Acta fabula
ISSN 2115-8037

2026
Mars 2026 (volume 27, numéro 3)
titre article
Camille Joubert

Cartographier la pensée critique latino-américaine : enjeux et perspectives du Diccionario de términos críticos de la literatura y la cultura en América latina

Dictionary of Critical Terms in Latin American Literature and Culture
Beatriz Colombi (coord.), Diccionario de términos críticos de la literatura y la cultura en América Latina, Buenos Aires : CLACSO, 2021, 558 p., EAN 9789878130309.

1Le Diccionario de términos críticos de la literatura y la cultura en América Latina1 [Dictionnaire des termes critiques de la literatura et de la culture en Amérique latine], coordonné par Beatriz Colombi2 depuis l’Université de Buenos Aires, rassemble quarante-trois entrées développant des articles aux thématiques variées et transdisciplinaires, visant à esquisser les contours d’une cartographie critique de la littérature et de la culture du continent. Chaque article est rédigé par un spécialiste — chercheurs, essayistes ou écrivains — contribuant à la richesse et à la diversité des approches. L’ouvrage s’ouvre sur une introduction de Beatriz Colombi exposant les fondements du projet : le dictionnaire se veut un outil de centralisation théorique et méthodologique, articulant concepts, mots-clés et phénomènes culturels à l’origine de notions centrales pour l’analyse en sciences humaines et sociales, depuis une perspective spécifiquement latino-américaine. Derrière ce projet ambitieux apparaît la nécessité de s’interroger sur les limitations et les potentialités — communes ou différenciées — des diverses aires culturelles du continent. Ces dernières décennies, différents tournants théoriques et épistémologiques ont ouvert la voie à de nouveaux débats, donnant naissance à un vocabulaire analytique renouvelé, apte à qualifier des objets de recherche inédits ou inexplorés auparavant.

2Le choix de la forme du dictionnaire répond d’ailleurs à ce besoin de rassembler un grand nombre d’articles sans imposer une uniformité stricte d’une entrée à l’autre, tout en favorisant le dialogue entre les contributions. Les connexions entre les articles sont d’ailleurs rendues visibles par des renvois entre parenthèses aux entrées associées, renforçant ainsi la cohérence d’ensemble. En circulant d’une discipline à une autre — de la philologie, à la stylistique en passant par la sociologie — au gré des courants de pensée de ces dernières décennies — structuralisme et poststructuralisme, études post et décoloniales —, le dictionnaire rassemble les concepts et les interrogations théoriques soulevant les débats sur la légitimité du discours selon son lieu de production.

3Afin de restituer la richesse et la variété des contributions réunies dans ce dictionnaire, nous avons choisi de présenter huit articles regroupés autour de trois grands axes. Nous commencerons par explorer les textes qui questionnent l’identité latino-américaine à travers les oppositions héritées de la colonisation européenne, car c’est à partir de ce rapport fondateur que se sont construites nombre de représentations du continent. Ce constat nous conduira ensuite vers un deuxième ensemble d’articles cherchant à dépasser cet héritage en présentant les concepts capables de rompre avec la grille de lecture occidentale et ouvrir la voie à une réflexion ancrée sur l’expérience latino-américaine. Enfin, cette quête d’autonomie intellectuelle nous conduit à considérer les efforts d’affirmation créatrice et de mise en avant de catégories originales pour penser la culture depuis l’Amérique latine elle-même.

Héritages et dichotomies coloniales

4L’histoire latino-américaine s’est d’abord écrite sous le signe de catégories imposées par la conquête européenne. Des oppositions fondatrices, comme celles de la civilisation et la barbarie, des vainqueurs et des vaincus, du progrès et du retard, se sont profondément inscrites dans les imaginaires collectifs et continuent aujourd’hui encore d’influencer les représentations culturelles. Elles font partie de l’histoire du continent, un territoire conquis marqué par ces stigmates, mais constituent un obstacle durable à l’affirmation d’une identité autonome. C’est dans cette perspective que s’inscrivent les articles « Discurso del fracaso y retórica del infortunio » de Sarissa Carneiro et « Civilización — barbarie » d’Adriana Amante, qui interrogent la manière dont ces dichotomies continuent de structurer le récit latino-américain.

