
Recension du livre : The British Surrealists par Desmond Morris
1Malgré la visibilité restreinte du mouvement surréaliste en Grande-Bretagne par rapport à d’autres pays — notamment la France, la Belgique et les États-Unis — l’importance du mouvement britannique se joue sur deux plans. Il reste à la fois un mouvement national pour les implications qu’il a eues sur les autres écoles modernes du pays, chronologiquement en amont et en aval, mais il a eu également son impact au niveau international par l’implication d’artistes de renom, tels que Leonora Carrington et Henry Moore. Cependant, cet écosystème britannique reste néanmoins méconnu ; on peut voir là l’origine de l’élan qui poussa Desmond Morris à documenter une histoire à laquelle il se sentait particulièrement lié, notamment car il rejoignit le surréalisme dans les années 1940. Ceci donna forme à son livre, The British Surrealists, publié en 2022 par Thames & Hudson à Londres. Ainsi qu’il l’explique dans son introduction : « Dans le cas des surréalistes britanniques, il existe une gamme particulièrement fascinante d’artistes excentriques et idiosyncratiques qui ne sont peut-être pas célébrés à l’étranger, mais qui jouèrent un rôle important dans l’histoire de l’art moderne en Grande-Bretagne. » [« In the case of the British surrealists, there is a particularly fascinating range of eccentric, idiosyncratic artists who may not be feted abroad, but who have played an important role in the history of modern art in Britain », p. 7.] Son argument est convaincant, grâce à sa manière de rendre compte succinctement des vies de ces artistes associés au surréalisme britannique.
2Organisé par des chapitres dont chacun est consacré à un artiste britannique de l’entre-deux-guerres, ce livre se divise en trente-quatre mini-biographies. Il partage son monde en l’ouvrant au lecteur, par un aperçu du mouvement à la première personne. Le rythme régulier d’un chapitre à l’autre est agréable et sa façon d’écrire, engageante, est facile à suivre. Les histoires des surréalistes se chevauchent et s’entremêlent naturellement dans ce livre, autant probablement que dans la vraie vie, mais Morris a écrit de manière à ce que les chapitres individuels puissent être lus séparément sans risquer de manquer des informations. Le revers de la médaille est qu’occasionnellement, on retrouve à plusieurs reprises les mêmes informations. Ce risque de redondance n’est au bout du compte pas excessif. Par exemple, on saluera la présence de plusieurs explications concernant le surréaliste belge E.L.T. Mesens, qui n’a étrangement pas eu son propre chapitre dans cet ouvrage malgré son rôle conséquent en Grande-Bretagne, et qui fut décrit par Morris lui-même comme une version londonienne d’André Breton (p. 13). En revanche, il inclut l’artiste dublinois Francis Bacon, expliquant qu’il se percevait lui-même comme surréaliste et qu’il souhaitait rejoindre le groupe londonien. La participation de Bacon fut refusée lors de l’Exposition internationale du surréalisme à Londres en 1936, alors même que l’événement marquait la naissance officielle du surréalisme en Grande-Bretagne, à cause de ses œuvres que les organisateurs, Herbert Read et Roland Penrose, jugeaient comporter des éléments trop religieux (p. 35). Certainement, Morris n’aurait pas pu accorder un chapitre à chacun des artistes qui auraient pu exposer en 1936. Or, Mesens fut extrêmement important pour le surréalisme à Londres, en tant que l’un des plus grands centres du surréalisme britannique, et cet argument est confirmé par sa présence dans de nombreux chapitres. Visuellement, ce livre est généreusement illustré avec des images richement rendues et de grande taille, représentant non seulement les moments clés du mouvement avec des affiches et des couvertures de livres majeurs, mais aussi des portraits et des œuvres des artistes, qui vivifient le texte accompagnateur et offrent une vision claire de chaque artiste. Également profitable est la biographie de Desmond Morris lui-même, qui permet à la fois de contextualiser son projet, qui est essentiellement de fournir une esquisse de l’histoire des figures importantes du surréalisme britannique, qui furent progressivement oubliées, ainsi que de rajouter une sorte de trente-cinquième entrée afin que l’on puisse le situer dans l’histoire.
