Acta fabula
ISSN 2115-8037

2026
Février 2026 (volume 27, numéro 2)
titre article
Tristan Bornoz

Balzac et l’analogie : formes, pensées et poétiques

Balzac and Analogy: Forms, Thoughts and Poetics
The Balzac Review / Revue Balzac, no 7/2024 : « L’Analogie/Analogy », 288 p., EAN 9782406172567.

1Comparaison, métaphore, synecdoque, métonymie, allégorie, etc. : la nomenclature rhétorique traditionnelle n’est pas avare de catégories permettant de caractériser les processus analogiques. Soucieux de ne pas réduire l’étude de l’analogie à des affaires d’étiquetage, ce numéro de la revue bilingue The Balzac Review/Revue Balzac se distancie explicitement d’une approche tropologique. Après avoir d’entrée défini l’analogie comme « forme de pensée qui procède par comparaisons et rapprochements entre plusieurs objets pour parvenir à la connaissance et l’identification d’un sujet » (p. 15), Éric Bordas, directeur du volume, oriente clairement les enjeux vers une perspective élargie :

En effet, l’on a cherché à interroger d’abord l’analogie en tant que principe général de pensée articulée par un discours de la désignation, qui est en même temps proposition, par une figuration, d’une représentation, laquelle serait peut-être le point de départ de réalisation d’un romanesque de la fiction. (p. 17)

2Irréductible à des figures, l’analogie est considérée comme un phénomène matriciel et structurant à l’échelle globale de l’œuvre balzacienne. Elle est ainsi tantôt envisagée comme « socle d’une pensée romanesque, qui se veut aussi une pensée du monde » (p. 39), « principe unifiant, que ce soit pour évoquer des aspects négatifs de la réalité ou manifester l’idéal et la perfection » (p. 118), ou encore « an organising principle underlying and overarching the text that is Le Lys » (p. 137). C’est donc peu dire que l’importance de l’analogie dans la poétique balzacienne n’est pas à relativiser.

Formes de l’analogie

3Si le volume élargit la réflexion de l’analogie au niveau macrostructurel, il commence par en analyser finement les fonctionnements textuels à travers trois études linguistiques et stylistiques. Pour penser l’analogie, ces études s’appuient en partie sur un fond épistémologique issu de la psychologie cognitive. Le travail de Philippe Monneret, en particulier, offre une clarification conceptuelle bienvenue en distinguant notamment l’analogie de la similarité. La similarité se caractérise par une « mise en évidence de propriétés communes » (p. 48) entre deux objets par ailleurs toujours considérés comme distincts ; l’analogie est un processus qui fait abstraction des différences et se concentre sur les ressemblances pour produire une identification. Les deux procédés sont scalaires et se conçoivent par degré : degré de ressemblance pour la similarité, degré d’identification pour l’analogie. Monneret invite dès lors à analyser les structures analogiques en prenant en compte ce continuum de la similarité et ce continuum de l’identification « qui ne sont pas nécessairement covariants » (p. 49).

4À partir de ce cadre théorique, l’examen précis d’un relevé d’occurrences des noms ressemblance, similitude et analogie rend compte de la présence d’une « véritable théorie implicite de l’analogie » (p. 43) dans La Comédie humaine. Monneret montre que Balzac emploie ces trois termes de manière clairement distinctive : « ressemblance tend à être régulièrement employé pour des similarités concrètes, similitude pour des analogies abstraites et analogie pour ces deux cas mais aussi, spécifiquement, pour référer au processus analogique lui-même » (p. 61). Pour Monneret, le degré d’élaboration théorique de l’analogie signale plus généralement la centralité de cette dernière dans la théorie balzacienne de la connaissance et de l’humain.