« Discurso del fracaso y retórica del infortunio » [« Discours de l’échec et rhétorique de l’infortune »] par Sarissa Carneiro (p. 175-184)

5L’article s’attache à mettre en lumière un motif récurrent de la littérature coloniale américaine, marqué par un champ lexical de l’échec et de l’infortune. En ce sens, les travaux de Beatriz Pastor, portant sur un vaste corpus allant des écrits de Christophe Colomb à ceux d’Alonso de Ercilla, montrent comment le récit de la conquête, d’abord traversé par le mythe d’un Eldorado prospère, se transforme progressivement en une rhétorique de la désillusion. Ce renversement, loin d’être exclusivement littéraire, ouvre la voie à l’émergence d’une conscience hispano-américaine marquée par la réflexion sur ses origines et ses échecs fondateurs.

6Sarissa Carneiro s’appuie sur d’autres études qui éclairent ce processus : le conquistador glorifié finit par être représenté comme un homme réduit à lutter pour sa survie dans une nature américaine hostile et incontrôlable. L’analyse de Lucía Invernizzi3 portant sur les lettres de la conquête du Chili souligne que ce « discours de l’échec » valorise paradoxalement l’aspect surhumain du conquistador, héroïsé comme un combattant affrontant les forces démoniaques d’une terre étrangère. De son côté, Lisa Voigt4 montre que les récits de naufragés et de captifs possèdent, au-delà de leur intérêt documentaire, une dimension ludique qui permet une large diffusion de leur conception des terres lointaines. Cette ambivalence des relations textuelles peut trouver son écho dans d’autres formes artistiques, notamment visuelles. Nous pouvons rapprocher ces oscillations du discours colonial avec la réception des œuvres de Jean Baptiste Debret tirées de son Voyage pittoresque et historique au Brésil5. Lors de l’exposition à la Maison de l’Amérique latine à Paris6, la gravure « Vallée dans la serra do mar » présentait deux versions : l’une illustre une nature luxuriante dans laquelle on devine la présence d’un jaguar et d’un serpent. Dans la seconde version, le paysage est semblable, encombré de lianes, d’arbres majestueux et de fleurs tropicales, mais sans animaux. On y aperçoit toutefois un groupe d’êtres humains. Affublés de leurs chapeaux caractéristiques, les colons escortent des femmes et des enfants réduits en esclavage. La nature est dans ces deux versions le personnage principal qui dissimule les autres occupants de cet espace. Néanmoins, la présence du groupe expose la réalité d’une situation où les hommes ne sont plus exclus de cet espace, mais s’y installent et prennent possession des êtres qui l’habitent. Ces deux images de Debret mettent en tension l’exubérance de la nature et la violence coloniale, telle que décrite dans les récits analysés par les chercheuses précédemment citées.

7L’autrice de l’article propose de nuancer le terme de « discours de l’échec » en lui préférant celui d’« infortune » [infortunio] (p. 180). Le premier suppose une visée héroïque et une défaite injustifiée, la conquête étant envisagée comme une entreprise qui aurait dû réussir. Le second, toutefois, atténue la charge contre-héroïque et met l’accent sur la contingence et l’expérience individuelle des acteurs. Ce déplacement terminologique ouvre la voie à une analyse plus fine de la construction discursive elle-même. En effet, au-delà du contenu narratif, Carneiro met en évidence la dimension rhétorique de ces récits à travers les notions d’amplification et de contention d’une part. Par l’amplificatio, la difficulté des épreuves et l’hostilité du territoire sont dramatisées, tandis que la contentio modère l’excès afin de préserver la vraisemblance. D’autre part, l’imaginatio suscite chez le lecteur des images mentales vivantes que l’evidentia vient renforcer en cherchant à faire de lui un témoin des aventures décrites. Ces procédés confèrent aux textes une puissance de persuasion car ils construisent les revers de la conquête comme des expériences exemplaires, propres à susciter admiration et compassion.

