Acta fabula
ISSN 2115-8037

2006
Juin-Juillet 2006 (volume 7, numéro 3)
Murielle Lucie Clément

Typique triptyque de Lou Andreas Salomé

DOI: 10.58282/acta.1459
Lou Andreas-Salomé, L’Heure sans Dieu, Éditions Rue d’Ulm, 2006, 185 p., ISBN 2-7288-0363-3, ISSN 1627-4040, Traduction, annotation et essai de Pascale Hummel

1Die Stunde ohne Gott und andere Kindergeschichten (1922). C’est une merveilleuse traduction que nous livre Pascale Hummel, la toute première en français. Les trois textes de Lou Andreas-Salomé nous parviennent plus vitaux que jamais. L’Heure sans Dieu, Les histoires de la pâquerette et des nuages et Le Pacte entre Tor et Ur. Trois récits entre fantastique, mythologie et références bibliques mêlés à l’univers de l’auteur, tissent un dialogue tout en subtilités entre le visible et l’invisible, domaine de l’imaginaire et du réel entrelacés.

2Pascale Hummel, auteur d’une quinzaine de livres dont Regards sur les études classiques du XIXe siècle 1, Histoire de l’Histoire de la philologie 2, La Maison et le chemin 3 pour ne nommer que ces trois-là, poursuit ici, pour notre plus grande joie, l’exploration de l’univers de Lou Andreas-Salomé. Dans son essai Le Partage du sens, en fin d’ouvrage, Pascale Hummel élargit et complète quelques perspectives ouvertes dans son essai Le Sens endormi qui accompagnait l’édition française de l’ouvrage précédemment traduit Le Diable et sa grand-mère (2005) paru de même aux Éditions Rue d’Ulm 4.

3Selon Pascale Hummel, l’écriture serait une grâce pour Lou Andreas-Salomé, qui a écrit comme d’autres respirent, c’est-à-dire avec naturel avant tout : « Lou Andreas-Salomé n’a jamais rien voulu, ni même choisi, à la manière butée des penseurs obsessionnels ou des artistes autoproclamés. La vie, et ce que le hasard lui présentait, est l’unique mesure de sa pensée. L’écriture lui fut donnée comme une grâce, en quelque sorte de surcroît ; elle sut la recevoir, en toute simplicité » (p. 140). Toutefois, malgré cela ou peut-être à cause de cela et des textes de grande valeur à son palmarès, Lou Andreas-Salomé est peu prise au sérieux comme le fait remarquer sa traductrice qui voit dans une approche habituelle ce qui pourrait être la cause de cet état de faits : « Qu’un ange puisse prendre forme féminine et incarnée heurte les habitudes misogynes de l’histoire de la pensée » (p. 141). Il est vrai que « Lou ne montre jamais la voie » (p. 147) ce qui peut aussi en rebuter certains, d’autant plus que l’esprit tout autant que la personne entière est sollicitée à la lecture d’un univers « aussi opaque qu’il est transparent » (ibid.). Aborder Lou, c’est accepter de ne pas accéder pleinement à son univers si l’on ne consent « à abdiquer un peu son enveloppe égotique et individuelle » (ibid.). Les lecteurs sont prévenus ! En effet, que le chemin de lecture et de pensée ne soit pas balisé peut en décourager plus d’un. Pascale Hummel le formule si bien : « Les sots butent chez elle sur la beauté simple du subtil. Ses écrits invitent à un partage que peu sont disposés à consentir : celui d’un penser ensemble ou d’une pensée empathique dépourvue de toute possibilité de fusion ou d’adhésion sectaire » (p. 149). La distance serait l’effet produit par l’œuvre. Distance de l’auteur et distance de soi-même dans la participation de tout l’être et non uniquement du cerveau. Avant tout, peut-être ce que l’on comprend le mieux à la lecture de cet essai de Pascale Hummel, est la liberté dont l’œuvre de Lou Andreas-Salomé est empreinte. Une liberté qui dénie toute affiliation fut-elle à la littérature et qui résonne d’une musique céleste (que beaucoup échouent à entendre, nous confie Pascale Hummel p. 148).

4L’Heure sans Dieu qui fournit en partie son titre au triptyque présente l’univers d’Ursula qui reste la protagoniste des trois récits sous « les formes successives du prénom entier (Ursula) ou abrégé (Ur) , de l’hypocorsitique « Amette » (Seelchen) – faisant écho au personnage féminin sans âge du Diable et sa grand-mère –, et de divers surnoms occasionnels liés au détail de la narration » (p. 153). Pascale Hummel ne manque pas de noter à plusieurs reprises l’étrangeté de l’ensemble qui reste étranger à tout cadre prédéterminé. Bien que facile d’accès, le texte est loin d’être transparent.

5Après la lecture de ces trois textes, la question reste intégrale et intacte : quel message nous transmet Lou Andreas-Salomé avec ses écrits qui restent fort éloignés des écrits pour enfants tels que nous les imaginons habituellement ? Ne serait-ce pas plutôt destiné aux adultes ayant des enfants ou devant s’occuper d’enfants ? Approché sous cet angle, se soulève alors un tant soit peu le suaire flottant sur l’imaginaire de l’enfance trop souvent considéré, à tort, comme enfantin. Pour peu que s’ouvre notre être, Lou Andreas-Salomé nous laisse entrevoir ce qui est ou fut en chacun de nous. Il serait sacrilège de tenter un résumé. Le lire en sa totalité et se laisser pénétrer de la profondeur du texte est impératif en ce qui concerne ce triptyque.