
Écritures de l’ordinaire : pour une approche pragmatique de la littérature
1Les « modalités de l’attention et des transformations de notre perception induites par l’attention apportée au quotidien »1 sont un des leitmotivs des pensées du quotidien et de l’ordinaire. Partant de l’idée que ce qui nous entoure le plus immédiatement serait « inaperçu »2, comme le dit Maurice Blanchot, plusieurs écrivains se sont donné pour mot d’ordre, depuis les années 1970 et les expériences littéraires de Georges Perec, de changer notre regard sur l’ordinaire en instaurant une nouvelle manière de voir et, dans un même mouvement, d’écrire. Cette logique de « retournement du regard »3 s’est souvent accompagné d’un appel à investir le proche de manière concrète et pratique, jusqu’à élaborer une praxis qui nécessite, déjà chez des penseurs du quotidien comme Henri Lefebvre ou Michel de Certeau, une immersion directe dans le réel. Sans plus séparer le geste d’écrire des gestes du vivre, l’invitation à l’observation engage le corps de l’écrivain à faire l’expérience du monde ordinaire, jusque dans des protocoles, des dispositifs et des programmes littéraires plus ou moins élaborés. C’est cette articulation entre écriture et pratique du réel qui est au centre de l’étude passionnante de Maryline Heck intitulée Écriture et expérience de la vie ordinaire. Perec, Ernaux, Vasset, Quintane4. Dans ce livre issu de son habilitation à diriger des recherches, la chercheuse en littérature contemporaine, spécialiste de Perec auquel elle a consacré sa thèse5, poursuit ses travaux sur les écritures du quotidien6.
2Selon l’auteure, Annie Ernaux, Philippe Vasset et Nathalie Quintane s’inscrivent au sein d’une constellation d’écrivains qui, dans la lignée de Perec, « ont en commun de concevoir la littérature comme une expérience, menée dans la vie même, et portant de manière privilégiée sur ce qu’elle a de plus ordinaire » (p. 7). Citant aussi François Bon, Joy Sorman, Martine Sonnet ou Thomas Clerc, l’introduction de l’étude dessine les contours d’un corpus contemporain habité par le souci d’explorer le commun et le banal, à travers des livres qui veulent « avoir une forme d’efficace, une vertu mobilisatrice ou transformatrice — en engageant par exemple à porter une attention plus grande à des aspects de la réalité inaperçus ou négligés » (p. 8). Certains auteurs y explorent des objets et des gestes du quotidien, insistant sur la dimension matérielle du vécu et des écritures qu’il engendre — c’est le cas de Perec dans ses certains de ses textes infra-ordinaires et de Quintane dans Chaussures (1997) ou Remarques (1997), analysés dans l’étude. D’autres proposent des pratiques d’observations de « terrain », soit, sur le modèle des sciences humaines, des formes d’enquête littéraire en immersion — c’est à cette deuxième catégorie que se rattachent davantage le Journal du dehors (1993) d’Ernaux ou Un livre blanc (2007) de Philippe Vasset. Constituant le corpus principal de l’essai, ces œuvres ont en commun, selon Maryline Heck, « d’imposer à leur auteur de réaliser une ou des expériences, dont le but est d’enregistrer ou de saisir quelque chose de la vie ordinaire » ; pour ce faire elles « repos[ent] sur une forme de protocole : l’expérience est guidée par un projet défini a priori » (p. 11). Celui-ci repose sur un dispositif plus ou moins lâche d’exploration du réel qui invite l’écrivain à quitter sa table de travail. Dès lors, l’auteure analyse les œuvres choisies, comme nous le verrons, à partir d’« une série de notions qui pensent aujourd’hui le statut de la littérature en tant qu’elle se fabrique dans une relation nécessaire à ce qui est “hors du livre” » (p. 338).
Ernaux, Vasset et Quintane dans le sillage de Perec
3Composé de quatre chapitres consacrés chronologiquement à chaque auteur, l’essai s’ouvre sur Perec, figure tutélaire de cette lignée d’écritures expérientielles. L’étude nuance le scénario du « retour au réel » attribué à la littérature des années 1980 : les multiples expérimentations de l’auteur montrent que « la littérature n’a jamais abandonné le réel, même au plus fort des années structuralistes » (p. 24). Ce chapitre porte sur les textes perecquiens liés à la notion d’infra-ordinaire7 : le projet Lieux (1969), les textes pour Cause Commune — revue qui envisage déjà le quotidien comme espace politique — ou encore la collecte de documents de L’Herbier des villes. Si Maryline Heck revient sur un corpus très commenté, l’originalité de son approche réside dans l’idée d’expérience, qu’elle aborde notamment avec les notions d’« expériences de pensée » (Mach) ou d’« art du projet » (Gratton, Sheringham), pour analyser de manière nouvelle les protocoles perecquiens. Comme Dereck Schilling, elle approfondit l’étude des convergences entre ces écritures expérimentales et l’art contemporain, sans négliger pour autant la littérarité des textes — cette comparaison, dans le prolongement des travaux de Pascal Mougin, Lionel Ruffel et Olivia Rosentahl8, constitue un des fils rouges du livre, aux côtés des notions d’habiter ou d’attention.