8Ainsi, ce que Sarissa Carneiro intitule « rhétorique de l’infortune » [retórica del infortunio] (p. 180) ne se réduit pas à relater les revers de la conquête. Cela renvoie à une mise en forme discursive qui dramatise, légitime et mémorialise l’expérience coloniale en façonnant des représentations durables du rapport entre l’homme et le territoire américain. Cette réflexion sur les représentations et les catégories discursives trouve un prolongement au xixe siècle sous la plume de Domingo Faustino Sarmiento qui reformule la tension entre « civilisation » et « barbarie » pour penser l’organisation des jeunes nations issues de l’indépendance. L’étude de son œuvre permet de mesurer la persistance et les transformations de ces catégories dans la construction des identités nationales.

« Civilización — barbarie » par Adriana Amante (p. 93-102)

9La dichotomie « civilisation/barbarie » élaborée par Domingo Faustino Sarmiento7 prend racine dans un article intitulé « La política exterior de Rosas » [« La politique extérieure de Rosas »] publié en octobre 1844 dans le journal El progreso8. Dans cette tribune, Sarmiento, à partir de ces observations au Brésil et en Argentine, commence à articuler une réflexion sur l’organisation sociale et politique de ces sociétés. Il y soutient que les conditions géographiques influencent directement les structures sociales : les vastes étendues peu peuplées favoriseraient des modes de vie nomades, relevant de ce qu’il nomme « l’état sauvage » [« el estado salvaje »], supposé moins organisé et donc moins apte à fonder une nation moderne. À partir de cette perspective, il établit une division de la population entre « barbares » et « éminemment civilisés9 ». Cette catégorisation devient progressivement un concept littéraire développé dans son ouvrage Facundo10, dans lequel il fait de cette opposition un système d’intelligibilité du réel. Toutefois, dès 1850, Valentín Alsina11 critique cette structuration, reprochant le manque de rigueur dans les définitions associées aux termes mis en opposition, créant une simplification excessive de l’analyse sociopolitique de Sarmiento.

10Ce schéma de pensée binaire a cependant été largement diffusé et naturalisé dans le discours sociopolitique. Au-delà de l’opposition, des tentatives de joindre les deux concepts ont également vu le jour. Or, cette mise en relation reste problématique, ainsi que le souligne David Viñas12, la prétendue lutte entre les deux termes est, en réalité, profondément déséquilibrée. La civilisation est toujours présentée comme supérieure, un horizon indépassable d’organisation politique, culturelle, économique et sociale. Il est intéressant de relever les paradoxes que la prose de Sarmiento lui-même exhibe par ses représentations de la pampa13 dans lesquelles il exotise et fantasme la barbarie, tandis que sa pensée politique la rejette catégoriquement. Il affirme ainsi :

Si un destello de literatura nacional puede brillar momentáneamente en las nuevas sociedades americanas, es el que resultará de la descripción de las grandiosas escenas naturales, y sobre todo, de la lucha entre la civilización europea y la barbarie indígena, entre la inteligencia y la materia14.

Si une lueur de littérature nationale peut briller momentanément dans les nouvelles sociétés américaines, ce sera celle qui naîtra de la description des grandes scènes naturelles, et surtout de la lutte entre la civilisation européenne et la barbarie indigène, entre l’intelligence et la matière.

11Ainsi, Juan Bautista Alberdi15 voit dans cette contradiction une confirmation du manque de définition des termes par l’auteur. Il rappelle que, malgré la qualification des campagnes pastorales comme barbares, c’est pourtant de leur industrie rurale que proviennent les richesses et l’opulence argentines, considérées comme les fondements de cette civilisation. Initialement associée à la figure de l’Indien, la notion de barbarie se transfère progressivement vers celle du gaucho16, devenu le symbole d’une vie rurale non régulée17. Cette évolution illustre combien la catégorie est mouvante et stratégiquement mobilisée. Tel qu’Adriana Amante le souligne, le manque de définition stable conduit à figer les définitions, la barbarie comme un état permanent — qu’il soit défini comme dégradation ou immobilité — tandis que la civilisation apparaît comme un processus d’évolution linéaire et positive. Cette opposition binaire fait écho aux critiques postcoloniales formulées contre l’orientalisme18 qui fournit à Sarmiento un répertoire de comparaisons pour formuler ses théories, en transposant sur le territoire américain certaines images exotisantes et infamantes, contribuant à définir la barbarie à travers des analogies esthético-culturelles.

