro 3)
titre article
He Yugao et Ni Zeng

Nationalisme sous l’œil des critiques

Nationalism through the Critics’ Lens
He Yugao, 中国后殖民批评的反对派研究 [L’étude des opposants à la critique postcoloniale en Chine], Beijing : China Social Sciences Press, 2022, p. 27-31, EAN 9787522709109.
Texte traduit par : Ni Zeng

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1Dans les débats postcoloniaux en Chine, le terme de « nationalisme » apparaît moins comme un concept stabilisé que comme une catégorie polémique, mobilisée pour disqualifier certaines positions intellectuelles. Plutôt que d’en proposer d’emblée une définition normative, ce texte se concentre sur les usages concrets de cette accusation et sur les enjeux qu’elle recouvre dans le champ intellectuel chinois contemporain.

2[…] Une question s’impose : à quel type de nationalisme ces détracteurs font-ils référence ? Quels en sont les attributs et les effets sociaux qu’ils lui prêtent ? Pour y répondre, il importe d’examiner avec attention la logique interne de leurs arguments, tout en replaçant ces prises de position dans un cadre socio-culturel plus large.

3La réception de la critique culturelle tiers-mondiste1 en Chine est significative. Dans un article de 1990, Meng Fanhua2 soutient la théorie de Fredric Jameson sur les littératures du tiers-monde, tout en mettant en garde contre l’enfermement idéologique. Selon lui, l’histoire a montré que nationalisme, régionalisme et racisme mènent à la stagnation culturelle, et que seul l’échange interculturel et l’ancrage dans les forces progressistes favorisent le développement3. Or, cette mise en garde dévoile une tension propre au paradigme postcolonial : l’insistance sur la dichotomie tiers-monde/premier monde risquait de raviver des réflexes nationalistes, poussant même les partisans de la critique postcoloniale à se distancer de l’essentialisme nationaliste.

4Zheng Min4 critique explicitement le tiers-mondisme, sans mentionner son développement chez les intellectuels postcoloniaux chinois. Elle redoute que la théorie de Jameson nourrisse un nationalisme illibéral, ravivant l’opposition entre indigène et occidental, ainsi qu’entre la Chine et l’étranger. Cette crainte porte aussi sur l’exclusion de la culture bourgeoise et de la civilisation occidentale, comme durant la Révolution culturelle, ce qui freinerait le développement harmonieux de la culture chinoise5. En liant systématiquement sentiments nationaux et opposition Orient/Occident, elle anticipe une résurgence des réflexes de fermeture. Sur la civilisation occidentale, elle reprend la vision de Gu Hongming6, opposant modernité commerciale et tradition classique, signe d’un conservatisme culturel sans adhérer au nationalisme illibéral.

5Dès 1995, Xu Ben7 formule une critique incisive du postcolonialisme chinois, dénonçant dans Twenty-First Century puis dans un ouvrage continental, son alignement sur la rhétorique du nationalisme officiel, en particulier chez Zhang Yiwu8. Sous prétexte de critiquer l’impérialisme, ce discours ignore les violences locales, ce qui suggère une collusion implicite entre pouvoir politique et intérêts commerciaux. Il emprunte les termes de la critique occidentale, mais en trahit l’esprit : au lieu d’interroger les mécanismes concrets de domination, il exalte une localité abstraite. Contrairement au cas indien, où l’analyse visait à la fois les oppressions coloniales et nationales, la version chinoise reste aveugle aux rapports de pouvoir internes, réduisant la critique à une contestation purement symbolique9.

6Les critiques qui reprochent au postcolonialisme chinois une dérive nationaliste l’associent généralement au nationalisme officiel. Il convient donc d’en analyser les ressorts. Tel que défini par Benedict Anderson dans Imagined Communities, ce nationalisme fut une stratégie des États pluriethniques du xixᵉ siècle pour canaliser un sentiment populaire incontrôlable. Dépourvus de légitimité ethno-nationale, ces régimes forgèrent une appartenance fictive à une communauté dominante, imposant une homogénéisation contrainte selon le principe : « une nation, une culture, un État ». De la russification tsariste au macaulayisme10 britannique, ces politiques marginalisaient les identités minoritaires et instituaient une oppression symbolique.

7Xu Ben distingue le nationalisme chinois d’une domination ethnique à la Anderson, le décrivant comme une construction centralisée orchestrée par l’État. Il souligne chez Zhang Yiwu l’occultation des violences internes au profit d’une rhétorique anti-impérialiste, et y voit une dérive du postcolonialisme chinois : transformé en contestation symbolique, il perd sa portée critique. Xu déplore que certains intellectuels, en s’intégrant aux institutions, légitiment les discours qu’ils prétendaient déconstruire, trahissant ainsi leur vocation critique. La notion de « nationalisme officiel » résonne ici avec certaines lectures occidentales du nationalisme tiers-mondiste, perçu comme un écran idéologique dissimulant les carences de l’État sous les traits d’un protectionnisme identitaire et d’un chauvinisme culturel, exaltant les traditions locales tout en externalisant les antagonismes11.