5Loin de constituer un dispositif figuratif employé de manière opportuniste, l’analogie fait chez Balzac l’objet d’un véritable travail réflexif, perceptible dans ses réalisations formelles. À ce titre, la contribution d’Ilaria Vidotto étudie les énoncés « méta-analogiques » (p. 25), soit des « occurrences où le dispositif énonciatif est explicitement pointé » (p. 25). Les enjeux de la désignation du geste analogique varient selon qu’il est pris en charge par un personnage ou par le narrateur. Dans le premier cas, les énoncés méta-analogiques, en contexte de discours direct ou de psycho-récit, enrichissent le portrait psychologique des personnages tout en illustrant la prégnance de l’analogie dans la cognition humaine. Dans le second cas de figure, les énoncés méta-analogiques représentent un moyen pour le narrateur d’asseoir son autorité et d’imposer, par son pouvoir analogique, ses modes de représentation du monde.

6Si Monneret et Vidotto mènent leurs analyses à partir d’une entrée lexicale renvoyant à l’analogie, Jacques Dürrenmatt se propose d’étudier deux constructions syntaxiques particulièrement récurrentes dans le corpus balzacien : Vous/On eussiez dit que et aussi … que peut/peuvent l’être. Les deux tours, jusqu’ici négligés, peuvent désormais être ajoutés à la liste des stylèmes qui caractérisent les pratiques rédactionnelles de Balzac. Linguistiquement, ces deux « stylèmes analogiques » partagent une dimension irréelle ou potentielle qui « mérite d’être interrogée au sein du programme narratif balzacien de manière plus générale » (p. 69). Dürrenmatt expose ainsi les différentes configurations et effets de sens rattachés à ces structures, où l’on peut notamment apprécier les décalages référentiels engendrés par les processus analogiques.

Pensées de l’analogie

7Bien que centrées sur des considérations formelles, les trois premières contributions du volume demeurent attentives à des questionnements poétiques et historiques plus généraux. Ce souci atténue assurément le saut représenté par les contributions d’Anne-Marie Baron et de Françoise Sylvos, qui relèvent davantage de l’histoire des idées. Les deux contributions s’attachent à resituer le rôle capital de l’analogie dans l’architecture conceptuelle et philosophique qui sous-tend La Comédie humaine.

8Baron se penche sur la théorie des correspondances, très prégnante dans la pensée de Balzac, pour qui il existe des « Correspondances […] entre les choses visibles et pondérables du monde terrestre et les choses invisibles et impondérables du monde spirituel »1. Par un panorama historique d’une ampleur vertigineuse, Baron montre que la théorie des correspondances balzaciennes ne doit pas tout au penseur mystique Swedenborg, mais qu’elle s’ancre plus globalement dans la tradition de l’universelle analogie. Héritée plus largement de l’Antiquité, de la cabale juive et de la Bible, cette tradition « étend à l’infini son univers en donnant à La Comédie humaine son amplitude historique, sa profondeur intratextuelle et intertextuelle » (p. 110).

9Dans le sillage du geste de Baron, Sylvos décrit en quoi les analogies balzacienne sont à la fois le produit et le signe d’une métaphysique où dominent le continu, l’unité et l’harmonie. En cela, Balzac se situe à rebours de la « perception discontinuiste du monde physique » (p. 120) des scientifiques de son temps. Naturellement, il ne se distancie pour autant pas des savoirs spécialisés, puisqu’il les investit précisément à partir d’une posture unifiante qui « tend à englober dans une substance unique l’esprit et la matière » (p. 126). Sylvos établit notamment un lien fort à propos entre la pensée analogique balzacienne et la physiognomonie. L’influence de cette science, qui postule une contiguïté entre les propriétés corporelles et morales, se manifeste dans les portraits de La Comédie humaine où, fait bien connu des balzaciens, les signes physiques fonctionnent comme indices du devenir narratif des personnages.