12Les écrits de Sarmiento ont malgré tout profondément marqué la réflexion sur l’identité, la modernité et les paradigmes critiques en Argentine et en Amérique latine. Comprendre leur genèse et les débats qu’ils ont suscités est essentiel pour appréhender les continuités et les ruptures dans l’histoire intellectuelle du continent. Le deuxième axe de notre compte-rendu interroge précisément les outils conceptuels permettant de dépasser cet héritage et de construire une réflexion ancrée dans l’expérience latino-américaine.

Déconstruction des cadres occidentaux

13Le dictionnaire ne se contente pas de désigner la persistance des catégories héritées de la conquête, il propose également de mettre en lumière un ensemble de notions qui cherche à dépasser ces cadres imposés. Les articles développés ci-contre, « colonialidad », « máscaras democráticas del modernismo » et « ideas fuera de lugar » interrogent chacun les possibilités pour se détacher de la dépendance intellectuelle des modèles européens. Qu’il s’agisse d’analyser la matrice persistante de la domination coloniale, de dévoiler les contradictions idéologiques de la modernisation ou de questionner la circulation des idées, ces contributions proposent des outils conceptuels pour penser le continent à partir de sa propre expérience et pour ouvrir un espace critique de décentrement face à l’hégémonie occidentale.

« Colonialidad » par Valeria Añón (p. 103-113)

14Dans son article, Valeria Añón retrace la généalogie de la notion de « colonialité » en la situant dans un long processus de construction intellectuelle. Elle rappelle tout d’abord son origine à partir de la définition proposée par Aníbal Quijano19, qui sert de point de départ à la réflexion contemporaine. Pour lui, il s’agit du mode de domination établi une fois que le colonialisme n’est plus explicitement établi. Les premières formulations critiques émergent dans les années cinquante avec le mouvement de la négritude et les travaux de penseurs tels que Pablo González Casanova20 ou Edmundo O’Gorman21. Ils remettent en question l’hégémonie européenne, la modernité post-guerre froide et l’influence nord-américaine. Dans la décennie suivante, ce premier socle est enrichi par de nouveaux outils conceptuels, comme l’« hétérogénéité énonciative » d’Alejandro Cornejo Polar22, l’« entre-lieu » de Silviano Santiago23 ou encore la « transculturation » d’Ángel Rama24. Ces notions, qui prennent appui sur l’histoire de la conquête et de la colonisation du continent américain, interrogent la culture latino-américaine dans une perspective diachronique tout en mettant en évidence la persistance et même le renforcement de certaines structures de pouvoir après les indépendances. Enfin, Valeria Añon souligne que le concept se stabilise dans les années quatre-vingt, à l’occasion du cinquième centenaire de la conquête, moment fécond pour les débats sur l’identité et l’histoire du continent. C’est alors que se diffusent les notions de « colonisation de l’imaginaire » de Serge Gruzinksi25, d’« occidentalisation » de Walter Mignolo26 ou encore de « mondialisation ».

15La « colonialité » se différencie du « colonialisme », qui renvoie d’abord à un processus historique précis : celui de la dynamique d’expansion et de domination inaugurée par la conquête de l’Amérique à partir de 1492. Il désigne l’ensemble des dispositifs politiques, juridiques et religieux par lesquels les puissances européennes ont soumis d’autres populations et organisé l’exploitation de leurs territoires. Le « colonialisme » implique des relations de subordination et de négociation entre les espaces métropolitains et les colonies, ainsi qu’un clivage entre l’ordre colonial et ce qui lui succède. La « colonialité », quant à elle, ne s’inscrit pas dans cette seule chronologie. Elle désigne la face invisible et persistante de la domination coloniale : une matrice de pouvoir, de savoir et d’être qui continue de structurer les sociétés modernes bien après la disparition formelle des empires coloniaux. Elle repose sur un regard eurocentré qui place la modernité comme exclusivement européenne et impose des modèles culturels, cognitifs et sociaux aux périphéries. Elle se manifeste dans la production et la circulation du savoir, la hiérarchisation des identités raciales et de genre, ou encore la déshumanisation du sujet colonisé, pour justifier la colonisation.