4Quoique moins radicale, l’écriture d’Annie Ernaux n’en prolonge pas moins l’héritage perecquien, comme le montre le chapitre suivant consacré aux « ethnotextes »9 de l’auteure : dans Journal du dehors, La vie extérieure (1999) et Regarde les lumières mon amour (2014), la banlieue parisienne, Cergy, le RER ou le supermarché deviennent terrains d’observation. Des quatre auteurs, Ernaux est celle qui assume le plus sa proximité avec les sciences humaines : elle témoigne de sa volonté d’écrire « entre la littérature, la sociologie et l’histoire »10, revendiquant une portée politique qui refuse « de prendre d’abord le parti pris de l’art »11 — elle se tient à ce titre à distance, plus que le reste du corpus, des pratiques de l’art contemporain, au profit d’une posture qui affirme sa scientificité. Bien que son œuvre ait déjà suscité une vaste bibliographie critique, M. Heck est l’une des rares critiques à proposer une lecture approfondie et renouvelée des journaux extimes, notamment à travers les « perspectives du care » ou la notion d’engagement (p. 166-182).
5À l’opposé de cette posture de sérieux, à travers laquelle l’écrivaine se dote d’une grande responsabilité, Philippe Vasset revendique une liberté fondamentale dans ses explorations spatiales et littéraires, refusant toute valorisation politique de la littérature. M. Heck choisit d’étudier Un livre blanc (2007), exploration des « zones blanches » des cartes de la banlieue parisienne, et Une vie en l’air (2018), texte sur les vestiges de l’aérotrain entre Orléans et Paris — deux récits conçus comme des « comptes-rendus d’expériences faites sur le terrain » (p. 208). Si Vasset semble proche des littératures de l’enquête et du terrain, il entend se démarquer des figures de l’enquêteur et du chercheur : « sa démarche est d’abord animée par un souci de soi, le désir de vivre quelque chose » (p. 213). Plus que le terrain lui-même, c’est l’expérience d’écriture qui paraît centrale, pour Maryline Heck, dans un processus qui évoque à la fois l’art contemporain, les approches de l’habiter (Certeau, Virilio) et les pratiques situationnistes.
6« L’une des continuatrices les plus directes de Georges Perec », Nathalie Quintane propose dans ses textes une écriture qui « interrog[e] les hiérarchies entre les expériences » et « établi[t] des rapports entre des situations qui semblaient ne pas en avoir » (p. 274) : entre vie politique et expérience individuelle, niveau national et niveau local, ordinaire et extra-ordinaire. Le dernier chapitre de l’essai porte principalement sur les notations infra-ordinaires de Chaussures et Remarques, ainsi que sur Un œil en moins, texte plus tardif en forme de chronique militante que l’auteure consacre à une année d’engagements (avec Nuit Debout — « le mouvement » — ou avec les migrants) et à la maladie de son chat. Maryline Heck identifie dans l’écriture de Quintane la continuité d’un intérêt pour l’infra-ordinaire. L’auteure se montre déterminée, à travers son personnage-narrateur de « je cobaye », à faire l’expérience d’une langue ordinaire et politique qui, partagée entre « risque de la platitude » (p. 277) et « esthétique du choc », se montrerait capable de s’écrire à la hauteur du réel.