8Feng Lin12 met en lumière les limites structurelles de la réception déconstructionniste en Chine : loin de déconstruire les binarismes tels qu’Occident/Orient ou modernité/tradition, celle-ci se limite à les inverser sans en interroger les fondements. Ce renversement partiel inscrit le postcolonialisme dans un cadre nationaliste, voire étatiste, où il devient un instrument de légitimation. Dès lors, dans un contexte où le nationalisme structure l’affect collectif, toute tentative critique tend à être absorbée, vidée de sa radicalité et redirigée contre l’individualisme et la pluralité13. La pensée critique finit ainsi par se confondre avec l’imaginaire autoritaire qu’elle prétendait subvertir, ce qui rejoint le constat formulé par Xu Ben.

9Cette critique trouve un écho dans les polémiques autour du cinéma chinois. L’émotion nationaliste y est souvent mobilisée pour disqualifier les critiques des films de Zhang Yimou14. Dans Dushu, Dong Leshan15 avance que ces attaques relèvent moins d’un jugement esthétique que d’un réflexe identitaire, mettant en évidence une réticence à exposer une image négative de la Chine à l’international. Il y lit une forme de refus de « laver son linge sale en public », symptôme d’un nationalisme blessé fondé sur la volonté de préserver la grandeur de la civilisation chinoise.

10Dong inscrit cette posture dans une dynamique qu’il nomme « occidentalisme16 » (« 西方主义 », p. 22), fruit d’une modernité marquée par la recherche d’efficacité, le déficit de discernement critique et une soumission affective à la culture occidentale. Cette attitude, oscillant entre adhésion naïve et rejet viscéral, traduit une frustration identitaire et un ressentiment face à la perte de la supériorité civilisationnelle17. Ainsi, l’émotion nationaliste ne constitue plus une revendication de dignité, mais manifeste une blessure narcissique qui bloque toute réception critique et sereine de la modernité occidentale. Cette analyse sera approfondie par d’autres intellectuels.

11Une critique plus incisive des réactions nationalistes se retrouve chez Hao Jian18, qui les qualifie de nationalisme culturel illibéral, voire de « gémissements du syndrome des Boxers19 » (« 义和团的呻吟 », p. 22). Cette formule dénonce la propension à transformer toute critique extérieure en rejet viscéral, parfois violent, présenté comme une résistance légitime20. Il y décèle un réflexe irrationnel, nourri de schémas féodaux et de croyances archaïques.

12Hao Jian identifie plusieurs déclinaisons récurrentes de ce nationalisme : l’obsession à dénoncer l’hégémonie occidentale sans reconnaître l’existence d’un fonds esthétique partagé ; une lecture idéologique du rêve américain, vidée de toute interrogation sur ses valeurs constitutives ; enfin, l’exaltation d’une identité nationale essentialisée, déconnectée des dynamiques sociales contemporaines21.

13En somme, le nationalisme culturel illibéral se manifeste comme une exaltation exclusive de la spécificité nationale, au détriment de l’universalité esthétique. Dès 1992, Zhaxi Duo22 dénonçait cette dérive dans Dushu, reprochant aux lectures postcoloniales des films de Zhang Yimou de subordonner l’art à une grille idéologique rigide. Cette critique a été approfondie par d’autres chercheurs. Gu Weili23, par exemple, souligne que ces lectures réduisent l’œuvre de Zhang à un simple symptôme de l’hégémonie culturelle, occultant sa singularité esthétique. Selon elle, cette approche élude volontairement la dimension artistique, au nom d’une cohérence idéologique, compromettant ainsi la compréhension du phénomène Zhang Yimou24.

14La critique postcoloniale est parfois accusée de biais méthodologique : certains analystes appliquent des schémas idéologiques figés, sélectionnant les éléments qui les confirment. Toute œuvre chinoise valorisant des traditions locales, primée à l’étranger ou influencée par des formes occidentales, est alors lue comme une auto-orientalisation. Cette grille traduit une hyper-réactivité identitaire, révélatrice d’un sentiment d’insécurité culturelle persistant face à la mondialisation25.

15En ce sens, le « nationalisme illibéral » désigne une posture qui, en absolutisant l’identité nationale, rejette les valeurs universelles et subordonne l’esthétique à l’idéologie. Cette critique s’ancre dans un humanisme kantien, fondé sur l’universalité du jugement esthétique. Elle interroge aussi la nature des idéologies à l’œuvre : s’agit-il d’un legs colonial ou de séquelles de la Révolution culturelle ? Pour beaucoup, c’est cette dernière, plus insidieuse26, qui continue d’orienter en profondeur les représentations27.