16Cette approche invite donc à dépasser le simple cadre historique du colonialisme pour interroger les héritages persistants de la conquête et les conditions de possibilité d’une « décolonisation » des savoirs, des imaginaires et des rapports sociaux. Ces outils conceptuels trouvent un prolongement dans l’analyse des processus de modernisation culturelle. Celle-ci explore ainsi l’ambivalence du modernisme latinoaméricain, pris entre imitation des modèles européens et affirmation d’une sensibilité propre.

« Máscaras democráticas del modernismo » par Graciela Montaldo (p. 305-315)

17Dans cette entrée du dictionnaire, Graciela Montaldo revient sur l’expression forgée par Ángel Rama pour titrer un manuscrit inachevé au moment de sa mort27. Loin de ne renvoyer qu’au modernisme littéraire, cette notion condense ses réflexions sur les processus entrelacés de modernisation et démocratisation en Amérique latine. Ángel Rama comprend en effet le modernisme comme la « forma estética por excelencia del periodo de modernización de costumbres y relaciones, de la economía y la política, que afectó a todo el continente en el cambio del siglo xix al xx y que creó una nueva dimensión de lo sensible28 » [forme esthétique par excellence de la période de modernisation des coutumes et des relations, de l’économie et de la politique, qui a affecté tout le continent lors du changement du xixe au xxe siècle et a créé une nouvelle dimension de sensibilité], qui construit de nouvelles subjectivités. La métaphore du masque, influencée par les réflexions de Nietzsche et de Freud, a chez lui une double valeur. Elle désigne à la fois l’occultation et la protection, l’imposture et la recréation de l’identité. Elle permet de mettre en lumière la dimension idéologique de la modernisation latinoaméricaine, marquée par deux tensions constitutives : la dépendance culturelle des élites créoles vis-à-vis des métropoles européennes et, simultanément, leur volonté persistante de ne pas céder leurs espaces de pouvoir et de maintenir les inégalités sous couvert de démocratisation.

18Rama lit ainsi la modernité latinoaméricaine comme un processus ambivalent. D’une part, elle ouvre des espaces nouveaux (urbanisation, migration, sociabilités modernes dans les cafés, développement du journalisme). D’autre part, elle conserve des structures hiérarchiques et réactives des barrières d’accès aux biens matériels et symboliques des populations défavorisées. Pour lui, le modernisme est à la fois la consolidation d’un siècle de tradition européenne et l’occasion de dépasser cet héritage, en redonnant une place aux langues vernaculaires, en se réappropriant l’espagnol comme ressource propre et non plus importée. Il souligne que ce n’est pas l’adoption des masques européens qui est en jeu mais l’adaptation du visage au masque, c’est-à-dire l’inscription de l’Amérique latine dans un contexte culturel mondial sans perdre ses traditions locales. C’est cette tension entre imitation et force du local, entre dépendance et réinvention, qu’Ángel Rama entend faire valoir dans son ouvrage.

19 Cette réflexion sur l’ambivalence de la modernité rejoint un autre débat majeur : celui du « déplacement » des idées, dont la notion a pu susciter certaines controverses.

« Ideas fuera de lugar » par Elías Palti (p. 245-255)

20L’expression « ideas fuera de lugar » désigne l’idée selon laquelle les modèles de pensée européens, transposés tels quels en Amérique latine, produiraient un décalage entre le monde des idées et la réalité sociale. Charles Hale29 illustre ce point à propos du libéralisme du xixe siècle. Lorsqu’il est appliqué à des sociétés fortement stratifiées sur les plans racial, social et économique, ce courant de pensée se heurte à un milieu qui lui est réfractaire. Cette perception s’enracine dans le Romantisme, qui reprochait déjà au Libéralisme illustré d’importer des modèles constitutionnels abstraits sans tenir compte du contexte local. Le thème a ensuite été repris dans l’historiographie et la philosophie latinoaméricaine comme instrument pour penser la spécificité du continent.