Éducation au regard : une approche pragmatique de la littérature
7Poursuivant les travaux de Sandra Laugier12 ou de Cécile Mahiou13, l’introduction revient de manière rigoureuse sur la définition de l’ordinaire et sur ses ramifications avec celle de quotidien, montrant combien les « littératures de terrain », les « écritures de l’enquête » et autres « factographies » ont à voir avec l’histoire critique des deux notions. M. Heck constate d’abord les points qui les rassemblent, à commencer par leur invisibilisation commune : l’idée que l’ordinaire et le quotidien seraient sous nos yeux mais toujours « inaperçus » est un leitmotiv de ces théories ainsi que des textes étudiés dans le corpus. Pourtant, quotidien et ordinaire sont deux notions qui dépendent de traditions intellectuelles et culturelles distinctes, l’une continentale et de coloration marxiste (chez Henri Lefebvre, Maurice Blanchot, George Perec, Michel de Certeau…), l’autre américaine, liée au pragmatisme et à la philosophie analytique (d’Emerson à Cavell en passant par Wittgenstein). L’intérêt de l’ouvrage est de puiser dans ces deux traditions pour analyser les textes, qu’il s’agisse de penser Perec avec Henri Lefebvre et Michel de Certeau (p. 102-107), ou d’analyser les livres de Quintane à partir du pragmatisme deweyen ou des philosophies du langage ordinaire (p. 291-302).
8C’est pourtant la notion d’ordinaire qui retient les faveurs de l’auteure, en tant qu’elle possèderait « un empan plus large que le quotidien » (p. 29) : selon M. Heck, elle échappe en partie à la dimension axiologique qui condamne la routine quotidienne à la déconsidération, et ne se réduit pas au rythme répétitif du quotidien, ni à sa dimension matérielle et domestique (p. 29). Surtout, cette notion permet à l’auteure de mieux définir les expériences littéraires à la fois ordinaires, langagières et poétiques des textes étudiés, pour deux raisons principales. D’abord parce que les théories de l’ordinaire se caractérisent par une réflexion approfondie sur le langage, globalement absente des pensées françaises du quotidien ; ensuite parce que, dans la lignée de Wittgenstein, « la pensée de l’ordinaire est une pensée fondamentalement expérimentale », qui « consiste à mettre à l’épreuve la capacité des mots à dire le réel » (p. 36).
9C’est ce dernier point qui conduit notamment Maryline Heck à proposer de manière très convaincante, dans la lignée de Florent Coste, de Jean-Marie Schaeffer ou de Nancy Murzili, une « approche pragmatique » de la littérature contemporaine (p. 338) — notamment à partir de Vasset et Quintane, plus explicitement. L’approche conjugue l’analyse de l’intention esthétique des écrivains et celle de la reconnaissance qu’en font (ou non) les institutions du monde littéraire, tout en prêtant attention aux effets cognitifs, émotifs et éthiques que produisent leurs textes. De quoi s’écarter, selon l’auteure, de l’idée d’une valeur intrinsèque des œuvres littéraires :
Pour décrire et qualifier adéquatement ces textes, s’est imposée ici une approche qui se détache précisément de l’objet lui-même, forme ou contenu, pour penser sa dimension d’œuvre d’art non comme une propriété qui lui serait inhérente, mais relative à l’expérience qu’on peut en faire — une expérience qui précisément minore l’approche esthétique du texte, au profit de ses effets cognitifs. (p. 339)
10Et d’ajouter, au sujet de Perec, Vasset et Quintane (et, dans une moindre mesure, d’Ernaux), que ces auteurs « n’offrent plus de beaux objets à contempler, mais des instruments à faire fonctionner — sans périmer néanmoins l’idée de recherche langagière et poéticienne » (p. 440). Pour les auteurs étudiés, il s’agit selon Maryline Heck de proposer une approche pragmatique de la littérature, soit de provoquer, par l’écriture et la lecture, des répercussions directes en dehors du texte, dans la vie-même. C’est dans cette perspective que leurs textes se donnent comme des « exercices de l’attention » (p. 302), comme l’auteure l’écrit à propos de Quintane : « Comme Perec, Ernaux et d’autres avant elle, Quintane se sert (consciemment ou non) de la capacité de l’attention à être une faculté aussi bien mobilisable face à un texte que face à une situation réelle, en sorte que l’attention accordée à la littérature puisse constituer une forme de propédeutique à l’exercice de l’attention face au réel » (p. 283).