16Dans les débats sur le caractère national chinois28, Feng Jicai29 et Liu He30 sont souvent accusés de nationalisme illibéral. Commentant un texte de Feng, Chen Shuyu31 reconnaît la valeur du postcolonialisme comme outil critique, mais critique son instrumentalisation pour discréditer la conceptualisation du caractère national par Lu Xun32. Il dénonce la tendance à opposer identité nationale et modernité, aboutissant à un rejet systématique des influences extérieures. Des slogans tels que « le xxie siècle sera celui de la culture confucéenne » relèveraient d’un imaginaire nationaliste déformé33. Le nationalisme illibéral se manifeste ici comme une fermeture à la modernité et aux apports étrangers.

17Dans une veine proche, Liu He reproche à Arthur Smith son essentialisation du caractère chinois. Tao Dongfeng34 lui répond que l’abstraction est inhérente au langage et que la qualifier d’essentialiste reflète un affect nationaliste défensif, compromettant la rigueur de l’analyse35. Le nationalisme se donne alors comme un affect belliqueux, qui brouille la réception critique du postcolonialisme et alimente ses détournements idéologiques.

18Dans cette perspective, Yang Zengxian36 reproche à Liu He d’entretenir un nationalisme illibéral, symptôme d’une incapacité à se détacher réellement du caractère national chinois. Selon lui, à l’instar de Lu Xun, le véritable intellectuel patriote doit allier introspection, lucidité et humilité critique37. Deux formes opposées du nationalisme se dessinent : l’une, fermée et idéologisée, refuse toute reconnaissance des faiblesses internes et déforme les discours étrangers dans une rhétorique rappelant les excès de la Révolution culturelle ; l’autre, lucide et ouverte, transforme la critique de l’Autre en exigence d’auto-transformation.

19Cette dichotomie dévoile que le nationalisme illibéral repose sur une arrogance défensive nourrie d’une insécurité identitaire. En opposant un nationalisme authentique et modeste à un nationalisme factice et orgueilleux, Yang propose une typologie heuristique : seul un patriotisme fondé sur l’humilité témoigne d’une réelle assurance culturelle, tandis que son contraire, xénophobe et rhétorique, dissimule un malaise identitaire sous les apparences du patriotisme. Cette posture s’inscrit dans l’idéal critique des élites éclairées du Tiers-Monde.

20Tao Dongfeng, en analysant le discours de l’« aphasie discursive chinoise » (« 失语论38 », p. 23), souligne que certaines postures postcoloniales reconduisent, voire exacerbent, une vision essentialiste de la culture nationale. Ce glissement vers un nationalisme illibéral repose sur une absolutisation identitaire, dont les ressorts idéologiques rappellent à la fois le colonialisme classique et un antagonisme néo-orientaliste entre l’Est et l’Ouest. Cette forme de nationalisme inverse l’orientalisme en exaltant une essence culturelle figée, où chauvinisme et patriotisme se nourrissent d’une fascination pour une tradition immuable39.

21Tao en critique l’illusion essentialiste, génératrice d’une lecture conflictuelle du monde et d’un rejet systématique des théories occidentales perçues comme intrusives. L’appréciation esthétique y est subordonnée à une grille idéologique excluant toute universalité, fondée sur l’idéal d’une tradition chinoise pure, dont les tensions internes sont éludées. Ce déplacement vers un dualisme Chine/Occident entrave une analyse fine des rapports de pouvoir, engendrant soit un nihilisme culturel, soit une posture binaire où l’exclusion de l’Autre devient norme. Cette « aphasie », omniprésente dans les milieux littéraires, réactive une sensibilité nationaliste latente, limite la portée critique et compromet l’élaboration de théories esthétiques réflexives et transversales.

22Les théories de l’« aphasie » et de la « reconstruction » traduisent le climat nationaliste qui imprègne les débats théoriques des années 1990, focalisés sur la résistance à l’hégémonie occidentale ou la revitalisation de la tradition chinoise, au détriment d’une réflexion sur les conditions d’un développement théorique autonome. Ce glissement reconfigure les positionnements intellectuels, les cadres critiques et les engagements épistémiques40. Pour Tao, ériger la valeur nationale en critère suprême revient à nier la pluralité des régimes de valeurs, au risque de compromettre l’équité critique et freiner le progrès du savoir.

23Adoptant une posture plus nuancée, Zhao Yong41 plaide pour dépasser les clivages artificiels entre Chine et Occident, ainsi que les replis nationalistes irréalistes. Il appelle à une ouverture fondée sur l’humilité, la bienveillance et une confiance sereine42, seules à même de dissiper l’hostilité envers l’Autre et de surmonter l’insécurité identitaire sous-jacente.