21Ainsi, Elías Palti montre que, derrière cette formule, se joue tout un système d’opposition qui a structuré l’histoire des idées en Amérique latine : les modèles occidentaux d’une part, les « déviations » locales de l’autre. Dans ce cadre, les productions intellectuelles locales sont souvent lues comme des copies déficientes du canon européen, les particularités n’apparaissant qu’au travers des écarts constatés. Mais ce schéma a ses limites, il véhicule un sous-entendu anti-intellectualiste (les idées les plus avancées seraient trop éloignées des réalités et des besoins socioculturels) et repose sur un essentialisme latent, celle d’une essence latinoaméricaine préexistante à laquelle les idées importées ne sauraient correspondre. Les débats déclenchés montrent que l’enjeu n’est pas de classer les idées « dans » ou « en dehors » de leur lieu, mais de comprendre les conditions et les effets de leur réception. Pour Roberto Schwarz30, d’après « la théorie de la dépendance » [teoría de la dependencia] (p. 325), les idées présentent inévitablement un caractère déplacé. Ainsi, il est insuffisant de se défaire des pensées importées. La créativité et le développement proviennent de la capacité à les distordre pour proposer une réflexion authentique adaptée au contexte. Sa réflexion est cependant limitée parce qu’il reste enfermé dans les courants de pensée occidentaux comme base de sa recherche, donc la dichotomie entre la déviation et le modèle persiste. La réflexion de María Sylvia Carvalho Franco31, à partir du contexte brésilien, énonce que si la circulation des idées est libre, cela symbolise que leur place est légitime. La diffusion et la réception d’une idée étant la démonstration de son acception dans le contexte.

Catégories et imaginaires latino-américains

22La question du lieu des idées invite aussi à élargir la focale au-delà de l’écrit. Certaines notions proposent ainsi de repenser les systèmes de signes en contexte colonial et de dépasser les catégories européennes de littérature et de discours. La troisième partie de ce compte rendu réunit des articles qui s’intéressent aux formes d’inventions conceptuelles et symboliques produites depuis l’Amérique latine. Plutôt que de s’inscrire dans des cadres hérités, ces contributions proposent de nouvelles catégories. Ces notions mettent en lumière la capacité des imaginaires latinoaméricains pour reformuler leurs propres traditions, déstabiliser les hiérarchies ou inventer des modes de lecture originaux où la création artistique devient un espace de création et de résistance.

« Semiosis colonial » par Mario Rufer (p. 413-422)

23 La notion de « sémiosis coloniale », attribuée à Walter Mignolo32, naît d’une insatisfaction envers la critique littéraire et les analyses du discours centrées sur l’écrit et sur des catégories européennes présentées comme universelles. À partir des travaux de Peter Hulme33 et Rolena Adorno34, qui définissent le « discours colonial » comme tout type de production discursive issue de situations coloniales, Walter Mignolo élargit la réflexion aux pratiques sémiotiques non verbales ni alphabétiques (tels que les quipus andins, les codex mésoaméricains ou les objets rituels). Il propose ainsi une catégorie capable de rendre compte de l’ensemble des échanges de signes en contexte colonial, et pas seulement des textes écrits. La sémiosis coloniale désigne donc à la fois un objet d’étude et un déplacement épistémique : il ne s’agit plus seulement d’interpréter ce que « veulent dire » les signes, mais de reconnaître que le geste, le rituel, la performance sont du sens en action. Cette approche met en lumière la connivence entre l’institutionnalisation de l’écriture castillane et la violence de la conquête, ainsi que l’insuffisance des notions de « littérature » ou de « discours » pour comprendre les formes locales de production du sens. Elle insiste sur le caractère générationnel et hiérarchisé des échanges communicatifs. Dans les situations coloniales, les pratiques insignifiantes des peuples dominés sont systématiquement dévalorisées au profit des modes d’expression du colonisateur. En ce sens, la sémiosis coloniale ne se limite pas à un outil d’analyse historique. Elle interroge le pouvoir qui traverse les systèmes de signes et invite à penser des « théories postcoloniales de l’énonciation » capables de tenir compte des modalités du dire propres aux communautés non européennes.