Politique des auteurs : collectif vs. singulier
11L’intérêt de l’ouvrage est de partir de ce désir de mêler l’expérience de la vie à l’expérience de l’écriture pour en soupeser l’efficace, en quelque sorte. Les quatre études déplient et analysent le discours et la posture de chacun des auteurs, tout en confrontant leurs déclarations d’intention avec la réalité de leur pratique et de leurs engagements, soulignant parfois des contradictions — une démarche bienvenue au sujet d’écrivains qui entendent réfléchir à ce que peut être une écriture éthique, et dont la posture semble souvent irréprochable (hormis Vasset, cas un peu à part car il ne se positionne pas de la même manière). L’intérêt de ces auteurs pour l’ordinaire les engage à remettre en question la figure traditionnelle de l’écrivain isolé de ses semblables, pour se présenter au contraire en individus ordinaires, sans qualités. Maryline Heck note par exemple à propos de Perec :
Il semble que c’est là une pensée très contemporaine du commun qui se fait jour, dans la mesure où l’écrivain se positionne comme étant un parmi d’autres, délibérément à distance de la posture d’écart (dans sa version romantique) ou de surplomb (dans sa version politisée, notamment par l’engagement sartrien) qui a longtemps caractérisé la figure de l’écrivain. Perec se sépare volontairement de l’image d’un auteur ayant la faculté (supposée) de parler au nom de tous, en présentant son expérience comme singulière, proposée comme exemple à d’autres individus singuliers. (p. 136)
12Ces propos pourraient s’étendre aux autres auteurs du corpus et résonnent avec leurs approches politiques de la littérature. L’analyse tente pourtant à plusieurs endroits de les nuancer. M. Heck pose ainsi la question de savoir si Perec serait vraiment « démocratique » (p. 136) et s’il ne semblerait pas parfois « autoritaire » (p. 139) dans ses injonctions à contempler l’ordinaire : il y a dans la visée émancipatrice de l’auteur et dans ses appels à la démystification « une position de supériorité que Perec n’interroge pas » (p. 140). Une ambiguïté émerge donc, entre liberté laissée au lecteur, « croyance non discutée en la possibilité de créer du collectif » et « tentations autoritaires » (p. 142). De même, Maryline Heck s’attache à montrer les ambiguïtés de la posture impersonnelle que revendique Ernaux, offrant des pages passionnantes sur les « gains symboliques » (p. 193-197) que l’auteure retire aujourd’hui de sa reconnaissance, ou sur son « désir de collectif qui serait de l’ordre du fantasme » (p. 202).
13Si les œuvres de Vasset et Quintane sont soumises aux mêmes questionnements, l’analyse est forcée d’admettre que les deux auteurs construisent dans leurs textes des figures de narrateurs qui apparaissent davantage conscientes de leurs propres postures et de leurs potentiels travers : « la radicalité tapageuse des avant-gardes, leur désir de transfigurer la vie cèdent la place à des entreprises plus modestes, mais plus lucides peut-être quant aux limites de leur champ d’action » (p. 23). Cela n’empêche pas la « résurgence de positions de singularisation » (p. 196) qui nuancent le désir de collectif, comme le montrent les quatre chapitres — quoique de manière différente chez chaque auteur. Partant des implications éthiques de ces postures, le livre fait ainsi écho à une préoccupation contemporaine au sein de la recherche en littérature, qui touche aux rapports qu’entretiennent littérature et politique14.
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14En ce sens, le livre de Maryline Heck propose également, et sans que ce soit là un but revendiqué, une étude précieuse sur l’évolution des stratégies auctoriales des écrivains contemporains : leur intérêt pour l’ordinaire les invite à questionner leur propre statut, et les hiatus potentiels qui se logent entre leur éthos d’écrivains et leur désir de faire partie du commun. Ces pratiques littéraires expérientielles renversent la représentation traditionnelle de l’écrivain comme une figure coupée du monde, à sa table d’écriture ; mais elles continuent d’interroger le mythe de l’exceptionnalité de l’auteur, de sa singularité, dans des textes à la première personne qui proposent une image de l’écrivain en immersion dans le réel. Comme le dit Maryline Heck, si les auteurs qu’elle étudie appartiennent à ces formes contemporaines des écritures de l’enquête et du terrain, parler de l’expérience de l’ordinaire invite à déplacer le curseur de l’objet de l’enquête jusque vers le sujet écrivant et la démarche subjective dont le texte rend compte. C’est donc moins l’« investissement d’un terrain » qui intéresse l’auteure que « les activités et pratiques mises en œuvre par le sujet […] qui n’ont a priori rien de spécifiquement littéraire mais en viennent néanmoins à occuper une place centrale dans la conception de l’œuvre » (p. 16). M. Heck poursuit ici les réflexions entamées sur l’écriture « hors du livre », chez des auteurs qui, chacun à leur manière, vont jusqu’à s’opposer à la littérature. Son essai parvient à montrer combien la mise au premier plan de l’expérience, qui s’accompagne d’une remise en question du statut de l’œuvre comme objet autonome et clos, réduit au texte, invite à élaborer des formes textuelles qui remettent en question les frontières contemporaines du littéraire.