24Dans cette optique, Xiong Yuanliang43 voit dans l’aphasie discursive le symptôme d’un nationalisme critique nourri de ressentiment culturel, minant la rigueur théorique et la lucidité analytique. Cette posture, oscillant entre archaïsme et modernité, sinocentrisme et occidentalisation, trahit un malaise identitaire44 incompatible avec les exigences de modernisation et d’émancipation intellectuelle. Le nationalisme s’y manifeste comme un repli, défini par le rejet des cultures étrangères, tandis que d’autres positions ne font souvent qu’en radicaliser les ressorts45.

25Il est révélateur que les partisans de l’aphasie discursive s’efforcent systématiquement d’en dissocier toute connotation nationaliste ou repli culturel. Cao Shunqing46 souligne ainsi la nécessité de distinguer la sinisation de la théorie littéraire occidentale des revendications nationalistes47, tandis que Chen Xuehu48 prend soin de se démarquer de tout conservatisme. D’autres chercheurs, tout en s’inscrivant dans cette problématique, récusent explicitement toute fermeture identitaire49.

26Face aux discours de Zhang Yiwu et Wang Yichuan50 sur la « sinitude51 » (« 中华性 », p. 24), Hao Jian les associe à un nationalisme culturel qu’il perçoit comme le signe d’une immaturité propice à la confrontation sous couvert de bonne intention. Reconnaissant la nécessité de questionner l’hégémonie occidentale, il rejette les oppositions stériles, affirmant que le développement culturel repose sur l’intégration plutôt que sur l’affrontement. Loin d’être menaçant, le processus d’altérisation constitue, selon lui, une condition de toute évolution. Il considère par ailleurs que l’idée d’une occidentalisation totale relève du fantasme produit par le discours de résistance, tandis que la notion de « sphère culturelle chinoise52 » (« 中华圈 », p. 24) incarne une illusion de centralité. Contre cette posture, il plaide pour une ouverture lucide fondée sur l’apprentissage et l’humilité53, défendant une vision éclairée de l’interaction interculturelle.

27Pour Tao Dongfeng, la sinitude repose sur une conception essentialiste de l’identité culturelle. Tout en mobilisant un cadre postmoderne et postcolonial censé déconstruire l’eurocentrisme, elle engendre paradoxalement un nouveau récit nationaliste, reconduisant la logique binaire Chine/Occident. Ce discours, qui prétend rompre avec les grands récits, en recompose un autre : celui d’une sinitude centrale, fondée sur un sinocentrisme réactualisé sous des apparences critiques. Ainsi, des théories anti-essentialistes sont reprises en Chine pour légitimer un sinocentrisme d’apparence renouvelée.

28Dans le contexte de la mondialisation, l’idée d’une identité culturelle nationale pure apparaît irréaliste. Si les différences persistent, elles ne sauraient justifier l’affrontement. Absolutiser l’authenticité conduit à une impasse axiologique et attise les tensions internationales54, renforçant la nécessité d’ouverture et d’inclusivité contre toute logique de repli.

29L’analyse des débats montre que les critiques du nationalisme dans les discours postcoloniaux chinois ne reposent pas sur une définition unifiée, mais sur une série d’accusations hétérogènes […]. Trois axes majeurs en ressortent. D’abord, une tendance à l’enfermement identitaire : conception essentialiste de la culture, exaltation d’une singularité nationale opposée à l’universalité de l’art, et effets psychologiques du nationalisme — arrogance, repli, méfiance envers l’Occident — traduisent une posture fermée et xénophobe.

30Ensuite, le rejet de la modernité. Cette dimension, bien que rarement exprimée de manière explicite, constitue un enjeu fondamental. Dans la polarité Chine/Occident, Tradition/Modernité, les opposants perçoivent l’antimodernité comme l’objet réel de la critique, tandis que le nationalisme n’en serait que la manifestation visible. Ainsi, ces deux notions se confondent, et le nationalisme est vu comme le symptôme d’une résistance à la modernité.

31Enfin, l’alignement sur le pouvoir marque l’abandon de la posture marginale propre à l’intellectuel critique. Traditionnellement, celui-ci se tient à distance des logiques de pouvoir pour préserver son autonomie. En se rapprochant du discours nationaliste officiel, le postcolonialisme chinois semble épouser une position favorable au pouvoir, au risque de reproduire des schémas ayant restreint les libertés individuelles. Dans ce contexte, il est impératif que l’intellectuel maintienne sa distance critique.

32Ces trois dimensions révèlent que le nationalisme implicite dans la critique postcoloniale sert d’instrument de légitimation au pouvoir. Inscrit dans une tradition de fermeture, ce discours risque de freiner le processus de modernisation, justifiant la sévérité des reproches formulés par les détracteurs.