3En outre, concernant les risques de répétition, six des trente-quatre entrées faisaient partie d’un autre de ses ouvrages datant de 2018, The Lives of the Surrealists, mais comme expliqué par Morris, « les six […] ne pouvaient pas être omis ici, bien sûr, et je vous demande pardon pour la légère répétition que ceci engendre » [« the six […] could not be omitted here, of course, and I apologize for the slight repetition that this involves », p. 9]. L’auteur s’inquiète visiblement de la redondance, mais dans le souci de ne pas fournir ces informations pertinentes pour chaque chapitre, dans le cas où l’ouvrage ne serait utilisé que partiellement, il semble préférer fournir des informations complètes. De plus, concernant le choix des personnages à traiter, qui compte seulement sept femmes, seuls les surréalistes du côté visuel, et ceux qui étaient purement littéraires, cinématographiques ou photographiques furent mis à l’écart. En même temps, il inclut des personnages associés au mouvement qui n’appartenaient pas forcément à son noyau central afin de donner une image élargie du surréalisme, y compris de sa périphérie. Morris enrichit l’histoire du surréalisme britannique en examinant les personnages de ses alentours, et ceux qui auraient pu brièvement travailler en lien avec le mouvement, reflétant une histoire de l’art encore plus vraie où les bords sont beaucoup plus ténus et moins définis. En incluant Bacon, par exemple, par lequel il insiste sur son inclusion dans le canon du surréalisme, il démontre son désir de regarder une histoire du surréalisme à travers un objectif élargi.
4Cet ouvrage met en lumière les imbrications de chacune des vies, et, étant donné que la nature intrinsèque du mouvement fut largement sociale, il est alors important de se concentrer sur les parties composites du groupe surréaliste britannique, au lieu de cantonner chaque artiste dans des silos, ce qui fonde la réussite pour l’auteur. Pour un ouvrage essentiellement lié à l’histoire de l’art, Morris place l’artiste devant son travail, centrant le contexte dans lequel les œuvres furent créées. Cela dit, il fait également preuve d’engagement critique envers les œuvres de chaque artiste, mais il situe l’artiste en premier plan. Il fournit un aperçu de la personne et donne une ébauche de sa vie, en situant et en contextualisant souvent la personne derrière l’œuvre d’art. Subjectif et intime, le charme de sa sincérité se situe dans les anecdotes personnelles et touchantes, croquant des « des portraits au stylo » [« pen-portraits », p. 12] pour chaque artiste. Il démontre son talent de conteur, que l’on pourrait imaginer dans une soirée cocktail en train de divulguer ses souvenirs de chacun de ces personnages en tissant des ragots et en partageant son avis sur leur sort. Cette intimité fait en sorte que l’on pourrait aussi se sentir plus proche de chacun, surtout quand il raconte des informations telles que l’essai clinique de mescaline auquel Julian Trevelyan participa en 1936, ou qu’il précise comment bien prononcer le prénom d’Ithell Colquhoun, « “Eye-thel” plutôt que “Ith-hel” » [« “Eye-thel” rather than “Ith-hel” », p. 80]. Alors, grâce à Morris, il est possible — à la suite d’une conversation avec l’ancien époux de Colquhoun, Toni del Renzio — de savoir comment énoncer correctement le nom de cette artiste actuellement en plein essor.