24 Enfin, cette attention aux pratiques signifiantes ouvre la voie à une lecture renouvelée du modernisme latino-américain. La mise en scène des corps et des postures peut également constituer une stratégie critique et politique.

« Política de la pose » par Marcela Zanin (p. 389-398)

25 Dans son essai Poses de fin de siglo35 [Poses de la fin du siècle], Sylvia Molloy élabore la notion de « politique de la pose » pour analyser le modernisme latinoaméricain. Elle ne réduit pas la pose à une coquetterie ou à un simple masque, mais la conçoit comme une posture signifiante et performative, un geste qui articule identité, discours et pratiques sociales. La pose, décrit-elle, oscille entre paraître et disparaître, être et non-être. Elle permet de rendre visibles des tensions qui ne peuvent être dites directement et fonctionne comme une stratégie critique à l’intérieur des champs littéraires et sociaux. Cette lecture rompt ainsi avec une vision purement esthétique du modernisme pour en révéler une dimension politique.

26 La méthode de Sylvia Molloy s’appuie sur une lecture attentive des textes de la fin du xixe siècle. Elle montre comment écrivains et artistes modernistes latino-américains, dans leur manière de se vêtir, d’occuper l’espace public, d’organiser leurs apparitions publiques, construisent des « économies du désir » et reconfigurent les corps, les gestes et les canons culturels. Ce qui a longtemps été considéré comme frivole (elle prend l’exemple du dandysme d’Oscar Wilde) apparaît sous un autre angle, comme une stratégie de visibilité, de déplacement des normes et de contestation de l’ordre symbolique. La « politique de la pose » devient alors une pratique d’attention aux signes éphémères et aux re-présentations qui, en rejouant les canons, impliquent aussi le public comme co-auteur de la scène poétique.

27 Pour Josefina Ludmer36, cette approche esquisse une véritable « épistémologie du maniéré ». Elle lit dans le maniérisme moderniste non pas une simple affection, mais un mode de production de sens qui recompose les hiérarchies et ouvre de nouvelles articulations entre esthétique et politique. En ce sens, la « politique de la pose » propose une méthode critique qui va au-delà de la simple analyse du modernisme, pour interroger les relations entre pratiques culturelles, subjectivité et pouvoir dans l’Amérique latine de la fin du xixe siècle.

« Expresión americana y eras imaginarias » par Guadalupe Silva (p. 195-207)

28 Le concept d’« expresión americana37 » [« expression américaine »] prend sa source dans le recueil éponyme dans lequel José Lezama Lima, à partir de conférences données à la Havane, développe une vaste « reconstruction poétique du fait américain ». En revisitant les grandes étapes de l’histoire culturelle du continent, de l’époque précolombienne au xxsiècle, il élabore une écriture à la croisée de l’histoire, de l’essai et de la poésie, reflet de la profusion et de la vitalité du continent américain. Face au sentiment d’infériorité qui a longtemps pesé sur les lettres latinoaméricaines, jugées incomplètes au regard d’un modèle européen, La « expresión americana » revendique la puissance propre de l’imaginaire américain et sa capacité à engendrer une pensée originale. Cette perspective rejoint ainsi la réflexion d’ensemble sur les catégories critiques issues d’Amérique latine. Il ne s’agit plus de mesurer la culture américaine à l’aune de l’Europe, mais d’en faire surgir des modes d’intelligibilité autonomes. Dans cette optique, José Lezama Lima affirme la nécessité d’élaborer un mythe national affranchi des catégorisations ethnicistes ou localistes. Contre la « thèse du métissage » qui lui paraît réductrice, il défend la création d’une « sensibilité insulaire », née de la contemplation de la nature et de l’horizon maritime.