Poétiques de l’analogie

10Les trois dernières contributions du numéro forment un ensemble d’études de cas centrées sur des enjeux poétiques. Owen Heathcote propose une relecture du Lys dans la vallée et de ses célèbres images florales, en faisant travailler le concept foucaldien d’hétérotopie. Pour Heathcote, les bouquets du Lys ne doivent pas être conçus comme « a collection of metaphors » mais plutôt « an analogical unit » (p. 143). Ils instruisent le rapport évolutif du protagoniste, Félix, aux différents lieux (Clochegourdes, la Vallée d’Indre) de la diégèse, ceux-ci étant précisément constitués en hétérotopies par les processus analogiques.

11Virginie Tellier se concentre sur un phénomène plus localisé : les quatre occurrences du mot kalmouk, désignant un peuple d’origine mongole ayant servi dans l’armée russe au xixᵉ siècle, et servant de « support d’analogies » dans quatre portraits de La Comédie humaine. Après avoir contextualisé et historicisé les connotations axiologiques négatives du terme au xixᵉ siècle, Tellier va au-delà du commentaire référentiel en considérant la comparaison aux Kalmouks à l’échelle globale du dispositif textuel. Replacés dans le réseau de signifiances romanesque, les emplois de kalmouk par Balzac renseignent le fonctionnement des portraits, ainsi que la dimension intertextuelle des analogies caractérisant les personnages.

12Le fait intertextuel et son fort potentiel analogique sont explorés plus amplement par Antony Kussmaul. Ce dernier s’intéresse aux Scènes de la vie privée et publique des animaux, un recueil de textes édité par Pierres-Jules Hetzel de 1840 à 1842 où Balzac a signé cinq récits à tonalité satirique et humoristique. Fonctionnant comme un envers de La Comédie humaine, Les Scènes opèrent un « renversement carnavalesque des valeurs » (p. 176) où les « caractéristiques habituelles » (p. 177) des animaux et des humains sont interverties en faveur des animaux. La relation analogique dominante dans La Comédie humaine, qui assimile l’homme aux animaux, y est ainsi inversée. En dédoublant l’édifice romanesque sur un mode ironique, Les Scènes dotent ainsi La Comédie humaine de son « principe de contestation interne » (p. 193) qui en garantit l’instabilité interprétative.

13L’ensemble des contributions entreprend avec finesse et par des analyses précises l’étude de l’analogie dans ses diverses modalités et niveaux de manifestation au sein du corpus balzacien. Par la diversité des approches mobilisées, le volume constitue une synthèse très complète des enjeux linguistiques, stylistiques, poétiques, philosophiques, épistémologiques, et historiques engagés par l’analogie. On se permettra néanmoins une réserve. Globalement, les différentes contributions peinent à dépasser certaines des propositions les plus établies de la critique balzacienne. L’étude des processus analogiques, tout à fait stimulante en tant que telle, conduit souvent à retomber sur des conclusions connues plutôt qu’à les renouveler.

14Saluons enfin les deux varia complétant le volume. Mario Ranieri Martinotti retrace de manière très informée l’histoire des différentes approches critiques et éditoriales de la nouvelle Adieu, avant de se pencher sur un aspect ininterrogé par la réception de l’œuvre : les dynamiques de classes sociales. Paul Young, quant à lui, expose comment Balzac, à travers les personnages de Goriot, Vautrin, et Rastignac, construit dans Le Père Goriot « a tainted trinity » (p. 241). Il relie ensuite son analyse aux préoccupations contemporaines liées à la place de l’Église dans la société. En fin de volume, on trouvera en outre une archive de Roberto Schwarz intitulée « Argent, mémoire beauté dans Le Père Goriot (1963) » dont la présentation et la traduction du portugais ont été établies par Natasha Belfort Palmeira.

15On recommandera fortement ce numéro de The Balzac Review/Revue Balzac à tout balzacien autant qu’à tout chercheur intéressé par l’analogie. Comme l’illustre remarquablement le volume, l’œuvre balzacienne constitue un cadre privilégié pour observer et interroger les processus analogiques dans leurs réalisations discursives et, partant, leur intégration dans un dispositif sémiotique complexe.