5Ce livre est à la fois une sorte d’assemblage de récits anecdotiques, presque comme une sorte de mémoire vivante du mouvement, et un ouvrage de référence historique sur les surréalistes en Grande-Bretagne. Sa valeur en tant que source tient au fait qu’il n’existe pas d’amples fonds au sujet du surréalisme britannique, et que parmi eux, très peu proviennent des personnes qui vécurent ces moments personnellement et qui étaient présentes depuis le début du phénomène. Alors, cet ouvrage trouve sa place à la fois comme une ressource primaire et comme une sorte de mémoire avec des anecdotes personnelles mêlées à des références à des biographies et autres ressources secondaires. Un seul bémol serait qu’il existe quelques lacunes, et que les dates données par certaines entrées ne correspondent pas précisément à celles d’autres biographies ; il faudrait donc se garder de l’utiliser comme ressource principale à cet égard. Par exemple, le mari égyptien de Lee Miller est effacé dans l’histoire de sa rencontre avec son futur époux, Roland Penrose ; en outre, quelques dates dans le chapitre sur Agar ne correspondent pas à son autobiographie, et certains passages auraient gagné à être enrichis par avec les sources des textes cités. Ainsi, cet ouvrage est très appréciable pour les anecdotes livrées, pour les réflexions sur chaque artiste et pour son traitement des rumeurs et des critiques. Cependant, le manque de traitement rigoureusement scientifique mène à prendre des précautions et à faire des vérifications avant de l’exploiter. Étant donné les omissions et les inexactitudes, il faudrait garder à l’esprit que Morris n’est pas historien académique, mais plutôt un artiste fournissant un cadre intellectuel et livrant son témoignage tel qu’il le vécut : c’est comme tel que ce livre devrait être apprécié, puisqu’il ne prétend pas être autrement.
6Morris montre qu’il se reconnaît dans une idée plus vaste du surréalisme britannique et sa préoccupation pour le sens plus large de l’étude du mouvement. Malgré son ancienne position doctrinaire qu’il assume dans la préface du livre, il apparaît qu’il est devenu plus tolérant, ce qui explique la présence d’artistes comme Bacon. Ceci est renforcé davantage par les informations fournies à la fin du livre, dans la partie « Further Resources ». Composée de cinq sections, l’auteur donne d’abord les noms et les types d’œuvres exposées par des artistes britanniques lors de l’Exposition internationale du surréalisme à Londres en 1936. Ensuite, il dresse une liste non exhaustive des expositions du groupe surréaliste en Grande-Bretagne entre 1936 et 2020, choisissant probablement celles qu’il trouvait les plus importantes. Ensuite, il liste des ressources pour des lectures supplémentaires sur le sujet, y compris le livre de Marcel Fleiss de 1988, Peinture surréaliste en Angleterre 1930–1960 1, avant de fournir une riche bibliographie pour chacun de ses artistes. Le travail du professeur émérite Michel Remy, qui travaille sur le surréalisme britannique depuis les années 1970, y est bien reconnu également. Dans son livre Surrealism in Britain, publié en 19992, on retrouve les mêmes personnages tissés dans l’histoire du surréalisme en Grande-Bretagne. La contribution de Morris permet d’extraire ces noms et de les examiner brièvement un par un afin de créer un écho entre ces publications. La dernière section de cette partie comprend le travail de Morris en tant que critique d’art ainsi que et les écrits sur son art.
7En somme, cet ouvrage fournit un regard inouï sur les artistes surréalistes d’entre-deux-guerres en Grande-Bretagne et la façon dont leur réseau fut tissé. Né en 1928, Desmond Morris montre à quel point il est passionné par le surréalisme depuis tant d’années, en continuant de le promouvoir dans sa quête et de partager ses expériences telles qu’il les vécut. Ce livre n’aurait pas pu être écrit par quelqu’un d’autre, et sa subjectivité ajoute un élément enrichissant qui permet d’aller au-delà d’un texte purement universitaire. Morris présente son témoignage à la première personne d’une époque quasiment oubliée dans l’histoire, et même s’il ne connaissait pas chaque personnage dans le livre intimement, il reste néanmoins l’une des personnes les plus qualifiées à les évoquer. Signée par l’un des derniers membres du groupe, cette trace écrite permettra aux futurs passionnés du surréalisme de découvrir la version outre-Manche du mouvement surréaliste dans toute sa splendeur.