29Dans La expresión americana, cette notion s’élargit à l’ensemble du continent, pour penser l’Amérique comme une totalité culturelle traversée par les tensions entre local et universel, mais aussi comme une force de résistance contre l’expansionnisme nord-américain. José Lezama Lima oppose à la « fatigue classique » de l’occident, une vitalité mythopoétique spécifiquement américaine. Selon sa formule, « solo lo difícil es estimulante 38 » [seul ce qui est difficile est stimulant], la complexité et l’excès qui l’accompagne sont les conditions de la véritable création. En valorisant le savoir intuitif, capable de dépasser les limites de la raison discursive, il cherche à reconstituer dans le présent la puissance du mythe, conçu comme moteur de l’histoire culturelle.

30Il complète sa réflexion de la notion « d’ères imaginaires » qui définit la culture comme une potentialité de création d’images, proposant une conception totalisante de l’histoire humaine. Dans cette perspective, chaque « ère » correspond à un moment d’intensité de l’imagination, compris comme une révélation partielle du langage divin. La culture devient ainsi un espace gnostique, où les traces et les vestiges de l’imaginaire constituent la matière même de l’histoire. Lezama distingue trois grands moments : une genèse, où se forment les images fondatrices ; une plénitude, où elles se déploient dans des créations foisonnantes ; et une absence, où leur effacement ouvre paradoxalement la possibilité d’une recréation.

31 Ce projet s’inscrit dans le contexte idéologique des années cinquante, marqué par la révolution cubaine, et traduit un optimisme culturel face au défi de penser l’Amérique à partir d’elle-même. Toutefois, il ne se détache pas entièrement des références européennes, ce qui explique la dimension polémique de la proposition. En revalorisant la mythopoétique et en excluant la notion de progrès que nous pouvons trouver chez Sarmiento par exemple, José Lezama Lima construit une cartographie culturelle « en rébellion » contre les paradigmes de la modernité et ouvre une voie pour affirmer la légitimité intellectuelle latino-américaine.

32*Ces différentes entrées du dictionnaire invitent à dépasser la simple addition de concepts pour interroger ce que signifie, aujourd’hui, penser et écrire depuis l’Amérique latine. En parcourant l’ouvrage, nous pouvons observer qu’il ne s’agit pas d’un simple répertoire de notions mais d’une véritable cartographie des tensions qui traversent la pensée critique du continent. Les articles de la première section du compte-rendu révèlent la persistance des catégories imposées par la conquête européenne et leur rôle structurant dans l’histoire intellectuelle et culturelle latinoaméricaine. Le deuxième axe retrace l’émergence d’outils conceptuels capables de rompre avec cet héritage et de décentrer les cadres occidentaux ouvrant ainsi la voie à une réflexion située et plurielle. Le dernier axe, quant à lui, révèle les efforts d’affirmation créatrice par lesquels écrivains et artistes redessinent les canons, déplacent les modèles et inventent des catégories originales pour penser leur propre expérience.

33Cette dynamique invite à repenser la littérature elle-même, non pas comme un simple miroir des réalités sociales ou bien comme un devoir politique et moral de l’écrivain, mais comme un laboratoire critique où se renouvellent les manières de dire et de penser le politique. Les textes modernistes, les analyses de la « pose », de la « transculturation » ou de la « colonialité » montrent que chaque pratique discursive, esthétique ou théorique met en jeu une conception du pouvoir et des relations sociales. La littérature devient ainsi un espace d’expérimentation capable de révéler les contradictions des héritages coloniaux tout en proposant des formes nouvelles d’imaginer la communauté, la citoyenneté et la modernité latino-américaines. En ce sens, le dictionnaire constitue un espace de dialogue transdisciplinaire et transnational où s’articulent histoire, critique et création. Il montre que les notions, loin d’être neutres ou universelles, sont prises dans des processus d’appropriation, de circulation et de réélaboration qui reflètent les contradictions de la modernité latino-américaine et en ouvrent les possibles. Cette perspective fait du dictionnaire un outil précieux non seulement pour l’étude des littératures et des cultures d’Amérique latine, mais aussi pour toute la réflexion sur la production située du savoir et sur les conditions d’une pensée véritablement décoloniale.